Le magnum opus de David Lynch sort en vidéo le 27 mars, accompagné (en édition spéciale Fnac) d’un making-of étalé sur 4h50 et découpé en 10 épisodes. Plus qu’un assemblage de saynètes capturées sur les plateaux de la saison 3 de Twin Peaks, le film signé Jason S. y suit le cinéaste pour ne jamais le quitter. Portrait d’un tournage hors du commun, Impressions est aussi un document exceptionnel sur un artiste au travail, réalisateur à la méthode unique, en constante conversation avec sa troupe et avec les forces impénétrables de la création.

À tous ceux qui s’acharnaient encore à classer Twin Peaks: The Return du côté des séries télévisées, le documentaire Impressions apporte un démenti cinglant et définitif : étalé sur huit mois, le tournage du projet-somme de Lynch obéit bien, dans sa structure comme dans son ampleur artistique, aux règles de production du cinéma. « Pour des raisons pratiques, on a choisi de tourner dans le désordre. Vous savez comment ça marche, mais j’ai conscience que c’est embêtant pour vous », explique le cinéaste à Jim Belushi et Robert Knepper, les interprètes des frères Mitchum qui viennent de le rejoindre sur le plateau, un peu déconcertés. Envisagée comme celle d’un (très) long film, la production de cette fausse « saison 3 » épouse ainsi la forme d’un ensemble défait de scènes, d’une épuisante confection de pièces unitaires promises à être rassemblées en un puzzle dont seul Lynch (ainsi peut-être qu’une poignée de fidèles) semble posséder le plan. L’Américain n’est plus ici un showrunner comme à l’époque de Twin Peaks, série qu’il avait rapidement laissée vivre entre d’autres mains, mais bel et bien – comme ce documentaire de coulisses le confirme – le réalisateur maniaque et ardent (il n’a pas tourné depuis près de dix ans) qu’on imagine. La nature inédite de l’entreprise crée donc un état de paradoxe puisque cette dernière apparaît tout aussi bien soumise à l’irréductible vision d’un artiste libéré que réglée comme une parfaite production hollywoodienne.

Journal de bord

L’artiste est ici à la tête d’un studio. Tous les matins, alors qu’il fait encore nuit, il s’assied face à sa garde rapprochée, tasse de café fumant sur le bureau, pour planifier les opérations du jour. Combien de plans ? Dans quel ordre ? À quelle heure fait-on les répétitions ? Au terme de quelle scène est-on obligé de libérer telle actrice ? Et surtout, pourquoi la mise en place de la lumière met-elle autant de temps ? À ces questions claires, on apporte des réponses précises. Quand il insiste à bouleverser le plan de travail malgré l’embarras de la production, son premier assistant finit par céder face à l’autorité du maître : « Yes, sir », entend-on poindre du hors champ, sur un visage qu’on imagine crispé et qui le fait éclater de rire. À 70 ans, Lynch s’amuse à jouer les Cecil B. DeMille ou les Jack Warner, studio executives d’un âge d’or que le réalisateur de Mulholland Drive a tant fantasmé. Le vendredi soir, au terme d’une bonne journée de travail, il prend son mégaphone pour remercier son équipe et lui souhaite de passer un excellent weekend.

lynch

Ponctué par ce rituel de briefings quotidiens, Impressions prend la forme d’un journal de tournage où l’on se plaît – d’épisode en épisode – à ressentir une douce familiarité, semblable à celle qui nous plongeait dans Twin Peaks à ceci près que les artisans de l’envers du décor sont cette fois les visages auxquels on s’attache. La nouvelle carte mentale que l’on se forge ne raccorde plus des lieux pittoresques à la lisière de la frontière américano-canadienne mais des plateaux de tournage éparpillés aux quatre coins de l’Amérique. Malgré la durée exceptionnelle du projet et le nombre d’emplacements (six, plus un studio californien), l’équipe ne varie pas. Autour du moniteur, la directrice de production, la scripte, le fils du cinéaste, le chef opérateur Peter Deming et quelques autres constituent une famille proche, mais derrière elle une armada besogneuse demeure au service de la réalisation tout du long. Les mots sur le plateau sont simples, la mise en place des plans sereine, les prises peu nombreuses. « And that’s it. Done! », répète le cinéaste – bouillonnant – lorsqu’il finit d’expliquer une scène à ses collaborateurs. On passe à la suite, avec la même énergie pendant 141 jours.

Si Lynch nous a souvent parlé de la pureté des idées, nous voyons enfin comment il s’y prend pour les convertir en or. Pour lui, faire du cinéma, c’est mettre les mains dedans.

« My log is turning gold »

Si Lynch nous a souvent parlé de la pureté des idées, nous voyons enfin comment il s’y prend pour les convertir en or (« pure gold ») selon l’une de ses expressions favorites, comment il avance en sculptant la matière ineffable et obscure contenue dans chacune des cinq cent pages du scénario de Twin Peaks: The Return. Pour lui, faire du cinéma, c’est mettre les mains dedans. On le voit ainsi pendant les essais lumière tailler un morceau de polystyrène qui deviendra un segment de la machine étrange renfermant l’âme de Philip Jeffries, ou demander à ce qu’on lui apporte d’urgence des jaunes d’œuf et du maïs en conserve, mélange avec lequel il badigeonne frénétiquement les contours du trou béant creusé par BOB dans le bureau du shérif Truman… À l’époque de Sailor et Lula déjà, on racontait qu’il était capable de suspendre le tournage pendant plusieurs heures pour aller peindre en rouge un tuyau transporté par un figurant à l’arrière-plan (probablement en pensant à Mon Oncle de Jacques Tati, dont son cinéma est imprégné). Et que dire d’Eraserhead, film de matière s’il en est ? Cette démarche de plasticien s’est intensifiée – on imagine au gré des années passées loin du cinéma, à malaxer ou triturer de la pâte, de la tôle et des couleurs presque quotidiennement dans son atelier de Los Angeles – au point où Twin Peaks donne l’impression d’être « fait main », jusqu’aux effets spéciaux dont un grand nombre ont été bricolés par David Lynch lui-même, sur le plateau comme en post-production.

Il serait tentant de voir avec The Return la lubie d’un réalisateur dont le rapport tactile à la réalité de l’image est si présent qu’il en devient encombrant, de tout instant et de tout contrôle, d’autant que Lynch ne supporte pas qu’on vienne saboter la mécanique qu’il a mise en place. D’une extraordinaire proximité avec le cinéaste, la caméra de Jason S. parvient à saisir les réactions de ce dernier lorsqu’il se sent menacé par une autorité extérieure : « Fucking bullshit ! », s’emporte-t-il, alors qu’il filme Candy chassant les mouches dans la villa des frères Mitchum et que la productrice a le malheur de souffler qu’elle trouve la prise un peu trop longue. Un autre jour, alors qu’on prévoit d’emmener l’équipe patienter dans la chaleur du désert jusqu’à ce que s’installe la lumière idéale, Lynch explose : « Fuck no, I’m not going! », ajoutant qu’il passera plutôt la journée à méditer dans son trailer.

Lyynch

Loin cependant d’exercer un contrôle total sur son tournage, le cinéaste est dans une position de négociation constante avec la structure mise en place par la production de Showtime, sans doute un peu inquiète d’offrir au vieux génie un aussi ample retour aux affaires. En effet, qui aurait pu prédire cet incroyable état de grâce créative ? Il faut se souvenir que Lynch avait un temps annoncé l’arrêt du projet de façon très officielle, avant que la chaîne américaine ne parvienne à le convaincre de revenir. Il y a de l’électricité sur le plateau, de celle qui fait vrombir les lignes à haute tension pendant les accélérés de Twin Peaks et dont la cadence chaotique menace de faire dérailler le monde hors de ses gonds. Ainsi Lynch se plaint-il parfois pendant le tournage, arguant que les choses vont trop vite, que ce chantier est insensé, qu’il ne trouve « aucune place pour se mettre à rêver » (get dreamy) ; mais il réalise également combien ses conditions de travail sont exceptionnelles, il sait combien l’électricité peut être bonne. Alors parvient-il à transformer les rouages de la production en un métronome bienfaisant sur lequel régler son pas. Le rêve de l’artiste devient de l’or sans que la charge du galop n’altère sa vision. Plutôt, elle la transcende.

lynch on set

Peinture orale

S’il est un fil rouge tout au long de ce documentaire-fleuve – davantage que les pénibles commentaires introspectifs de Jason S. qui jalonnent le film en faisant du surréalisme de comptoir sur des plans tournés en hélicoptère – c’est la voix de David Lynch, dont le bavardage incessant, l’élocution prononcée et les stridences nasillardes développent une familiarité qui confine à l’accoutumance. Cette voix traverse les séquences, ne laisse jamais le tournage dans le silence ; elle impose son emprise sur toute chose et tout le monde, qu’elle soit amplifiée par un mégaphone ou chuchotée dans le creux de l’oreille d’une collaboratrice comme lorsque Lynch glisse « I love you » à Grace Zabriskie, l’interprète de Sarah Palmer, juste avant de la lancer dans une prise éprouvante. Leurrés par son art du trait et son sens de l’image, nous ignorions à quel point Lynch est un metteur en scène oral. Très peu de scènes sont tournées dans le silence. Entre chaque réplique, le cinéaste dirige à la voix ses acteurs – parfois même au point où cette façon de parler tout le temps pendant les prises nous rappelle Fellini, réalisateur loquace par excellence – guidant ses créatures dans leurs gestes, leurs pas, leurs expressions, et conférant aux scènes ce contretemps comique ou étrange si propre aux films de David Lynch. Impressions ressemble à un grand documentaire sur la télépathie, dans la mesure où il étudie minutieusement le comportement et les incantations de Lynch pendant les prises. Les yeux rivés sur l’action, le cinéaste joue alors une comédie synchrone avec ses acteurs et actrices, rit et pleure avec les personnages, ne cesse d’habiter son film en se projetant en pensée dans les corps et les intervalles qui le composent.

Cette fusion avec les comédiens constitue le cœur du métier de réalisateur selon Lynch. Son temps privilégié est celui des répétitions, longues occasions d’exclusivité et d’intimité (pas si faciles à dénicher sur un plateau de tournage) qu’il ne cesse de réclamer. La répétition est l’interruption sacrée du tournage, centre défendu que Lynch garde comme un pré carré au point d’en évacuer tout badaud. Par on ne sait quel miracle, la caméra de Jason S. nous donne accès à ces moments confidentiels qui voient le réalisateur régler les jeux de ses acteurs dans l’espace du film, mais surtout développer avec eux un langage de confiance. Aucune psychologie ici ; tout est transmis par la simple indication de faits et d’émotions brutes. Comment fait-il pour capturer le regard flou de Dougie, qui tient autant du vieillard amnésique que de l’enfant émerveillé et du sage idiot ? Simplement en demandant à Kyle MacLachlan de regarder devant lui. Le reste advient.

« Kale est un magicien », répète Lynch à qui veut bien le croire, faisant l’affirmation d’une foi immense en son don de comédie. Dans une chambre de motel, « Kale » (c’est-à-dire Kyle MacLachlan) retrouve « Tidbit » (surnom donné par le cinéaste à Laura Dern) pour tourner une scène-clé du dernier épisode. Pendant la répétition, Lynch demande à ses deux acteurs de s’embrasser. Se produit alors une étincelle proustienne, le couple d’antan évoquant son premier baiser sur Blue Velvet, trente ans plus tôt, comme la résurgence d’un monde qu’ils n’ont jamais quitté. En coulisses, en préparant une autre scène, on s’interroge sur ce « deux cinquante-trois » énigmatique qui est indiqué dans le script. « Facile », intervient Laura Dern par-dessus l’épaule du cinéaste. « C’est l’heure de complétion. » Lorsque Lynch la félicite pour son sens du décodage lynchéen, l’actrice s’exclame : « Hey, je travaille pour David Lynch ! » Pour toujours, pourrait-elle ajouter.

Peut-être que Lynch est l’un des derniers cinéastes possédés, un corps d’artisan tourné vers les ondes de la création, réceptacle de résonances cosmiques transcendant son travail en une mystique personnelle.

Le frétillement

Le retour aux plateaux de tournage produit l’effet d’un excitant sur le réalisateur, qu’on n’avait jamais vu aussi présent à la réalité de l’instant, comme si la confection du film parvenait à l’extirper de la vaporeuse langueur qui caractérise ses manières de personnage public (voir David Lynch: The Art Life, qui le montre parfaitement fidèle à sa propre image), à le réveiller en somme. Ici, Lynch parle constamment et s’agite, parfois ferme les yeux pour trouver les mots. Alors la main se met à frétiller, s’anime d’une convulsion qui rappelle l’attitude du possédé. Peut-être en effet que Lynch est l’un des derniers cinéastes possédés, un corps d’artisan tourné vers les ondes de la création, réceptacle de résonances cosmiques transcendant son travail en une mystique personnelle. The Return ne parle que de ça : du conflit par-delà les astres entre des entités bienveillantes et des forces noires, aussi grandes que l’univers et aussi petites que leurs incarnations dans des enveloppes humaines. Rappelons que le cinéaste, adepte de méditation transcendantale, a passé plusieurs années à parcourir le monde pour tenter de construire ses « tours de l’invincibilité ». Que se passerait-il une fois ces tours en place ? Quelque part entre les théories électromagnétiques de Tesla et le mysticisme hindou, il adviendrait un équilibre plus harmonieux entre les forces qui traversent le monde, le rendant propice à accueillir des énergies bienfaisantes.

Le rapport avec Twin Peaks est flagrant : 25 ans après, l’alignement de points disposés conformément au plan originel permet à l’histoire de continuer. Celle-ci raconte justement la traque de coordonnées anciennes et secrètes pointant dans la direction d’un avènement programmé. « It’s happening again », dit le Géant. En effet, un nouvelle disparition, un nouveau mystère, une nouvelle génération d’adolescents rejouant les disfonctionnements de celle de Bobby et Donna, des personnages semblables et différents à la fois (Hank, petite frappe entrevue dans l’épisode 1 qui est une version pathétique du gangster Hank des saisons originales ; et bien sûr le shérif Truman, joué par un autre acteur, qui en garde le nom mais pas le prénom), les panneaux et les signes vides renvoyant à Dougie les étincelles d’une vie antérieure avant de le réveiller (sycomores, café, FBI) ; tout est pareil et tout est différent. Chacun est à sa place, tout peut recommencer. Ainsi en est-il de ce tournage aux allures de grande réunion, où les mêmes personnes sont rappelées, où l’on reconstruit les mêmes décors qu’il y a 25 ans. L’équipe retourne à Spokane, dans l’état de Washington, et tout peut recommencer, mais autrement.

Il est un dernier rituel qui ponctue cette harmonieuse occasion de retrouvailles, et qui offre au making-of de Twin Peaks sa plus émouvante ritournelle : c’est la ronde des départs, qui voient Lynch célébrer l’ultime prise de chacun de ses innombrables comédiens en convoquant l’équipe autour de lui à chaque fois. S’il s’agit d’enterrer le personnage, ce temps est aussi une fête collective, un recueillement heureux et nostalgique marquant la brièveté d’une communion que ce tournage-fleuve ne cesse de vouloir rallonger, en vain évidemment. « Gather round everyone », invite le cinéaste en brandissant son mégaphone, « gather round. » Dans un même élan de générosité, les collaborateurs fidèles comme les nouveaux-venus sont tous célébrés. Il faut voir avec quelle force d’admiration Lynch, toujours heureux d’élargir la famille, accueille Michael Cera comme un fils de Twin Peaks. Voilà alors les comédiens soumis à ce qui devrait être ce que Cocteau appelait une « raclée d’honneurs ». Ici pourtant, la raclée n’a rien de ces hommages convenus et flatteurs dont parlait le poète, qui ravissent aux artistes leur naturelle rétivité. Elle est une caressante façon d’arracher le comédien à son personnage. « The great Albert Rosenfeld is a wrap! », déclare Lynch en annonçant la fin de tournage du regretté Miguel Ferrer qui se tient à ses côtés, encore habillé en agent du FBI mais déjà défait de son personnage insolent. Ce dernier est reparti vers le ciel d’où viennent les rêves. Peut-être réapparaîtra-t-il au bout du chemin, dans un univers parallèle, une autre année. Ainsi, d’un « wrap » l’autre, cette mise en boîte des personnages de Twin Peaks par le chef d’orchestre David Lynch est – des deux côtés de la fiction – le plus beau rituel de libération dont on puisse rêver.

Impressions : A Journey Behind the Scenes of Twin Peaks

Un film en 10 épisodes de Jason S. (2018, 4h50)

Disponible en DVD et Blu-ray le 27 mars 2018

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