On l’a dit tantôt classique, tantôt vieillotte, parfois intemporelle ou inégalée. Quoi qu’il en soit, la ligne claire célébrée par Hergé a marqué la bande dessinée. Et si derrière ce style qu’on ne présente plus se cachait un sous-texte qui ne révélerait pas qu’une forme idéalement adaptée au mythe de la chasse au trésor, mais aussi son expression la plus fidèle ? À travers plusieurs ouvrages de Tintin, Blake et Mortimer et Théodore Poussin, voyage sur les lignes d’un langage graphique à redécouvrir et décoder.

Ce texte complète le premier numéro de Carbone spécial Cartes aux trésors, toujours disponible en librairie et sur notre shop

Avec L’Île au trésor, Stevenson a laissé derrière lui une œuvre posant non seulement les fondations d’un genre, mais aussi un grand récit d’aventure et d’évasion fondé sur la quête et le rébus. Ses innombrables adaptations en bande dessinée, comme au cinéma ou à la télévision, n’ont cessé de revendiquer cet héritage. Avant d’être les auteurs que l’on connaît et pour ne citer qu’eux, Osamu Tezuka et Hugo Pratt sont ainsi passés par cet exercice de transposition graphique servant de point d’appui pour leurs œuvres à venir. Mais avec la ligne claire, terme que Joost Swarte a inventé, théorisé et ressuscité, le dessin ne se résume pas qu’à un outil narratif supplémentaire. Comme en cartographie, l’image de bande dessinée y est gouvernée par un principe secret fondé sur la trajectoire ; à l’instar des trésors volés des Conquistadors, elle fait l’objet d’une dissimulation souterraine à creuser, déterrer, comprendre. Plus qu’une manière de dessiner, la ligne claire est une esthétique agissant tel un révélateur du temps et de ses névroses. Derrière la surface, les profondeurs.

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Un monde déchiffrable

Si Alain Saint-Ogan est son précurseur, Hergé s’est imposé historiquement comme celui qui a rendu la ligne claire populaire. Affiné à partir du Lotus Bleu – alors inspiré par l’esthétique des estampes –, le style prend une nouvelle dimension avec le diptyque composé du Secret de la Licorne (1943) et du Trésor de Rackham le Rouge (1945). Avant sa rencontre avec Haddock, Tintin parcourait le monde sans se retourner, ne laissant jamais de place au passé et encore moins ses tourments, dont il restera immunisé. Mais avec ce récit de carte au trésor suivant les pas des ancêtres du Capitaine (son aïeul, suite à l’abordage du sanguinaire pirate Rackham le Rouge, a été obligé de couler son propre bateau, et avec lui la fortune que contenaient ses soutes), le temps, avec ses secrets et mirages, remonte à la surface des pages. Celui-ci se cache d’abord dans l’intrigue et les miniatures de la Licorne, où ont été dissimulés des parchemins dont Tintin révèle l’énigme en les plaçant réunis devant une lampe. En faisant apparaitre ainsi les coordonnées du lieu où aurait coulé le navire, l’épisode insiste sur le regard : « voir, voyez, regardez, regardez » répète Tintin ; mais aussi sur le motif de la clarté, à travers laquelle tout fait sens. Tout renvoie explicitement à la quête du trait parfait propre au style du dessinateur. Si la résolution d’une carte au trésor réside dans sa façon de tracer des routes autrement invisibles, alors Hergé propose un système où la carte illumine le territoire. Un système où l’auteur lui-même devient un chasseur de trésors, se révélant à la faveur d’un dessin élaboré en transparence d’une réalité qui est son modèle.

L’histoire d’un échec

La suite est le récit d’un échec : nul trésor n’est découvert. L’expédition rentre bredouille. Les coordonnées n’indiquaient qu’une vacance. Il faut dire que l’image se subordonne à une perte, celle de la Licorne coulée par le fond. Les trois miniatures suppléent ainsi le modèle disparu de la réalité. L’image existe mais l’original n’est plus. Logique : c’est bien parce qu’il est perdu qu’un trésor est si difficile à trouver, ce qui n’est pas sans faire écho à l’époque où sont nés les albums. Hergé a en effet créé l’ensemble de cette histoire pendant la Seconde Guerre mondiale. L’engloutissement de la Licorne traduit l’état d’esprit d’une époque au seuil d’une explosion des valeurs et à l’orée des flammes de l’apocalypse militaire. La situation du chevalier, dont les ennemis ont pris possession du bateau, reflète celle de la Belgique. Haddock, son descendant déchu, met en perspective une génération privée de son passé et de son héritage par le cataclysme. Il aurait dû être un de Hadoque, il aurait dû être à la tête d’une fortune colossale, il aurait dû habiter le château de Moulinsart – ce sont au contraire des truands qui l’ont investi. Il ne reste alors plus qu’une représentation orpheline et fragmentaire. L’image promettait de conquérir une nouvelle vie, une histoire, mais ne s’y trouve à sa place qu’une épave en décomposition. Le monde est devenu aussi chimérique que la licorne qui prête son nom au bateau. 

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Comme Stevenson réenchantait une certaine fin de la géographie par la littérature, les images d’Hergé commencent là où finit le monde. Tintin ne pouvait être que le dernier aventurier.

Le trésor de l’image

Tout se résout à la fin dans la cave de Moulinsart. Au pied d’une statue, Tintin découvre un globe terrestre derrière un tableau retourné. Avec lui, l’image fait un retour sur elle-même. C’est en le mettant à l’endroit qu’on peut en découvrir le (bon) sens. Le trésor ne pouvant plus correspondre aux coordonnées d’une vie perdue, il trouve son ancrage dans le seul asile offert à l’imagination : l’image. Sur le globe modélisé, Tintin retrouve leur île au trésor. En appuyant dessus, il actionne un mécanisme secret qui donne accès à la profondeur de l’image et ses richesses. Le globe s’ouvre et laisse entrevoir une cavité remplie d’or et de joyaux. Tintin s’exclame : « Et dire que nous avons été le chercher, là-bas, au bout du monde, alors qu’il se trouvait ici, à portée de notre main. » Nul besoin d’atteindre les limites du réel, l’image renferme sa propre valeur : elle est déjà ailleurs. C’est ainsi que le dessin reconquiert ce que la réalité a perdu. Le secret, c’est qu’il n’y a plus de monde en dehors du reflet qu’en donne la représentation. Ses replis ont préservé le dernier trésor que la réalité possédait. La carte s’offre dès lors comme le seul territoire qu’il est encore permis d’explorer. Tel est l’oracle d’Hergé : la ligne claire est l’art de tracer des routes devenues impraticables en dehors de la représentation. Comme Stevenson réenchantait une certaine fin de la géographie par la littérature, ses images commencent là où finit le monde. Tintin ne pouvait être que le dernier aventurier.

À l’ombre de la ligne claire

Le Mystère de la Grande Pyramide (1950), la seule vraie aventure en ligne claire de Blake et Mortimer, suit un parcours comparable. Comme chez Tintin, tout commence par la découverte d’un parchemin qui fait allusion à une chambre secrète, renfermant le « trésor funéraire [d’Akhénaton] ainsi que le trésor du Temple qui était grand, extrêmement ». Edgar P. Jacobs réinvestit les codes de la carte au trésor en les transposant dans le désert égyptien. L’action renvoie à des signes énigmatiques : des hiéroglyphes aux prémices de l’écriture copte, la ligne se fait langage, « charabia », images à déchiffrer dont Mortimer se fait l’interprète et dont le secret conduit au trésor d’un pharaon oublié. Surtout, au milieu des pyramides du plateau de Gizeh, le héros a une intuition qui rappelle celle de Tintin : « Dire que le mot de l’énigme est peut-être là, à portée de main… » La résolution du mystère est dans l’image, elle est « à portée » de ceux qui veulent bien la creuser (des fouilles sont d’ailleurs entreprises au pied des édifices). Ils touchent alors du bout des doigts un trésor « grand, extrêmement ». Mortimer n’est pas le premier à faire l’expérience d’une telle révélation en ces lieux : Thalès découvrit son théorème en considérant l’ombre portée de la pyramide de Kheops. Il en arpenta la surface ombragée et calcula ainsi les rapports entre la hauteur et l’ombre projetée. Cette dernière permet alors l’élucidation d’un problème autrement inaccessible. Comme lui, Mortimer commence à comprendre que le trésor ne peut être gardé qu’à l’ombre de son modèle. Comme Tintin, il prend conscience que la réalité ne peut être contenue nulle part ailleurs que dans sa projection.

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Le Mystère de la Grande Pyramide, Edgar P. Jacobs (éditions Blake et Mortimer)

La Grande Pyramide garde le trésor des jours anciens, dévoilant le portrait en filigrane d’un auteur fouillant les vestiges de son passé.

Le culte des ténèbres

L’Égypte irradie du culte solaire depuis toujours. Pourtant, les ténèbres triomphent dans La Grande Pyramide, où se succèdent scènes nocturnes et souterraines. Épopée en ligne claire, l’aventure semble pourtant relever d’une « ligne obscure » et du culte des aplats de noirceur. Tout semble organisé de façon à ce que la clarté ne soit accessible qu’en l’obscurité : les joyaux d’un trésor ne sont-ils pas encryptés afin de mieux pouvoir continuer à briller ? Aussi, pour les atteindre, il faut emprunter le chemin à l’ombre du Sphinx de Gizeh. Un secret semble ainsi palpiter dans les planches, dans les ténèbres circonscrites par leurs bords, au milieu des images qui sont autant de tombeaux. Comme toute chasse au trésor, le récit est hanté par un passé vers lequel il faut revenir pour en excaver le butin oublié. Le musée, l’antiquaire, le site de fouilles, les dédales inexplorés de la pyramide en sont autant de signes. Au domicile d’Abdel Razek, Mortimer découvre derrière l’effritement du crépi un hiéroglyphe sculpté. L’effacement du présent rend le passé abordable de la même façon que l’ombre permet l’éclaircissement du mystère. Derrière le réel sont dissimulés les signes d’un autre monde qui ne demande qu’à émerger à la surface des images. 

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Le Mystère de la Grande Pyramide, Edgar P. Jacobs (éditions Blake et Mortimer)

Extraire le passé

Avant la guerre, Jacobs désirait plus que tout devenir chanteur d’opéra. Mais à la libération, ce rêve est telles les ruines de ses paysages égyptiens. Le contexte économique l’empêchant de renouer avec sa passion, il est forcé de poursuivre son travail de dessinateur entamé pendant l’occupation. Il l’avoue à la fin de sa vie : « Seule la lointaine et éphémère “séquence lyrique”, toute rayonnante de jeunesse, d’enthousiasme et d’illusion vient illuminer [la] grisaille. » Son existence n’a été qu’enténèbrement depuis que le soleil de ses illusions s’est couché. À la lisière de l’au-delà, dans les bords de son obscurité, La Grande Pyramide garde ainsi le trésor des jours anciens, dévoilant le portrait en filigrane d’un auteur fouillant les vestiges de son passé. C’est le théorème de Thalès appliqué à l’âme : un homme qui vit à l’ombre de lui-même tente de mesurer la hauteur de laquelle il est tombé. Dans le Timée, il est écrit que « la figure de la pyramide est l’élément et le germe du feu » : c’est là que se loge la vérité. Si la ligne claire est faite d’obscurité, si la lumière puise sa force dans l’ombre, si le relief ne peut jaillir que de l’aplanissement, si la vérité n’est palpable que dans le mystère, si le trésor ne peut être découvert que pour être perdu, c’est que pour Jacobs la bande dessinée est irréconciliable avec la réalité. Face à un monde qui n’a plus de sens, elle le pousse à s’engouffrer dans un passé qui ne peut plus survivre autrement que par l’image. La représentation se fait alors le reflet d’un trésor « grand, extrêmement », qui ne se trouve nulle part ailleurs que dans le cœur brisé d’un homme. 

Un trésor impénétrable

Quarante ans plus tard, Frank Le Gall suit la voie de Jacobs avec les aventures de Théodore Poussin, jeune marin dunkerquois de l’entre-deux-guerres né en 1984 dans Le Journal de Spirou. En cherchant à reconquérir l’image du père, son personnage, qui après douze tomes est en route vers un nouvel épisode, apprend à vivre dans un monde se dérobant perpétuellement sous ses pieds. Ce monde, c’est d’abord celui des cartes au trésor, une mythologie où la ligne claire sert plus que jamais de révélateur. Dans Secrets (1990) et Le Trésor du raja blanc (1991), l’auteur met ainsi en scène son héros aux prises avec des pirates. Leur chef, George Town, engage le jeune homme pour l’aider dans deux projets : récupérer un trésor légendaire et rédiger ses mémoires. En fait, nul trésor n’existe en dehors de cette vie racontée pour permettre sa rédemption. Il n’est qu’un prétexte pour sauver Town de sa propre fin, celle d’une existence à la dérive qu’il faut racheter en lui donnant du sens. Ce qu’il demande à Théodore, c’est de partir à la recherche d’un trésor qui n’est autre que l’image de sa vie, sauvée de l’opprobre et de l’oubli par l’écriture. Toutefois, le héros dévie de sa tâche pour confier au manuscrit ses états d’âme. Jamais le pirate ne découvrira la supercherie : analphabète, Town vit à la lisière d’un monde d’opacité et d’illusion. Pour lui, l’écriture n’est qu’une image, séduisante comme le sont souvent les mirages. Elle est en cela comparable aux trésors demeurant inaccessibles sous la surface, à moins d’en emprunter les insondables profondeurs. La ligne qui y mène n’est claire que pour celui qui sait la lire et qui en connaît le secret. Pour Town, l’écriture de Théodore restera à jamais une carte au trésor : indéchiffrable et pleine de promesse, elle lui laisse toucher du bout des doigts la vérité de son existence sans la lui révéler.

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Théodore Poussin, Frank Le Gall (Dupuis)

Si un trait du récit initiatique est que la quête est plus importante que son objet, alors ce programme prend tout son sens dans la bande dessinée avec la ligne claire.

Ligne au trésor

Si un trait du récit initiatique est que la quête est plus importante que son objet, alors ce programme prend tout son sens dans la bande dessinée avec la ligne claire, dont la pureté compte plus que le modèle qu’elle tente de cerner. Le génie du style d’Hergé ne reposait pas sur sa capacité à évoquer la réalité ou le monde, bien que les différents albums fassent aussi la chronologie de leurs différentes époques. La ligne claire est comme un palimpseste : tout y semble limpide, alors que c’est en creusant et en se déjouant des procédés d’occultation que les choses prennent sens et apparaissent. Tel le trésor de Tintin qui ne s’inscrit nulle part ailleurs que dans l’image ; tels les tourments de Jacobs dissimulés derrière les parois sombres d’une pyramide a priori inoffensive ; tel le trésor de Town accessible uniquement dans son illusion, c’est par sa simplicité et son sens de l’épure, sa capacité à jouer du premier plan et des évidences, que la ligne claire dessine une carte au trésor à chaque case, puisqu’elle dissimule la réalité sous son tracé, comme ultime prix à son déchiffrement.

Bibliographie

  • Le Secret de la Licorne, Hergé, Casterman
  • Le Trésor de Rackham le Rouge, Hergé, Casterman
  • Le Mystère de la Grande Pyramide, Edgar P. Jacobs, éditions Blake et Mortimer
  • Théodore Poussin, tome 4 : Secrets, Frank Le Gall, Dupuis
  • Théodore Poussin, tome 5 : Le Trésor du raja blanc, Frank Le Gall, Dupuis

Bonus

Disciples, héritiers, quelques références à lire dans le style de la ligne claire :

Barelli, Bob de Moor Éditions, BD Must

L’Art moderne, Joost Swarte, Les Humanoïdes Associés

Total Swarte, Joost Swarte, Denoël Graphic

Vers la ligne claire, Ted Benoit, Les Humanoïdes Associés

Bingo Bongo et son combo congolais, Ted Benoit, Les Humanoïdes Associés

Berceuse électrique, Ted Benoit, Casterman

L’Aimant, Lucas Harari, Sarbacane

Le Rendez-vous de Sevenoaks, François Rivière, Dargaud

La Comète de Carthage, Yann et Yves Chaland, Les Humanoïdes Associés

Dick Hérisson, Didier Savard, Dargaud

Jimmy Corrigan, Chris Ware, Delcourt

 

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