Qui est le patron ? Who’s the Boss? – c’était son titre original – feignait de s’interroger la sitcom Madame est servie. Durant 196 épisodes diffusés aux États-Unis à partir de 1984, l’œuvre du duo Martin Cohan-Blake Hunter a été l’une des séries phares de M6. Mais elle a surtout été un peu plus qu’une énième comédie pavillonnaire des eighties : le « boss », était-ce l’homme de ménage Tony, la maîtresse de maison Angela, les enfants ou Mona la grand-mère délurée ? Une chose est sûre : dans la famille américaine en recomposition télévisée, les rôles n’avaient pas fini de valser. Retour sur un modèle de comédie romantique à la fois classique et moderne et qui, encore aujourd’hui, reste un étonnant portrait de société.

Virevoltant devant l’évier de la cuisine, l’homme est dans son élément. Étirant le tuyau du robinet jusqu’à des longueurs insoupçonnées, il arrose les plantes à l’autre bout de la pièce, remplit d’eau le bol du chien. Grover. Le chien s’appelle Grover. L’homme sourit, chantonne, danse peut-être même, tel un Travolta domestique follement épanoui entre fourneaux, serpillière et balais. Il ne craint rien. Cet espace lui appartient. Il semble aérien, facétieux, heureux. C’est beau à voir. Notre homme a pour nom Tony Micelli. Depuis quelque temps, il travaille comme employé de maison (comme « bonne », insiste la VF, un peu lourde pour le coup) chez une distinguée publicitaire du nom d’Angela Bower. Elle est aussi blonde que lui est brun, aussi WASP qu’il est italo-américain et aussi bourgeoise (du Connecticut) coincée que lui, veuf venu en camionnette branlante avec sa fille Samantha d’un Brooklyn pas encore hipsterisé – nous sommes au milieu des années 1980 –, est prolétaire et libéré. Clichés ? Certes, mais Madame est servie (Who’s the Boss? en VO), série diffusée sur ABC entre 1984 et 1992, s’est toujours employée à les retourner, à les faire valser, clignoter après les avoir enfilés comme sur une guirlande de Noël qui illumine discrètement le quotidien de ses personnages – et de ses téléspectateurs, un peu, dans la foulée.

Sus aux stéréotypes

Le latin lover joué par l’éternellement grimaçant Tony Danza, ancien boxeur dans la vie et joueur de base-ball dans la série, est un as du ménage et du rangement, qui quitte difficilement une pièce sans avoir au préalable réarrangé les coussins sur le canapé. La femme blonde, incarnée par une Judith Light au brushing et aux combinaisons et vestes à épaulettes remarquablement d’époque, est au contraire incapable de cuisiner le moindre plat. Tenez, rien que la purée : hyper dur si l’on ne sait pas qu’il faut faire cuire les pommes de terre avant de les écraser. Mais c’est aussi quelque chose dont les personnages, une fois les rôles officiels établis, peuvent jouer. Quand Tony a quitté la maison « familiale » pour s’installer dans un appartement (celui de Mona, qui n’est pas bien loin), Angela peut sans se trahir appeler à l’aide l’homme qui commence à pas mal lui manquer. Elle éteint elle-même la petite veilleuse de la cuisinière, prétend ne pas savoir quoi faire pour résoudre le problème et il accourt. Les apparences sont sauves.

Mais Angela n’est pas qu’une femme d’intérieur incompétente. C’est aussi une businesswoman accomplie qui, après avoir grimpé les échelons de l’agence de publicité qui l’emploie au début de la série, finit par créer la sienne (sur les conseils de Tony, toujours là pour la soutenir et l’encourager). D’ailleurs, dans le tout dernier épisode de l’ultime saison – attention, spoiler –, quand l’un des deux devra quitter son emploi pour éviter une séparation définitive, c’est l’homme, nommé professeur d’histoire (et aussi, pour ne pas dire surtout, coach de l’équipe de base-ball) dans une fac de l’Iowa après avoir décroché son diplôme à 40 ans, qui démissionnera pour rentrer au bercail. La carrière de la femme passe avant celle de l’homme, qui se « sacrifie » pour sauver le couple.

Who's the Boss - Madame est servie - Tony

Tout change, mute et se mélange dans Madame est servie. Les enfants sont parfois plus adultes que leurs parents, et parfois non. Un rôle est une base, un point de départ et/ou d’arrivée, mais rien n’est figé.

« Take a chance and face the wind »

Madame est servie ne se contente pas d’inverser les stéréotypes, de changer les hommes en femmes et les vieilles en jeunes (Mona). Car tout cela demeure instable, équivoque, voire contrarié. Armé de son plumeau, Tony reste, dans une certaine mesure, un macho, qui bave devant les domestiques des voisins à qui il donne des cours d’aérobic. Il n’aime d’ailleurs pas trop l’idée qu’il aurait changé – comme le laissent entendre d’anciens potes de Brooklyn venus lui rendre visite. Et Angela, cette femme accomplie, ne cherche-t-elle pas aussi un protecteur ? La réponse n’est jamais ni un franc oui ni un pur non : tout change, mute, se mélange. Les enfants sont parfois plus adultes que leurs parents, et parfois non. Un rôle est une base, un point de départ et/ou d’arrivée, mais rien n’est figé. Chacun peut être tout et son contraire. Il en a le droit et c’est très bien comme ça. Et si ça coince, si ça frotte, si ça résiste un peu, c’est encore mieux : la comédie n’en sera que plus réussie. « The choice is up to you, my friend »  (« Le choix t’appartient, mon ami »), assure la chanson du générique, écrite par les deux créateurs de la série spécialement pour l’occasion. « Take a chance and face the wind » (« Tente ta chance et tiens tête au vent »), ajoute-t-elle. Un bien joli programme.

Romcom, nouvelle formule

Une nuit, Tony et Angela sont contraints de partager la même chambre et un simple drap sépare leurs deux lits. Un extrait de la séquence ne tardera d’ailleurs pas à être intégrée au générique. Ça vous rappelle quelque chose ? Normal : c’est aussi l’une des scènes emblématiques de New York-Miami (It Happened One Night, 1934), la légendaire comédie romantique de Frank Capra dans laquelle Clark Gable et Claudette Colbert, obligés par les événements de faire la route ensemble, se cognent et s’affrontent avant de succomber l’un à l’autre. Entre nos tourtereaux eighties, c’est à peu près la même chose mais revu à l’aune des évolutions esthétiques (la sitcom, son format court mais sa durée étirée) et sociétales (divorces, familles recomposées, explosion des rôles traditionnels). Tout change donc, sauf l’essentiel. « Je t’aime, Angela », lâche Tony à l’hôpital où il est puissamment sédaté. « Tony, je t’aime », lui répond Angela dans son sommeil deux saisons plus tard. Leur inconscient respectif est en avance sur eux mais pas sur le téléspectateur, qui sait bien où tout ça va finir. Et qui guette les signes, les gestes d’affection ou au contraire de défiance. « Vous ne me verrez jamais faire la bêtise de coucher avec mon employeur », assurait Tony dans l’épisode 1 de la saison 1. Angela sursautait et lui aussi, un peu. Le téléspectateur, lui, riait sous cape. Ça promettait. Beaucoup.

Madame est servie a des allures de comédie du remariage, ce sous-genre de la comédie hollywoodienne classique dans lequel l’enjeu est la reconstitution d’un couple séparé.

Le ménage à l’envers

Évidemment, tout est à l’envers. Tony et Angela vivent ensemble dès le début de la série – même si cela n’inclut pas tout ce que l’on entend couramment par « vivre ensemble ». Ils ont des enfants aussi. Un chacun, certes. La piquante Samantha (Alyssa Milano) pour lui, le malin Jonathan (Danny Pintauro) pour elle, mais qui oserait dire que leur relation n’est pas celle d’une sœur et d’un frère ? Évidemment aussi, la route est semée d’embûches et chacun des deux amants futurs aura droit à quelques love stories et/ou coucheries sans l’autre avant de se retrouver. Au point de donner à Madame est servie des allures, paradoxales dans ce contexte, de comédie du remariage, ce sous-genre de la comédie hollywoodienne classique dans lequel l’enjeu est la reconstitution d’un couple séparé (La Dame du vendredi  deHoward Hawks, Indiscrétions de George Cukor…). Tout se passe comme si le scénario (ce qui s’écrit, ce qui se dit) était en retard sur la mise en scène (ce que l’on voit), comme si la nécessité de ce rattrapage (mais quel chemin prendre ? À quelle vitesse avancer ?) était au cœur de cette série. Ils sont ensemble, ils l’ont toujours été, non ? Tout le reste n’est qu’illusion, hein ? Et ce qu’ils nous montrent, cette foire au lapsus, ce pas de deux bouffons, c’est un gentil numéro, une pantomime, pas vrai ?

Cary Grant, Katharine Hepburn et James Stewart, trio de légende de l'âge d'or hollywoodien dans Indiscrétions de George Cukor, fabuleuse comédie du remariage

Famille ouverte

Il faut souligner aussi tout ce que Madame est servie doit aux personnages extérieurs à son couple éternellement en formation. À l’électron libre par excellence que constitue Mona, bien sûr, mais aussi aux enfants qui, avec le temps, ne le sont plus vraiment. En cours de série, Samantha se marie d’ailleurs, et son époux, le légèrement balourd Hank, vient s’ajouter à la famille ouverte à toutes les recompositions (qui, au cours des huit saisons, a accueilli un certain nombre d’autres membres plus ou moins intérimaires).

La grande idée de Madame est servie, c’est que tant que tout n’est pas bouclé, tant que tout n’est pas dit de manière absolument explicite, il y a de la place – pour les entrées et sorties, les changements de rôle, les jeux, les masques. La série nous dit aussi que la famille moderne est un grand cirque et que c’est très bien comme ça. Que rien n’est figé, qu’on finira toujours par se (re)trouver. Et que le premier baiser peut très bien arriver après beaucoup d’autres, comme quand, dans une voiture à l’arrêt, Tony embrasse Angela pour accomplir l’un de ses fantasmes de lycée – elle a même établi « la liste de toutes les choses spontanées » qu’elle souhaite faire, c’est-à-dire rattraper. Le premier, le dernier, il n’est jamais trop tard, c’est comme vous voulez. You’re the boss.

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