Alors qu’une adaptation de La Source vive, le grand œuvre d’Ayn Rand, circule dans les tuyaux hollywoodiens – aux dernières nouvelles, Zack Snyder planche encore sur le script –, le libertarianisme ne cesse de gagner du terrain dans les mythologies en vogue. D’Hollywood en France, où un récent essai se concentre sur la figure de Rand (Ayn Rand, femme Capital de Stéphane Legrand), scénaristes et auteurs se nourrissent des visions futurologiques des libertariens, ces inclassables thuriféraires de la libre entreprise dont les têtes sont remplies d’utopies abracadabrantes, et qui règnent désormais en maîtres sur la Silicon Valley. 

Depuis toujours, ils sont là, discrets, dans l’attente de leur grand avènement. Les libertariens, ces amoureux du capitalisme de laissez-faire, ennemis jurés de la régulation économique et du collectivisme, partisans de l’État minimal, du droit de porter des armes mais aussi de la libre circulation des drogues, sont partout. Au point qu’on ne les remarque plus. Où se cachent-ils ? Là où on les attend le moins : dans un blockbuster avec George Clooney inspiré par le Discoveryland des parcs Disney ; dans Oingo Boingo, le groupe de new wave de Danny Elfman ; dans Hunger Games et Divergente ; ou même dans Parks and Recreation. Leur éminente papesse, Ayn Rand, reste pourtant confidentielle en Europe, alors que La Source vive et La Grève (Atlas Shrugged) – ses deux romans phares – trônent en évidence dans les CDI de toutes les bonnes écoles d’Amérique. 

Qu’importe : même le Français le plus hostile au grand capital a un jour goûté au fantasme de pleine autodétermination individuelle commun à Rand, Murray Rothbard ou Milton Friedman. Soluble dans ses convictions sociales-démocrates, voire marxistes, son penchant pour la pop culture – qu’il s’agisse du western, de l’œuvre eastwoodienne ou des harangues anti-hippies de Frank Zappa – lui a toujours donné accès aux valeurs libertariennes. C’est d’ailleurs en se penchant sur la doctrine que ce Français-là pourra dépasser quelques paradoxes apparents. Par exemple, si l’inspecteur Harry Callahan a fini par raccrocher son .44 Magnum pour réaliser Million Dollar Baby et se prononcer pour le mariage gay, ce n’est pas dû à une foudre humaniste qui l’aurait frappé un beau matin. Au prisme du libertarianisme, la trajectoire est tout à fait cohérente. C’est au nom de la liberté individuelle qu’Eastwood – qui incarne l’aile libertarienne du parti républicain – défend aussi bien le deuxième amendement que l’émancipation sexuelle, professionnelle et existentielle, sans soumission aucune à Dieu et au drapeau. En somme, c’est le positionnement originel du westerner, que tout consommateur de fiction hollywoodienne connaît depuis l’enfance. Une posture morale héritée de la philosophie européenne (la pensée de Jean-Baptiste Say est souvent considérée comme le point zéro du libertarianisme, plus encore que celle d’Adam Smith ou de David Ricardo), mais sublimée au temps de la Frontière, quand l’Ouest se rêvait en havre libertaire à l’abri de toute pression étatique. L’individualisme yankee peut remercier John Wayne d’avoir encouragé sa propagation mondiale. Si le western est « le cinéma américain par excellence », comme dirait l’autre, alors le libertarien est le héros américain par excellence.

Le rebelle de demain

Le libertarianisme a donc toujours été parmi nous, mais il n’empêche que les années 2010 marquent un soubresaut. Cinéma, télévision et littérature se seront rarement autant fascinés pour Ayn Rand et ses émules. Zack Snyder, jamais à un délire droitier près, projette d’emboîter le pas de King Vidor et de porter de nouveau à l’écran La Source vive (The Fountainhead, dont l’adaptation de 1949 est titrée en français Le Rebelle – bonne chance à Snyder pour surpasser son modèle). Ce qui confirme que l’écrivain est de nouveau en odeur de sainteté à Hollywood, puisque Atlas Shrugged avait déjà donné lieu en 2011 à un fâcheux nanar jamais exporté. Rand imaginait dans cette dystopie une grève des grands entrepreneurs d’Amérique pour protester contre des taxes devenues gargantuesques et démontrer à l’État qu’il n’est rien sans les esprits créateurs de richesse. Menés par le charismatique et mystérieux John Galt, les patrons frondeurs se retrouvent dans une vallée où ils échafaudent une nouvelle société capitaliste basée sur l’objectivisme – dogme métaphysique forgé par Rand, postulant que « l’existence existe » (un point, c’est tout).

Une trame qui semble avoir aussi inspiré À la poursuite de demain (Tomorrowland) en 2015, largement attaqué pour sa promotion d’une cité futuriste réservée à une élite d’inventeurs géniaux ; Brad Bird a eu beau s’offrir le démocrate Clooney en tête d’affiche, on lui reprocha de vanter un système fondamentalement inégalitaire. Le jeu vidéo a connu sa grande saga objectiviste avec BioShock, dont l’intrigue tourne autour d’une ville sous-marine en forme de paradis anarcho-capitaliste. La télé n’est pas en reste : Netflix propose le documentaire Get Me Roger Stone, portrait d’un redoutable lobbyiste libertarien, authentique génie du mal devenu conseiller de Donald Trump. Les sériephiles connaissent bien l’anarchisme individualiste dilué dans South Park par Matt Stone et Trey Parker (anciennement encarté au Libertarian Party), mais aussi les punchlines de Ron Swanson, l’un des personnages pivots de Parks and Recreation : ce fonctionnaire de sensibilité ultralibérale (!) rétorque aux citoyens mécontents de sa gestion que « le gouvernement est de toute façon inefficace et devrait être aboli » et soutient à ses collègues que le capitalisme est « ce qui fait que l’Amérique est grande, l’Angleterre acceptable et la France craignos ».

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Image du jeu vidéo Bioshock (2K Games, 2007)

Free Hollywood

Qu’elle soit moquée ou ménagée par l’entertainment, la figure du libertarien décomplexé rayonne d’autant mieux que le contingent de sympathisants célèbres ne fait qu’augmenter, à Hollywood comme dans la Silicon Valley. Côté showbiz, le spectre va d’Eastwood à Christina Ricci, en passant par des modérés comme Angelina Jolie et Brad Pitt (qui eurent un temps le projet d’interpréter les rôles principaux d’Atlas Shrugged), sans oublier Kurt Russell, John Malkovich, Keanu Reeves et donc Danny Elfman – lequel chantait déjà au sein d’Oingo Boingo dans les années 1980 « Capitalism », hymne à la libre entreprise dont les premières paroles (« There’s nothing wrong about capitalism, nothing wrong with free enterprise ») sont aussi catégoriques que le refrain, adressé au gauchiste ordinaire : « You’re just a middle class, socialist brat from a suburban family, and you never really had to work. » De quoi bien résumer la position de cette droite excentrique, anar et parfois Hillary-compatible, incarnée côté grande industrie par Jeff Bezos (Amazon), Jimmy Wales (Wikipédia) ou encore Elon Musk. 

« Depuis le début des années 2010, l’idéologie libertarienne est davantage commentée en France, même si l’on en retient surtout les dérives fantaisistes. C’est sans doute dû aux tentatives réelles, souvent en provenance de la Silicon Valley. » (Sébastien Caré)

Fanboys

Aux États-Unis, la première élection d’Obama avait dopé les ventes d’Atlas Shrugged et des autres pavés de Rand, dont le total des œuvres vendues a atteint plus d’un million en 2010. Qu’elle soit libertaire ou neocon, l’Amérique réfractaire aux mesures sociales tend à réhabiliter les discours de John Galt ou de Howard Roark (le héros de La Source vive, connu sous les traits de Gary Cooper dans le film de Vidor). En France, si Rand a fait l’objet d’un essai inspiré en 2017 ­– Ayn Rand, femme Capital de Stéphane Legrand –, le phénomène reste observé de loin. Mais, selon l’universitaire Sébastien Caré, « depuis le début des années 2010, l’idéologie libertarienne est davantage commentée, même si l’on en retient surtout les dérives fantaisistes. C’est sans doute dû aux tentatives réelles, souvent en provenance de la Silicon Valley, de faire advenir un type de société nouvelle, fondée sur des principes à la fois libertariens et transhumanistes ». De fait, les disciples de John Galt semblent en avoir assez d’être enfermés dans la fiction.

En 2015, Peter Thiel, le fondateur de PayPal, s’associait à Patri Friedman (petit-fils de Milton) dans un projet d’authentique ville flottante hors de tout État, dont Friedman se voit comme le souverain – ou plutôt le P.-D. G. Les deux hommes ont récolté un important fonds auprès de la Silicon Valley, où fleurissent d’autres projets de micro-nations offshore ou de territoires sécessionnaires. Notamment celui de Tim Draper, patron d’une puissante société de capital-risque qui tenta en 2014, dans une logique girondine, de lancer un suffrage populaire pour faire de la Silicon Valley un État indépendant. Le mouvement des Bleeding Heart Libertarians s’inscrit quant à lui dans un libertarianisme de gauche, obéissant à un impératif prétendument altruiste et écoresponsable. Tous ces fanboys d’Ayn Rand sont pris au sérieux et même parfois soutenus par certains gouvernants, dont le bien nommé Rand Paul, sénateur du Kentucky aux positions libertariennes très affirmées.

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Projet d'île flottante par Peter Thiel et Patri Friedman.

Les élans utopistes des libertariens sont peut-être le moteur de la fascination exercée par un tel courant sur la pop culture. La seule bonne science-fiction qu’il nous reste ne serait-elle pas à chercher du côté de la Silicon Valley ?

La possibilité d’une île

En même temps qu’ils suscitent des commentaires goguenards à l’étranger, ces élans utopistes sont peut-être le moteur de la fascination exercée par un tel courant sur la pop culture. La seule bonne science-fiction qu’il nous reste ne serait-elle pas à chercher du côté de la Silicon Valley ? Patri Friedman n’est-il pas l’auteur d’un pitch d’anticipation au moins aussi efficace que celui d’À la poursuite de demain ? De ses recherches sur Rand, Stéphane Legrand conclut que le libertarianisme fabrique une sorte d’utopie à l’envers. « Pour les libertariens, c’est la gauche qui est utopique : ils fondent leur doctrine sur un principe de pragmatisme et de saine gestion, voyant le socialisme comme un rêve irréalisable. Du coup, dans un livre comme La Grève, on décrète que la société est nulle, et on construit donc dans son coin une contre-proposition qui fonctionne à merveille. C’est la différence avec le modèle de Thomas More, qui décrit une société parfaite pour mieux en montrer les limites. » Rand aurait en somme inventé la plus utopique des utopies : celle qui est supposée marcher. « Selon le philosophe libertarien Robert Nozick, explique Sébastien Caré, l’île est une “méta-utopie” ; ce qui sous-entend que dans une société libertarienne, toutes les sensibilités politiques deviennent compossibles, puisque chacun est pleinement libre de mener son existence comme il l’entend. L’ultralibéral peut cohabiter avec le communiste. »  Évidemment, dans les faits, les tentatives de fonder des sociétés libertariennes se sont heurtées au principe de réalité. « Les communautés créées dans les années 1960 sur le Pacifique ou au Somaliland avaient déjà été des échecs. Le principe rappelle celui exposé par Jules Verne dans L’Île à hélice : des milliardaires fondent leur propre ville sur une île flottante et la réservent aux plus riches. Comme le disait Murray Rothbard, le véritable défi n’est pas de savoir si les libertariens peuvent vivre entre eux, mais si leurs principes peuvent s’appliquer de façon heureuse à l’ensemble de la population, ce qui est bien plus compliqué. »

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Gauche : Shailene Woodley dans Divergente ; Droite : Jennifer Lawrence dans Hunger Games, ou quand les filles du young adult héritent d'Ayn Rand.

Une idéologie fluide

Le fantasme insulaire et futurologique de ces apprentis sorciers est sans nul doute une source d’inspiration intarissable. Mais c’est aussi la nature indiscernable, voire contradictoire de leur pensée, flottant quelque part entre la gauche et la droite, qui passionne les conteurs. « Le libertarianisme est une idéologie labile, fluide, et c’est peut-être ça qui fascine Hollywood, suppose Stéphane Legrand. On retrouve l’influence de Rand aussi bien chez les stars démocrates que chez Trump, qui se compare à Howard Roark alors qu’il s’est fait élire sur un programme protectionniste. » L’histoire du courant est d’ailleurs faite de dissensions absurdes et de conflits, parfois purement sémantiques. Le terme « libertarien » entre en vigueur au milieu du XXe siècle, quand la droite américaine cherche à se distinguer de la gauche, qui a confisqué l’appellation « liberal » (progressiste, libertaire). Le libertarianisme ne désigne alors pas autre chose que le capitalisme dans sa version ultra. Les libertariens tels qu’on les connaît aujourd’hui se séparent ensuite des ultralibéraux sur la question de l’impérialisme : il s’agit alors de lutter contre l’ingérence des États-Unis dans les affaires du monde. L’opposition à la guerre du Viêt Nam est unanime au sein du Libertarian Party. Au principe de laissez-faire économique s’ajoute celui d’une liberté totale sur les plans sexuel, religieux ou identitaire. La pensée de Rand, qui abhorrait pourtant l’anarchisme, se diffuse alors sur les campus américains où fleurit la contre-culture des années 1960. « Rand refusait l’étiquette libertarienne, souligne Sébastien Caré. Elle s’est vite désolidarisée de ces intellectuels évoluant à Berkley, qu’elle qualifiait avec mépris de “hippies de droite”. »

La seule île individualiste à avoir jamais durablement existé n’est-elle pas celle que décrivent les westerns ? C’est-à-dire le front pionnier, où l’État demeurait lointain et où les frontiersmen vivaient entre protestants aux valeurs communes, dans l’ignorance totale du reste du monde ?

Vieilles frontières

Qui est donc le libertarien ? On ne sait plus, on ne l’a en fait jamais trop su, et c’est peut-être effectivement ce qui en fait un personnage chamarré, tantôt énigmatique (comme les fondateurs de Rapture, la cité secrète de BioShock), tantôt drolatique car pétri de contradictions (comme Ron Swanson dans Parks and Recreation). Son regard déterminé est braqué vers le futur, alors que son avènement semble plutôt se situer dans le passé. La seule île individualiste à avoir jamais durablement existé n’est-elle pas celle que décrivent les westerns ? C’est-à-dire le front pionnier, où l’État demeurait lointain et où les frontiersmen vivaient entre protestants aux valeurs communes, dans l’ignorance totale du reste du monde ? « L’idée que l’âge d’or du libertarianisme se situe dans le passé, c’est la position de la frange conservatrice, confirme Caré. Pour Murray Rothbard, il s’agit de revenir au temps de la Frontière, voire à l’Amérique pré-1787 et post-1776, soit entre l’affranchissement de la Couronne et l’institution d’un régime présidentiel. » À voir aujourd’hui le score du Libertarian Party aux dernières élections (3,8 %, un résultat dérisoire, quoi qu’il s’agisse d’un record), et les bévues de son candidat, Gary Johnson, incapable de nommer un seul dirigeant étranger marquant et ignorant ce qu’est Alep (Stéphane Legrand rappelle que dans le logiciel libertarien, « l’étranger existe avant tout comme menace »), les tenants de la doctrine ressemblent moins aux architectes du futur qu’à des spectres échappés du vieil Ouest, affublés de costumes-cravates et égarés dans la modernité.

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Haut : La ville de Deadwood en 1876 (dont s'inspire la série du même nom) ; Bas : Concept art pour le film À la poursuite de demain.

Ce désir régressif ne se joue pas seulement dans un rapport nostalgique à l’histoire : le syndrome de Peter Pan se cache peut-être aussi sous l’idéal anarcho-capitaliste. Avec ses projets d’îles (au trésor ou aux enfants, c’est selon), ses bitcoins qui rappellent la monnaie factice du Monopoly ou les jetons d’une fête foraine, le libertarien se pose de manière plus ou moins assumée en gamin éternel. Pour Stéphane Legrand, « ce mode de pensée est en soi insulaire. Et l’îlot, c’est l’enfance : on se retranche dans une nouvelle jeunesse, et on invente une économie comme on joue à la dînette. Pour Ayn Rand, il s’agit de rejouer son enfance, parce que la sienne fut traumatique. Il faut dire que les bolcheviks n’y étaient pas allés de main morte… » Pour Rand comme pour ses disciples, l’Amérique et l’océan deviennent le terrain d’une réinvention du monde, d’une grande robinsonnade emmenée par des enfants atypiques. Selon Sébastien Caré, c’est aussi un retour à l’adolescence : « Être libertarien, c’est rejeter successivement la mère et le père. C’est repasser à gauche pour ensuite aller vers la droite, et inversement. En somme, c’est revivre sa crise d’ado. »  Ici réside peut-être la beauté première de cette figure et de ses idéaux infusant de plus belle la pop culture contemporaine : sous les rêveries insulaires du petit-fils Friedman, et dans l’énergie enfantine poussant les héros d’À la poursuite de demain vers une technocratie enchantée, située dans une réalité alternative – peut-être celle de leur imaginaire de grands bambins –, se retrouve l’entêtement espiègle du westerner. La fameuse self-reliance (confiance en soi) incite le libertarien à mener sa vie comme celle d’un héros de fiction et enracine donc ce personnage chevaleresque dans un autre espace-temps – non pas un futur grandiose, mais plutôt un âge révolu, dans lequel sa nation elle-même était encore une enfant possédée par un rêve. 

Bibliographie

  • Ayn Rand, femme Capital de Stéphane Legrand – Nova, 2017
  • La Grève (Atlas Shrugged) d’Ayn Rand – Les Belles Lettres, 2017
  • La Source vive d’Ayn Rand – Plon, 1997
  • La Vertu d’égoïsme d’Ayn Rand – Les Belles Lettres, 2018

 

 

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