C’était le roi du stand-up américain. Adulé sur scène par le grand public, il menait en parallèle sur les écrans une carrière d’auteur singulier qui lui valait jusqu’ici la reconnaissance de la critique. Un Woody Allen plus trash, plus violent et plus étrange. En septembre dernier, il présentait son dernier film, I Love you, Daddy, au festival de Toronto. Les premières réactions étaient élogieuses.  On attendait le film sur les écrans français. Deux mois plus tard, la sortie est pourtant annulée. Entre-temps, Louis CK a été épinglé, à son tour, par la presse américaine pour son comportement avec les femmes. Dans le sillage de l’affaire Weinstein, l’adulation a désormais cédé la place à la honte. Mais justement : et si la honte était la grande affaire de Louis CK ? 

En quinze années de stand-up, Louis CK n’a jamais eu qu’une punchline sur les attentats du 11 septembre 2001 : on pouvait juger un homme au temps de deuil qu’il avait respecté avant de se masturber de nouveau.  « Pour moi, ajoutait-il, ce fut entre l’effondrement des deux tours ». Et le public riait. Depuis des années, les spectacles de l’humoriste carburaient au dénigrement de soi et à des blagues sur la masturbation. A la fin des années 90, après avoir écumé les petites salles américaines depuis plus de dix ans, et écrit pour des show télé, Louis CK avait pris deux décisions qui allaient le mener au sommet du stand-up américain. La première fut de ne jamais réemployer un ancien répertoire : à chaque nouvelle année, il présentait un spectacle composé d’un matériel entièrement inédit. La seconde fut d’axer son humour sur un registre aussi cru qu’autobiographique. Si cru que ses spectacles ont confiné à une forme de confession masochiste où se dessinait l’existence pathétique du mâle blanc américain moyen : un type trop gros et trop chauve, mal marié, égoïste, harassé par ses maigres responsabilités familiales, et à la sexualité aussi épanouie qu’un ours en hiver. Une figure de l’Amérique qui avait raté la moitié des barreaux sur l’échelle du glamour, mais suffisamment maline pour faire de sa maladresse existentielle le terreau d’une philosophie pragmatique et acide.

En 2007, dans son spectacle Shameless (littéralement : sans honte aucune), il traitait rageusement sa petite fille de quatre ans de « véritable connasse », puis amortissait l’insulte d’un sourire. Un mot pour la hargne, une moue pour la tendresse : la carrière de Louis CK décollait sur ce moteur à deux temps. C’était la musique d’un type déplorable, mais comme lui seul pouvait la jouer, dans la pleine lumière du rire. Louis CK mettait en scène un modèle accessible à tous ceux dont la vie oscillait entre le brouet lassant du quotidien et la conviction qu’il faut savoir piétiner ses rêves pour regarder le réel. La scène du stand-up était son ring de combat : il y pulvérisait l’ego de l’individu occidental en raillant l’idée qu’il se faisait de lui-même, partagée entre l’assurance de sa bonté morale et celle d’être une victime perpétuelle du destin. On ne pouvait pas trouver philosophe moral plus simple, plus désespérément moyen, et plus pathétique que lui. De quoi en faire notre ami pour les jours de pluie.

La chute

Le 09 novembre dernier, ce modèle s’est effondré dans le sillage de l’affaire Weinstein. Un article du New York Times a mis fin à une série de rumeurs qui couraient depuis 2012 sur le comportement sexuel de l’homme. Pas de la meilleure des manières, puisque l’enquête, fondée sur cinq témoignages de femmes, concluait que les rumeurs étaient vraies : Louis CK est un type qui se masturbe devant des femmes, sans vraiment leur demander leur avis. Vingt-quatre heures après, l’humoriste publiait un communiqué officiel où il reconnaissait les faits. Et présentait ses excuses, avec une tentative maladroite d’explication : « Sur le moment, je me suis dit que je ne faisais rien de mal, puisque je ne montrais jamais ma bite sans demander d’abord ». Aussi vraie soit-elle –  et les témoignages des femmes concernées n’indiquent pas le contraire – la phrase sonnait comme une piteuse justification du caractère inoffensif de ses actes. Elle relançait un nouveau tour d’indignations accompagnées de railleries vengeresses.  Chacun de ses mots était désormais affiché au tableau des péchés irrémissibles. Ce que Louis CK n’avait peut-être pas compris, c’est que se masturber devant une inconnue est moins un acte sexuel qu’une entreprise d’humiliation. Quand le showman montait sur scène pour faire mine de se rabaisser, l’homme en redescendait pour humilier des femmes. Etrange yoyo existentiel entre la vie et le spectacle.

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Affiche du spectacle Shameless de Louis CK en 2007

Les hommes ont leur manière de rester accrochés aux cordes de leur enfance. Avec certaines femmes, Louis CK avait donc choisi la pire : faire un spectacle du petit bout de chair entre ses jambes pour contraindre leur regard, et le salir. Dans un des témoignages du New-York Times, la comédienne Rebecca Corry raconte avoir décliné un show aussi minable en lui rappelant qu’il avait une fille et une épouse enceinte.   Elle ajoute que le comique, alors, « a rougi » avant d’avouer « qu’il avait des problèmes ». Dans le genre de relation que Louis CK voulait imposer aux femmes, seule la honte était invitée. Et si elles avaient la force de la refuser, alors c’est à lui que cette honte revenait, et en plein visage.

L’œuvre de Louis CK est aujourd’hui revisitée à l’aune de son comportement sexuel. Et cette relecture univoque ne s’embarrasse d’aucune contradiction.

Tous coupables

Le lendemain de la publication du New-York Times, on sortit les pointeuses pour épingler toutes les fois où le comique parlait de masturbation. L’exercice, forcément répétitif, prétendait prouver que ses fantasmes s’épanouissaient sous la rampe des projecteurs. Mais le résultat, sans surprise, manquait surtout un point essentiel : ce n’est pas la masturbation en elle-même qui était un motif de rire et d’embarras, mais l’expression publique qui l’arrachait aux recoins privés. Louis CK a passé une bonne partie de sa vie d’auteur à explorer les situations de gêne où vous pousse votre libido, pour en observer les conséquences sociales. Comme dans cette scène tirée de la deuxième saison de sa série Louie, où il se présente dans un débat télévisé face à une jolie activiste chrétienne défendant la continence sexuelle. Il faut aller au bout de la séquence pour saisir l’étendue du jeu fictionnel qu’il met en place : si son personnage défend avec bonhommie le caractère inoffensif de la masturbation, il manque à la fin de mettre en pièce sa propre argumentation par la violence de sa dernière réplique. En déclarant à son interlocutrice qu’il va « se masturber en pensant à elle, et qu’il n’y a rien qu’elle ne puisse faire contre cela » il la saisit violemment entre les rets de son désir. Et ce, d’autant plus, que la phrase sonne comme une réaction de colère après que la jeune femme l’a pris en pitié. Etrange manière de vouloir conclure un débat qui lui était pourtant acquis, comme s’il lui fallait se montrer sous un jour déplaisant et agressif pour rétablir l’équilibre des valeurs. Mais l’étrangeté se poursuit encore après, quand Louie entame un insolite début de relation avec la jeune femme, dont le charme reste indémêlable de la candeur. L’épisode est à l’image de la série, qui avance comme un funambule en prenant le contre-pied de nos attentes. C’est ainsi que pendant cinq saisons, un public grandissant apprit à découvrir le personnage de Louie, accroché aux dérives narratives de son créateur. Avec lui, on prenait le genre de virage qu’aucun autre scénariste ne voulait imaginer.

Mais cette exploration complexe du personnage a désormais fait les frais des révélations du New-York Times. L’œuvre de Louis CK est aujourd’hui revisitée à l’aune de son comportement sexuel. Et cette relecture univoque ne s’embarrasse d’aucune contradiction.  On lui reprochera aussi bien d’avoir pris le masque de la grossièreté pour noyer son comportement dans les eaux ordinaires de la sexualité masculine que d’avoir, à contrario, défendu des positions féministes pour « effacer les traces de ses forfaits ». Peu importe ce que son œuvre pouvait raconter, elle ne visait qu’à justifier ses actes. Et, si elle ne les justifiait pas, c’est que tout en elle relevait de l’hypocrisie. Une fois la culpabilité admise, le dernier gramme d’innocence n’a plus le moindre poids à la pesée des âmes. L’homme est coupable, l’artiste est coupable, l’œuvre est coupable, les mots, coupables, les pensées et les gestes, encore coupables.

Comme l’œuvre ne peut pas se réformer d’elle-même, on demande donc à notre regard de le faire. Nous voilà invités à réviser nos propres jugements. L’avant-garde nous montre le chemin, c’est celui des regrets. Nous n’aurions pas dû aimer une série écrite, réalisée et jouée par pareil délinquant. En septembre, on louait son film, projeté au festival de Toronto. En novembre, on le siffle, on jette des tomates, on le trouve dégoûtant. L’oeuvre n’a désormais plus qu’une valeur testimoniale où seraient déposées les preuves de sa culpabilité.  Une culpabilité qu’on finit par faire sienne dans un geste délirant d’autocritique, publié sous forme de repentir public. Nous voilà beau, tout à notre honte. Elle ne cesse plus de s’étendre : honte des femmes ayant subi ses agressions, honte de Louis CK et honte de ceux qui aimaient ses spectacles et ses fictions. Elle passe d’un mauvais regard à un autre et finit par gagner tous les terrains, de l’intimité au social et du social à l’artistique. Une honte devenue si envahissante qu’elle voudrait faire plier l’œuvre à son tour pour lui faire rendre tout ce sous-texte dégueulasse qu’on n’avait pas su voir. On se demande bien comment cette culpabilité infinie, et cette honte infinie, sont devenues possibles. Mais justement : c’est toute l’histoire de Louis CK.

 

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Louie (Saison 2, ep. 8) : "Louie se présente dans un débat télévisé face à une jolie activiste chrétienne défendant la continence sexuelle." © FX

Un coup progressiste, un autre conservateur, un jour féministe, un autre hétérobeauf : l’humour de Louis CK se moque des étiquettes pour mieux tirer sur les coutures de nos valeurs morales.

L’importance des mots

En 2012, dans le Daily Show animé alors par Jon Stewart, il eut cette étrange phrase : « les féministes et les humoristes de stand-up sont des ennemis naturels ». Pour seule explication, il précisa que « les féministes ne peuvent pas supporter une blague ». Les huées dans le public semblèrent lui donner raison. Il faut dire qu’il venait juste avant de défendre le droit de faire des blagues sur le viol. La remarque prenait aussi tout son sens rapportée à l’atmosphère de vestiaire masculin qui n’a jamais cessé de flotter dans le monde du stand-up. Comme l’a remarqué Marc  Maron, un ami de Louis C.K., le milieu est difficile pour les femmes qui veulent y percer. De quoi rendre certaines féministes encore plus sensibles aux blagues sexistes. Mais, à vrai dire, personne ne peut supporter une blague dès lors qu’elle vous vise. La seule dignité qu’il reste à la personne offensée est de se tenir droit comme un balai en recevant un peu de merde au front, sans quoi elle ajoutera du ridicule à la moquerie. Les comédiens de stand-up n’ont pas assez de salive pour faire comprendre cette idée simple :  un sentiment d’offense ne peut délimiter les frontières du dicible. Sinon, il ne resterait plus qu’à rire du vent et de la pluie, en espérant n’humilier aucun dieu. Dans une interview donnée au site Vulture en juin dernier, Louis CK faisait remarquer que les réactions d’indignation le poussaient à en remettre une couche, parce que « c’est une bonne chose de voir ses sentiments bousculés ». Le rire n’est pas accusatoire ni fermé. Au contraire, il libère le jus des mauvaises pensées pour les tourner en dérision.  Elles en sortent sonnées, même si des oreilles saignent. C’est que l’opération a un prix, celui du libre usage des mots.

Car voilà : pas sûr que cette liberté convienne à tout le monde. Dans les remous grandissants de l’affaire Weinstein, une représentante de l’association Osez le féminisme faisait remarquer que les mots étaient importants. Pour mettre en déroute le harcèlement sexuel, et que les salauds se  retrouvent cul nu en rase campagne, le langage reste le nerf de la guerre.  Face à l’impuissance de la justice pour juger les hommes de pouvoir sanglés dans leur libido de phacochère, la parole a pris le relais pour les coller au poteau de l’indignité publique. Cela suppose de reprendre le contrôle sur la définition des mots et d’articuler à neuf les termes qu’on emploie. L’arme lexicale s’aiguise sur les failles du droit. Le droit qui, justement, peut aussi s’envisager comme une idéolangue, une construction semi-artificielle définissant au plus près ses objets pour éviter toute équivoque. D’une certaine manière, il a donc fallu qu’une langue féministe vienne à son tour boucher les trous dans la coque du langage pour remettre la société face à la justice. Il lui a fallu redéfinir les termes, en resserrer le sens, en évacuer la part flottante par laquelle s’engouffrent toutes les mauvaises excuses. Un agresseur n’est pas un séducteur, la passivité ne vaut pas consentement, « non » ne veut pas dire « oui ». La langue du féminisme est celle du bon usage des mots. Pas vraiment, donc, celle du stand-up.

Louis CK lenny bruce george carlin

Haut : biopic de Lenny Bruce en 1974 par Bob Fosse avec Dustin Hoffman ; bas : l'humoriste George Carlin (1937-2008), légende du stand-up américain

« Je suis plein d’idéaux, et je n’en respecte aucun »

Pour ouvrir son spectacle enregistré en 2011 , Louis CK demandait au public de ne pas l’interrompre (en substance «  si vous voulez me dire quelque chose, écrivez-le sur un papier, rentrez chez vous, et tuez-vous») , car il s’agissait d’une « performance rhétorique ». Faisons lui confiance, il connait son affaire : le stand-up est un art oratoire, avec ses modes et ses gammes. Une manière de déplier le sens des mots en suivant un rythme musical. On vient assister à un gig comme on parlerait d’un concert de jazz. Il a ses premisse, ses bit, ses tag, ses riff et ses routine. Ses temps, ses contre-temps, ses pauses et ses éclats. Prenez Lenny Bruce, inventeur du stand-up moderne : un débit de mitraillette, une langue qui claque et siffle, des improvisations lancées comme le corps d’un acrobate penché au-dessus de la foule, prêt à sauter au dernier roulement de batterie. Et puis George Carlin, son flot d’injures qui gonfle en un étourdissant chorus. Et encore Joan Rivers, avec son scat joyeusement obscène lancé sur les scènes de Las Vegas. C’était, et ça reste encore, un spectacle parcouru de thèmes et d’impros, de répétitions et de réactions, qui exige un sens musical de l’interaction avec le public.  Qui demande l’apprentissage d’un rythme, à l’oreille et au ventre, après avoir écumé le circuit des petites salles, sous leurs plafonds bas et dans le bruit des verres qui cognent. Des années à se battre avec un public indifférent ou franchement hostile pour finir par le tenir entre ses mots, et lui donner le sentiment de participer à une conversation au fond d’un bar. Car la vérité du stand-up s’indexe sur l’authenticité du comedian. La blague, aussi drôle et futée soit-elle, appartient à celui qui la formule le premier. Elle est un morceau de sa vie transformée en pièce métaphorique. Il n’y a qu’à écouter Jerry Seinfeld reprendre une punchline de Louis CK. Dans sa bouche, elle sonne comme le genre de fine observation du quotidien dont il s’est fait le spécialiste. Mais dans celle de son créateur, elle éclaboussait en une formulation rongée de rage et d’angoisse sur les frustrations du mâle américain moyen.

C’est que le texte ne suffit pas. Le stand-up joue avec les mots en les frottant dans le contexte de leur emploi. Il les habille d’une gestuelle et d’un phrasé musical. Quand Louis CK répétait le mot « faggot » dans ses anciens spectacles, il en retournait l’usage conventionnel pour le sortir du champ de l’homophobie. « Il n’y a pas de sales mots, disait Lenny Bruce, seulement de sales mentalités ». En partant du terrain de l’offense, le stand-up fonctionne à l’inverse des maisons de redressement du langage : il ouvre le sens des mots, déplie leur nature polysémique jusqu’à dissoudre leur caractère offensif dans le roulis du rire. C’est un art rhétorique du renversement incessant qui suppose de se confronter à la gêne, au vernis de la politesse sociale et aux tabous du langage. Un art dans lequel Louis CK est passé maître, faisant rire les libéraux et les réactionnaires dans un grand jet de mots et d’ordures où chacun allait gifler ses mauvaises angoisses en croyant rire de celles des autres. « Vous devez frapper dans toutes les directions » a-t-il déclaré un jour.  « Le jour où vous dites « voilà ce que je suis », vous cessez d’apprendre ». Un coup progressiste, un autre conservateur, un jour féministe, un autre hétérobeauf : l’humour de Louis CK se moque des étiquettes pour mieux tirer sur les coutures de nos valeurs morales. « Je suis plein d’idéaux », remarquait-il dans son spectacle de 2011, « et je n’en respecte aucun, ils me font juste me sentir meilleur ». Certains voudraient aujourd’hui entendre la phrase comme une confession personnelle. Mais c’est commodément ignorer qu’elle tendait un miroir ironique à nos propres contradictions.

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Affiche du spectacle de Louis CK en 2011

Dans le perpétuel débat sur la distinction entre l’homme, l’artiste et l’œuvre, Louis CK n’a jamais pris d’assurance, en choisissant lui-même de brouiller les frontières.

Louis Louie

Le 29 juin 2010, la chaîne FX diffusait aux Etats-Unis le premier épisode d’une série écrite, réalisée et jouée par Louis CK. Avec Louie, le comique revenait à la télévision après l’expérience ratée d’une sitcom qui n’avait tenu que treize épisodes. Entre Louis et Louie, une seule lettre de différence pour distinguer le prénom de l’auteur de celui du personnage. A cette lettre seule revenait le devoir de séparer les mondes du réel et de la fiction. Etait-ce suffisant pour empêcher, des années après, la relecture à charge de l’œuvre ?   C’est que, dans le perpétuel débat sur la distinction entre l’homme, l’artiste et l’œuvre, Louis CK n’a jamais pris d’assurance, en choisissant lui-même de brouiller les frontières. De 2010 à 2015, la série a donc retracé les malaises et embarras d’un comique new-yorkais divorcé, père de deux filles, qui passe ses soirées au Comedy Cellar avec ses copains du stand-up, drague, échoue, s’amourache, à quarante ans passés et un quintal franchi. En se mettant lui-même en scène, ici, comme dans ses premières années de stand-up jusqu’à son dernier long-métrage, Louis CK a fait de son œuvre un long journal autofictionnel où venaient se coucher ses fantasmes et ses angoisses. Une manière de reprendre sa vie, aussi idiote et muette qu’une autre, sous les puissances d’un imaginaire qui voudrait en interroger le sens pour la faire parler. Mais, depuis le 9 novembre dernier, la voix de Louis CK s’est tue, étouffée sous le bruit des faits divers. Ce sont désormais eux qui s’expriment à sa place et viennent ventriloquer son œuvre. Du comportement sexuel d’un homme, on voudrait qu’il parle pour toute sa vie, et sa vie, pour toute sa création. Seule manière de n’avoir plus à aimer une oeuvre qui jouait trop souvent à colin-maillard avec nos valeurs.

Alors, il faut tout réduire en un petit tas de fumier. Après avoir évacué l’artiste de la scène publique, il s’agit de repriser son passé en relisant ses fictions à la lumière de ses fautes. Les ambivalences ne sont plus acceptées. On revient sur ce qui faisait rire, et parfois troublait, comme dans une scène de la quatrième saison de Louie qui avait déjà fait tousser. C’était en 2012, aux premières heures des rumeurs sur son compte. On y voit Louie réveiller Pamela, une amie venue garder ses filles à son domicile, et tenter de l’embrasser malgré ses refus répétés. Réussissant à se dégager de son étreinte forcée, Pamela lui fait alors remarquer « que ce serait un viol s’il n’était pas aussi stupide. Tu ne sais même pas violer correctement ».

Les polémiques engagées à l’époque s’éteignirent dès que la relation entre les deux personnages se transforma en rapport amoureux. Cinq ans plus tard, on ressort le dossier du placard avec un gros stylo rouge et la mine sévère. La scène est désormais analysée comme une défense embrouillée du pire des machismes, et l’illustration parfaite d’une « culture du viol » entretenue dans les représentations imaginaires. Autrement dit, l’humoriste aurait fait de ses fictions des manifestes sexistes cachés sous une rhétorique sensible à la cause féministe. Qu’importe s’il faut, pour cela, ignorer opportunément tout le contexte narratif de la scène. Oublier, notamment, qu’elle fait écho à une autre qui la précédait dans la même saison.  Six épisodes auparavant, Louie se retrouvait contraint d’entrer par effraction chez une voisine d’origine hongroise. Il y surprenait la nièce de la vieille dame, assoupie en nuisette dans le canapé du salon, et qui prenait peur à la vue de cet intrus. Sur ce malentendu inaugural allait s’entamer une romance aussi délicate que malheureuse entre les deux personnages, sinuant sur plusieurs épisodes avant de s’achever dans une insolite scène de dîner. Là, de part et d’autre d’une table de restaurant, les amants s’échangeaient des mots de départ et de tristesse, par l’intermédiaire d’un serveur bilingue. Et les yeux du témoin de fortune s’embuaient à mesure qu’il traduisait ce triste serment des amours impossibles. Toutes les larmes étaient pour lui. On aurait dit du Pagnol.

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Louie saison 4 : "Le réveil de Pamela [au centre] se dessine en surimpression d’un autre qui l’avait précédé. Il sonne le rappel d’une deuxième chance possible et d’un amour qui attendait d’être saisi par la manche." © FX

Le réveil de Pamela se dessinait donc en surimpression d’un autre, qui l’avait précédé. Il sonnait le rappel d’une deuxième chance possible et d’un amour qui attendait d’être saisi par la manche. D’où la pénible insistance de Louie à s’en expliquer devant son amie, une dernière fois avant de la laisser partir. Il la serre dans ses bras et dit : « Maintenant, je m’occupe de tout ». Elle fait la moue, consent un baiser, tord la bouche et se l’essuie. C’est un peu triste et sale. Ça n’a pas l’éclat d’une romance. Juste l’embarras d’un réveil difficile à l’âge où l’on préfère tourner la page des sentiments amoureux. Mais c’est un réveil, oui. La lecture littérale de la séquence manque donc l’essentiel, à tant vouloir la cerner à partir de représentations morales qui lui sont extérieures. Ce que raconte la scène tient moins dans la violence d’un baiser forcé que dans un étrange effet de répétition : Les amours de Louie naissent dans le sommeil des femmes qu’il aime. Ou bien, peut-être que ses sentiments sont-ils pris dans leurs rêves à elles. Qu’importe : la signification exacte de ces scènes demeurera jusqu’à la fin de la saison, et même de la série, indécidable. Il fallait apprendre à faire avec.

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Louie et ses filles (Hadley Delany et Ursula Parker) © FX

Les eaux de l’absurde

C’est que la démarche fictionnelle de Louis CK repose sur les mêmes principes que ses stand-up : chauffer situations et discours jusqu’au point d’incandescence où viendront se brûler nos credo. Le cinéaste ouvre les scènes comme le comique ouvre les mots, laissant ses personnages respirer dans la profondeur d’un monde fictionnel. Rencontre d’un soir, ami en dérive existentielle, voisin acariâtre, jeunes ou vieux, imbéciles, crétins obstinés, fille obèse ou housewife névrosée : Les gens que croisent Louie ne sont jamais tout à fait les figures que nous croyons deviner au début. Leur humanité prend en défaut la nôtre, et renverse les premiers jugements qu’on se formait à leur propos. Difficile, face à un tel régime de contingence morale, d’établir des preuves de culpabilité sans drastiquement réduire notre champ de vision. « Vous pouvez aller vers des situations controversées, tant que vous donnez au camp d’en face les meilleurs arguments » déclarait Louis CK en 2011. Et il les leur donnait, jusqu’à inviter dans sa série un comédien avec qui il s’était fâché dans la vie réelle, pour lui offrir, le temps d’une scène, l’occasion d’un plaidoyer.

Voilà des fictions qui laissent toujours le spectateur sur le rivage de leur sens. Liberté d’écriture, liberté de la mise en scène (la caméra semble errer à l’affut du corps des comédiens) :  tout concourt à nous déboussoler.  Il faut d’abord perdre le nord pour ensuite cheminer sur un territoire moral mouvementé qui nous place face à nos propres choix. Si la série, dans ses beaux passages sur la transmission d’un père à ses filles, semble parfois toucher aux règles de conduite, c’est pour mieux se défier des discours. Les enfants poussent dans un monde d’où ils observent l’agitation maladroite des adultes. Seuls les comportements peuvent avoir valeur d’exemplarité. Cela n’est pas sans heurts.  Dans le deuxième épisode de la quatrième saison, Louie rencontre une femme qui, sans cérémonie, lui fait une fellation dans sa voiture. Il a son plaisir, elle lui demande la réciproque.  On pense : c’est de bonne guerre. Mais le voilà, mauvais joueur, qui refuse, en arguant soudainement qu’ils ne se connaissent pas assez. La femme le force alors physiquement à un cunnilingus. Renversement délirant des polarités : l’homme subit une contrainte physique, mais dont il ne peut pas se plaindre après s’être montré aussi grossièrement sexiste. Et Louie de conclure, quand la femme lui demande s’ils se reverront : « Absolument ! ».  Chacun pourra trouver dans cette scène de quoi conforter ses idées, et de quoi, aussi, les mettre en pièces. Mais, à la fin, il nous faut tous admettre que la vie se poursuit inexorablement dans le dos de nos attentes morales, en glissant doucement sur les eaux de l’absurde.

Gratter les frontières éthiques

Pour qui aime les messes, l’écriture de Louis CK n’est pas faite pour les sermons. Les paroissiens, eux, peuvent toujours se tourner vers le travail de Lena Dunham, dont le parfum d’autofiction fait écho à celui du comique new-yorkais. Dans la dernière saison de sa série Girls, un épisode – auréolé de louanges – évoquait ce qui n’était encore que des rumeurs à propos de Louis CK. On y voyait un écrivain célèbre nier devant la jeune femme les méchants murmures circulant sur son compte. L’homme, en mêlant la ruse et l’auto-apitoiement, imposait l’idée que toute l’affaire venait d’une extrapolation grossière de ses jeux de séduction. Mais le dialogue se concluait par un renversement théâtral : il présentait son sexe à la jeune femme qui, stupéfaite, le caressait un instant, avant de reprendre ses esprits. Le brillant artiste n’était donc qu’un vulgaire prédateur. Mécanique indéniablement brillante d’un épisode qui construisait pas à pas une tension cognitive entre deux personnages (l’homme était-il un séducteur entreprenant ou bien un pervers sexuel ?), tout en sachant que les jeux étaient déjà faits.  La tension devait être résolue au dernier virage par le dévoilement de sa culpabilité. Mais résolue comment ?  Par l’exhibition d’un sexe masculin qui, comme un aveu du caractère entièrement artificiel de l’affaire, n’était qu’une pudique prothèse synthétique. Aussi synthétique, donc, que le personnage de l’écrivain dont la seule fonction était de servir dans une démonstration narrative. C’est que l’épisode, comme toute fiction à message, n’avait aucune valeur d’expérience. Il n’était que l’illustration d’un programme édifiant pensé en amont de ses personnages. Une parfaite entourloupe pour son spectateur, donc. Sauf qu’à ce petit jeu de la démonstration morale, on risque souvent d’être pris en faute : Lena Dunham a elle-même dû rétropédaler après avoir défendu un collaborateur accusé d’agression sexuelle sur son plateau. Comme si les axiomes de sa fiction se révélaient trop pauvres pour les embarras de la réalité.

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Lena Dunham et Matthew Rhys en artiste prédateur dans Girls (Saison 6 ep.3 : "American Bitch") © HBO

De ce dialogue à distance entre le travail de la créatrice de Girls et celui de Louis CK, on pourrait conclure que les mauvaises fictions produisent un bon réel (gouverné par l’éthique).  Et que les bonnes fictions en cachent un mauvais, noyé dans la complexité de leurs ressorts moraux. Mais pourquoi Louis CK n’a-t-il alors jamais cessé, dans son œuvre, d’aller gratter les frontières éthiques qu’il franchissait en secret dans la réalité ?  On a connu méthode plus sereine et efficace pour « recouvrir ses traces ». Quelle idée, tout de même, de faire surgir le mot « viol » dans la bouche de son personnage féminin quand la scène en question avançait sur un fil aussi délicat. Il faut aimer ses démons, ou racler un vieux fond masochiste pour provoquer ainsi les dieux du jugement. Interrogé sur la signification de la scène, Louis CK la définissait juste « comme une lutte ».  Le mot « viol » serait alors employé comme une blague, une manière de commenter la situation à l’intérieur même de la scène, en la dégonflant par l’outrance. Sauf qu’aucune blague ne reste simple dans l’esprit d’un auteur de stand-up. Elle procède à minima d’un étonnement, quand ce n’est pas une inquiétude. Et Louis CK, jusque dans son dernier long-métrage, n’a jamais cessé de faire écho, dans ses fictions, aux rumeurs sur son comportement avec les femmes. Comme si le mutisme qu’il opposait dans le réel se payait d’aveux masqués dans la fiction.

Horace and Pete est une fiction sur le poids de la culpabilité et sur les milles ruses que nous devons trouver pour négocier avec le sentiment d’une faute

« Je sais ce que tu ressens »

Il a fallu attendre 2016 pour que ce jeu aux lisières de la confession finisse par trouver son expression la plus frontale. Entièrement produite sur ses fonds personnels, écrite, réalisée et interprétée par lui selon une méthode lui assurant une totale indépendance, la série Horace and Pete navigue entre le naturalisme théâtralisé d’un Pagnol et un fond d’angoisse  beckettienne qui semble piquer ses effets aux champs contre-champs mutiques de David Lynch. Presque intégralement située dans un bar de Brooklyn, naviguant entre ses différents habitués et ses propriétaires, la fiction explore les conflits de valeurs en se mettant à l’écoute de ses personnages, sur le principe renoirien que tout le monde a ses raisons. Tout le monde, sauf Horace, interprété par Louis CK, qui semble traîner le poids de fardeaux secrets.

Le singulier troisième épisode de la série s’ouvre sur le visage d’une femme, flétri par le temps, aux traits fatigués, mais planté de deux grosses pupilles noires tournées vers Horace. Elle s’appelle Sarah, elle fut autrefois sa femme. Les voilà assis de part et d’autre d’une table, dans un coin du bar désert. La caméra ne regarde qu’elle.  « Alors… » commence-t-elle presque comme un soupir avant de nous entraîner dans une lente et méthodique confession, où se révèle une aventure sexuelle avec le père de son nouveau mari. Au bout de ce long monologue, Horace s’excuse un instant. Il part se laver les mains. Nous soufflons avec lui. Puis il revient s’asseoir en face de son ex-femme. Ils n’ont pas touché à leur verre. « Je sais ce que tu ressens » lui assure-t-il. Il constate alors qu’elle n’a que deux choix possibles : continuer de se taire en arrêtant sa liaison, ou bien la poursuivre, sachant que son mari, sa famille, le monde finiront par la découvrir.

Un an avant d’être lui-même découvert en place publique, Louis CK écrit donc ces mots et les prononce : on n’échappe pas au jugement des autres. Il sait déjà comment tout cela finira. A moins, peut-être, qu’il y ait déjà mis un terme. De quoi espérer que ses fautes se feront oublier dans les poches du silence. Mais ce n’est pas tout. Il n’en a pas fini avec les aveux troubles, pas encore. Son personnage fait à son tour une éprouvante confession, arrachée au temps passé. Elle remonte à l’époque où il trompait sa femme dans les bras de sa belle-sœur. Une aventure trop passionnelle pour être arrêtée. Horace en concevait une telle culpabilité, que dit-il « chaque jour, je souhaitais mourir, mettre un terme à tout cela, et pas seulement moi, mais je voulais que tout le monde meurt ». Une fois les premiers mots lâchés, les suivants se bousculent au fond de la gorge, dans un élan de vérité crue, que la caméra enregistre, si près du visage du personnage. Ce visage si fixe que Louis CK a appris à poser devant la caméra, loin de l’agitation fébrile de son jeu quand il se filmait dix ans auparavant. La caméra, d’ailleurs, ne pourrait s’approcher plus de lui, sans tomber dans le gouffre qu’on devine à ses pieds. Alors vient enfin cette phrase : « au moment du 11 septembre, quand le premier avion a percuté la tour, j’ai espéré que ce fut la fin pour tout le monde. Et j’aurais préféré cela plutôt que l’on découvre ce que j’étais en train de faire ».

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Laurie Metcaff et Louis CK lors d'un moment annonciateur de Horace and Pete (ep. 3)

Pendant des années, sur les scènes de stand-up, le 11 septembre de Louis CK n’était que ce moment pendant lequel il se masturbait entre deux effondrement de tour. L’occasion d’une blague. Quelques années plus tard, dans le bar d’Horace and Pete, la journée noire de l’Amérique change de registre.  Ce n’est plus qu’une bouche sombre d’où sort l’appel du néant. La petite mort pour rire, et la grande pour pleurer. « Au moment du 11 septembre… » commence-t-il alors que la caméra reste sur son visage. C’est le visage d’Horace, qui est le visage de Louis CK, qui est le goût du néant. Un vertige. Mais Louis ne tombe pas, car il doit jouer. Plus il joue, plus il suspend sa condamnation.  Horace and Pete est une fiction sur le poids de la culpabilité et sur les milles ruses que nous devons trouver pour négocier avec le sentiment d’une faute. Ici, en l’occurrence, celle de ne pas être un bon père, ni un bon mari, ni un bon fils, et, pas plus, un bon cousin. Ailleurs, une autre faute, plus secrète, inavouable, informulée semble tenir les fils des autres fictions. Et, si l’on doit trouver des traces dans l’écriture de Louis CK des batailles qu’il menait contre lui-même, de ses « problèmes » comme il l’avoua à Rebecca Corry, alors oui, elles sont partout.  Mais non comme une excuse, non plus comme une provocation. Simplement comme une adresse envoyée poste restante. Alors il nous resterait une question : à qui écrivait-il, cet homme ?

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David Lynch et Louis CK dans Louie (saison 3, ep. 10 à 12) © FX

De CK à Kafka en passant par Lynch

Dans un texte de son recueil Nudités, le philosophe Giorgo Agamben rappelle que la lettre K était, dans les procès romains, une marque inscrite sur le front de ceux qui avaient lancé de fausses accusations. K pour Kalumniator : Kafka, qui avait étudié l’histoire du droit romain, y avait probablement songé au moment de nommer le personnage de ses deux récits les plus énigmatiques, Le procès et Le château. Et de fait, en relisant le premier roman, éclairé par cette indication, Agamben en vient à affirmer avec une très grande force que le seul crime dont K puisse se rendre coupable est celui de s’être accusé lui-même. Que K se soit calomnié serait donc la clef du roman. Que nous dirait alors le romancier pragois ? Que l’auto-calomnie est une arme dans le corps-à-corps de chaque homme avec la Loi. A cela, une raison simple : par elle, un homme prouve qu’il peut y avoir des peines sans faute. Il fait donc dérailler les principes du droit. Et un homme qui sait que la Loi viendra le juger, fait alors tout pour la devancer. Et donc : il s’accuse.

Devancer ses juges : c’est peut-être bien la clef de ces charges que Louis CK prononçait contre lui dans le murmure de ses fictions. Que l’auto-calomnie kafkaïenne en soit le motif secret n’a rien d’impossible. Louie, sa série auto-fictionnelle, présente un univers réaliste qui ne cesse pourtant de dérailler dans les ornières de l’absurde. Nous reconnaissons New-York, mais la ville ne reconnaît pas notre monde. Elle est ailleurs, dans un espace de rêves étourdis, où une jeune femme monte sur les toits, puis s’échappe, revient plus tard au bout d’une allée de bus avant de mourir la minute d’après. Alors c’est la Chine. Il y a aussi ces matins où la fille cadette de Louie se lève et dit, le visage encore chiffonné dans ses boucles blondes : « Je suis dans un rêve ». On la perd, elle revient, la vie devient une expérience sans plus de risque qu’un mauvais réveil, mais peut-être a-t-elle raison de croire que son rêve continue. Et c’est alors lui que nous regardons. Et dans les plis de cet océan psychique, Louie s’entraîne à présenter une émission télévisée sous la férule de David Lynch, kafkaïen notoire. Son agent, aussi, a les traits d’un enfant et la voix d’un vieil homme ; sa femme est noire alors que leurs filles sont blanches. On s’étonne de ne plus s’étonner. C’est qu’il y a une logique pour tenir droit tous ces songes en épingle. C’est celle de la faute.

La honte d’être un homme

Dans un des épisodes de la troisième saison, Louie rend visite à un vieil ami qu’il ne voit plus depuis des années. Ils se sont disputés dix ans auparavant, pour une raison perdue dans le labyrinthe de sa mémoire. Alors il veut présenter ses excuses. Son ami les accepte et ajoute : « tu es déjà venu il y a cinq ans pour les mêmes raisons. Mais tu l’as oublié ». Quel embarras. Il lui faut à nouveau demander pardon pour cette mémoire trouée. Et l’on comprend une chose : la dispute était sans fondement, et le crime, sans origine.  La seule faute de Louie est de venir comparaître pour un motif oublié, et qui est la comparution elle-même. Louie est l’agent de sa propre accusation, parce qu’il est amnésique de ses fautes. Il lui faut donc, régulièrement, rappeler sa culpabilité pour ne pas la jeter dans les poubelles de sa mémoire, et disparaître avec elle.  Voilà ce qui lui tient lieu de honte.

« C’était comme si la honte devait lui survivre » : A la fin de l’année 1914, Kafka referme Le Procès sur ces mots qui allaient définir le tourment de nos pères pendant tout le XXème siècle. Primo Levi en fit un livre en 1947, puis, peu avant de disparaître, parla du héros de Joseph K en ces termes : « avec le couteau planté dans le cœur, (il) éprouve la honte d’être un homme ». Dans la phrase qui précède, il précise, à propos des juges invisibles de K : « c’est finalement un tribunal humain, non divin ». Et donc la honte, malgré l’odeur de cadavres dans laquelle elle brûlait, était la dernière flamme de la dignité des hommes. Sa torche éclairait nos existences, même défigurées par ces assassinats « comme un chien », ainsi que s’en étonnait K, au moment de mourir.

louis ck lynch bobby maron

Haut : Génie comique de Lynch dans Louie ; centre : l'host et stand-uper Marc Maron reçoit une seconde fois des excuses (S3 ep. 7) ; bas : Louie et son frère Bobby (S5, ep.4) © FX

Cent ans après les mots prophétiques de Kafka, il n’est pas certain que cette honte parle encore pour la totalité de nos vies. L’indignité sociale reste pourtant la peine la plus sûre pour un homme qui a fait de sa réputation publique un droit aux fautes privées. C’est tout l’enjeu de cette période qui a vu un système s’effriter sous les assauts des femmes qui l’avaient trop subi dans le silence et la honte, justement. Mais avons-nous encore réellement affaire à des tribunaux humains ? Oui, bien sûr. Et non, peut-être. Oui, quand il s’agit de porter l’accusation sur un homme, devant le tribunal de l’opinion publique, et celui de la justice. Non, quand elle se porte sur l’œuvre, sans qu’on en devine les raisons. C’est que ces raisons ne procèdent ni de la faute, ni de la justice, mais des formes du capitalisme contemporain.

L’artiste a désormais la valeur existentielle d’un smartphone. Que son nom explose comme une vulgaire batterie, et l’on rappelle le produit pour le dissoudre dans des cuves d’acide. Ce n’est plus une question de justice, pas plus de morale, mais de chiffre d’affaires.

Capitalisme

Dans les jours qui suivirent la publication des révélations du New York Times, les partenaires financiers de Louis CK l’abandonnèrent un à un. Pendant que ses amis devaient se presser devant les media pour justifier leur amitié passée, toutes ses participations étaient annulées, son prochain spectacle, enterré, et la sortie de son long-métrage reportée à la fin du monde. Mais barrer l’avenir ne suffisait pas, il fallait aussi rompre avec son nom jusque dans le passé. HBO a donc sorti de son programme de VOD les série et spectacles précédents. Louis CK, Combien de divisions ? Plus aucune. D’ailleurs, il n’a jamais existé. C’est la communication de crise : l’artiste a désormais la valeur existentielle d’un smartphone. Que son nom explose comme une vulgaire batterie, et l’on rappelle le produit pour le dissoudre dans des cuves d’acide. Ce n’est plus une question de justice, pas plus de morale, mais de chiffre d’affaires. Quand Sony efface le visage de Kevin Spacey du dernier film dans lequel il participe, le studio opère comme un fabricant de produits industriels soucieux de protéger sa marque. L’évacuation des écrans de tous ces hommes de spectacle s’inscrit donc dans le rythme à deux temps du capitalisme éthique : un temps de retard sur l’éthique (on savait, mais ce n’était pas officiel), un temps d’avance sur le business (la vertu publique est un produit monétisable).  Et nous, que devenons-nous ? Des consommateurs culturels gavés d’images comme des robots posés devant les écrans, et qu’il faut conseiller en matière de tri sélectif. Les dispensaires moraux qui se sont ouverts depuis l’affaire Weinstein ne servent plus aucun débat quand ils s’attaquent aux œuvres passées.  Ils agissent simplement comme des courroies de transmission pour évacuer les figures obsolescentes de l’industrie culturelle. A l’heure de la rotation permanente des produits manufacturés, leur fonction est de raccourcir le temps en rayant déjà le passé.

Alors la honte s’est répandue partout sous la forme de son mime. Comme si les robots adressaient un dernier hommage à leur humanité cabossée. Ne reste qu’un sentiment factice au nom duquel rompre le dialogue avec une œuvre qui, pourtant, nous parlait à la bonne hauteur.  Un œuvre qui avait justement fait de la honte son sujet, et de son rapport à la loi morale, son tourment, pour les raisons que l’on sait. En décidant de jeter le regard de Louis CK dans la même poubelle que son comportement sexuel, les trieurs d’imaginaire mélangent les ordres. Ils servent des intérêts qui n’intéressent ni la morale, ni l’art, mais plutôt les produits de nettoyage. De quoi vendre et consommer de la pureté. Manière, aussi, de ne plus se confronter à une œuvre qui concassait nos failles, nos brisures et nos instabilités morales dans le chantier de ses récits.

Louis CK I love you daddy

Louis CK dans I Love You, Daddy (2017)

Arrivé à a la lettre R de son abécédaire – R comme résistance – Deleuze avait ce mot : « je crois qu’un des motifs de l’art et de la pensée, c’est une certaine honte d’être un homme ». Il ajoutait : « Ecrire, c’est toujours écrire pour les animaux. Pas à leur intention, mais à leur place. C’est à dire libérer la vie ». Il pensait au terrible XXème siècle. Il pensait à Primo Lévi, il pensait à Kafka. Maintenant que nous sommes à l’heure de la farce et des gentils robots, peut-être est-on justifié de penser à Louis CK.

Louis CK en 5 dates

  • 1974 : à 7 ans, Louis CK débarque à Boston, après avoir vécu à Mexico DF. Il ne parle pas un mot d’anglais, mais il est roux, blanc, et ressemble plus à un petit wasp qu’à un latino.  Ce malentendu sur ses origines lui offrira de quoi regarder l’Amérique avec les yeux d’un éternel outsider.

 

  • 1984 : au lycée, Louis préfère la drogue aux cours. Un de ses professeurs comprend que les études ne lui conviennent pas et l’oriente vers un cours d’art dramatique. L’ado découvre qu’il aime faire rire en improvisant. Le stand-up va le sauver.

 

  • 2005 : l’année de la première émission HBO pour Louis. Avec One night stand,  le comique ravage la figure du mâle américain : sa femme le déteste, sa fille le fatigue et sa dernière échappatoire est de trouver une pièce dans la maison pour se masturber. Le début d’une série de spectacles qui vont le porter au firmament du stand-up américain.

 

  • 2010 : première diffusion d’une nouvelle série, écrite, réalisée et interprétée par Louis. Une dérive auto-fictionnelle dans un New-York légèrement décalé qui casse tous les standards de la fiction télévisée. Louis CK devient internationalement connu.

 

  • 2017 : Ce devait être l’année de la consécration avec la sortie de son dernier long-métrage, I love you, Daddy.  En novembre, tout est annulé suite aux révélations sur son comportement sexuel. L’artiste, après avoir longtemps nié les rumeurs sur son compte, est avalé dans la tourmente Weinstein. Il déclare qu’il va désormais « prendre du recul et du temps pour écouter. »
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