Figure consacrée de la culture populaire américaine, Lenny Bruce aura finalement peu vécu, sa carrière décollant quelques années seulement avant sa disparition. Il aura pourtant eu le temps d’incendier les années soixante en crevant l’abcès des hypocrisies américaines par des décharges de dérision féroce. A l’heure où le stand-up, dont il fut le messie, a envahi les bars, les scènes de spectacle et les écrans de streaming, que nous dit l’histoire de ce show-man en guerre avec les autorités de son pays ? La parution, en mai dernier, de son autobiographie, lève un voile partiel sur le moteur de son travail. Mais ce sont bien les détails méconnus de sa vie qui ont orienté durablement les principes d’un art trempé dans la sueur de la contestation.

Illustrations par Dalil Boudaoud 

Lenny Bruce était comme le Christ : il était juif, et ce n’était pas son problème. Son problème était plutôt de fonder une nouvelle religion qu’il allait célébrer dans les salles enfumées des petits clubs américains, avant d’en  graver les préceptes sur les disques de la maison Fantasy records, sis à Chicago, Illinois, Etats-Unis d’Amérique. Jesus avait, lui, parcouru la terre brûlée de Galilée pour fonder sa religion sur l’amour, et l’amour devait abolir la Loi. Mais la Loi avait préféré se retirer du cœur des hommes pour s’enfermer dans la langue sèche du droit, où elle s’était figée en un sabir aussi nébuleux qu’arbitraire. Presque deux mille ans plus tard, Lenny était décidé à la faire revenir, d’un grand éclat de rire qui serait comme un coup sec donné dans un pied de son trône doré. Lenny et le Christ sacrifièrent leur vie pour leur cause, après avoir traversé un désert de sable et une mer émeraude, changé l’eau en vin, des ordonnances médicales en sachets d’héroïne, puis propagé leur message sur les chemins de Judée et dans les clubs de strip tease de la San Fernando Valley. Mais, si le premier est ressuscité, le second attend encore son heure. Lenny a vécu, puis est mort, et son corps est redevenu poussière, enfoui au cimetière de l’Eden Memorial Park, dans le comté de Santa Barbara. À sa mort, le journaliste Dick Schaap écrivit dans Playboy : « Un dernier mot de quatre lettres pour Lenny : mort. À quarante ans. Ça, c’est obscène. »

Plus obscène que ses spectacles, oui. Mais moins, peut-être, que la mise en scène de la police qui repiqua la seringue avec laquelle il avait fait son overdose dans le bras troué de son cadavre, à l’arrivée des premiers photographes. Ne reste, depuis, qu’une image, dans un noir et blanc charbonneux, qui dirait : ne touchez pas à la drogue, où vous finirez comme Lenny Bruce, le ventre bedonnant, le cul nu sur le carrelage froid, comme un sac à viande avec de la mousse aux lèvres et des rêves écrasés dans les tiroirs de l’Amérique moyenne. Sauf qu’à quarante ans, des rêves, Lenny n’en avait plus. Il avait déjà tout donné, pendu au bout de sa rage et de sa lamentation frénétique vers le ciel, le corps épuisé par la dope et son combat pour la liberté d’expression. Rire est une purgation du corps. Faire rire est un calvaire qui vous noue les viscères, sèche les os et, à la fin, vous vieillissez dans votre graisse de vieux lutteur, ou vous mourrez dans un drap écru et plein de plis, tendu par la joie des autres. Comme Lenny avait donné beaucoup de joie, son drap mortuaire fut large. Trois générations de comiques américains sont venus y dessiner leur propre histoire, faisant du drap un suaire mêlé de leur rage et de nos rires. Et c’était cela, la nouvelle religion de Lenny Bruce : de la rage et du rire. Mais qui, de l’un ou de l’autre, le poussait sous les feux incandescents des projecteurs ? Quel souffle l’animait le soir dans le roulement des batteries bop, et le reflet des paillettes collées sur la peau des strip-teaseuses ? 

Lenny Bruce

L’enfant perdu

Lenny était né comme l’enfant de la loi et du chaos. Le rejeton d’une rencontre de hasard, à Long Island, entre un jeune vendeur de chaussures et une toute jeune fille qui les achetait pour aller danser, boire, et danser de nouveau. Le mariage ne dura pas. Le jeune Arthur Schneider, – c’était son nom –  allait donc passer son enfance balloté entre un père, rigide et conservateur, et une mère, éternelle jeune fille allumée par la vie, qui regardait son fils comme un petit frère avec qui partager son goût pour les feux de la rampe. C’est elle qui le poussera sur les planches, alors qu’elle avait un numéro de danse et de spectacle comique dans le milieu des années quarante, sous le nom de Sally Marr. Elle qui le présentera à l’émission radio Arthur Godfrey’s Talent Scouts en 1948.  Elle qui le suivra quand il ira à Los Angeles entamer sa carrière dans les clubs de strip-tease. Elle, encore, qui jouera dans les films fauchés qu’il produira seul au cours des années cinquante, dans l’espoir – déçu – d’attirer l’attention d’Hollywood. Elle, la mère, la sœur, la nounou et la collaboratrice.  À côté, le père semblait flotter au loin dans une indifférence bienveillante. L’amour paternel ne fut pourtant jamais pris en défaut, mais cet amour restait sans élan, policé par les manières rigides de cet homme qui ne comprenait pas le mode de vie de son fils, ou trop bien peut-être. Un jour, alors que le début de carrière du comique semblait au point mort, il lui proposa de monter une affaire avec lui de matériel orthopédique. C’était juste après la guerre, Lenny était venu voir son père, désormais installé en Californie, pour se faire offrir le gîte et le couvert pendant qu’il prenait des cours de comédie. La proposition lui sembla aussi risible qu’incompréhensible. Son père se fâcha. Lenny claqua la porte, et les deux ne se virent pendant plusieurs années. 

Lenny allait vivre toute sa vie dans le creux d’irréconciliables désirs : entre l’ivresse de la marge et la jouissance de valeurs traditionnelles.

Plus tard, alors que le nœud des mauvaises vies se resserrait autour de son cou, Lenny écrivit une lettre à ce père qu’il n’avait finalement que peu vu durant ses vingt dernières années. La lettre racontait l’histoire d’un enfant trop gâté et qui tournait mal, braquait une banque et achevait sa carrière en assassin. Sur le chemin qui le menait vers la chaise électrique, son père en larmes lui demandait ce qu’il avait mal fait. Le fils s’arrêtait, se penchait à son oreille et lui murmurait « tu m’as trop gâté ». La lettre se terminait alors sur ces mots simples : « je t’aime, Lenny ».

Tiraillé entre ce père mal-aimé et cette mère qui allait grandir à ses côté comme une extravagante fêtarde, Lenny allait vivre toute sa vie dans le creux d’irréconciliables désirs : entre l’ivresse de la marge et la jouissance de valeurs traditionnelles, entre les prostituées de passage, les nuits interminables à la sortie des clubs, la chasse aux amphétamines dans les passages sombres des grandes villes américaines, et la joie sincère qu’il eut de se marier et d’être père. En guerre avec l’ordre, irréconcilié avec le désordre,  il ne manquait jamais, à chacune des arrestations qui ponctuèrent les dernières années de sa vie, d’exprimer aux policier venus le menotter son plus grand respect pour leur fonction. Lenny aimait la police et ses juges. Ils s’étonnaient que ceux-là ne l’aimaient pas. Ce fut, jusqu’au bout, un enfant perdu entre deux principes et deux joies, et plus il voulut s’éloigner de cette faille géologique – par la drogue, par le spectacle, par les femmes – plus il se rapprocha des falaises, le pied au bord des gouffres, à gueuler ses vérités dans l’espoir que l’écho lui en revienne, teinté d’autres voix que la sienne. 

Lenny Bruce

Life is a stage

À quatorze ans, le voilà avec sa silhouette gracile d’adolescent et son petit visage au teint d’olive, qui attend au bord de l’autoroute 495. La bande d’asphalte noire traverse tout Long Island jusqu’à la Skyline de Manhattan. Elle longe au passage la ferme des Dengler, un vieux couple de fermiers chez qui Lenny s’est réfugié après s’être déjà enfui de chez son père. Chez eux, le gamin a trouvé un travail : il vend des œufs aux citadins venus s’aventurer à la campagne. Après trois passages de voitures, les œufs de la ferme sont tous vendus. Il en reste d’autres que les Dengler font venir du Texas par caisses entières, et que Lenny se charge de salir d’un peu de terre, pour leur offrir un caractère d’authenticité rurale. Il s’amuse de cette filouterie, dans son autobiographie, comme il se vante quelques pages plus loin d’une autre escroquerie qui suivit son mariage avec Honey Harlowe, une rousse flamboyante rencontrée dans un cabaret où les deux se produisaient le même soir. Honey était une strip-teaseuse et Lenny, dans sa quête étrange de respectabilité au début des années cinquante, souhaitait qu’elle devienne chanteuse.  

Pour réussir une telle reconversion, son plan supposait de gagner plus d’argent qu’il n’en retirait de ses spectacles. Lenny n’avait ni diplôme, ni sens des affaires. Mais il possédait cette autre qualité nécessaire pour s’élever dans le monde : il savait que la vie n’était qu’un théâtre, avec ses costumes d’emprunt, et qu’il y avait, après tout, bien des manières de se présenter en uniforme. Il vola une soutane, se fit pousser une barbe, prit l’allure d’un prêtre d’occasion et descendit vers Miami vendre des bons de souscription pour le compte d’une léproserie de Nouvelle Guyane. Du moins, c’est ce qu’il entendait faire croire aux riches retraitées qui s’ennuyaient dans leurs maisons de Miami Beach, à peine égayées par les jappements de leurs yorkshire. L’affaire dura une semaine, avant de se conclure par une arrestation pour simple vagabondage. Relâché après quelques jours,  Lenny conserva une grande partie de l’argent soutiré aux généreuses ouailles, et en reversa, tient-il à préciser dans son livre, une autre aux bonnes oeuvres. Le plan fonctionna, provisoirement : Honey fut chanteuse, le temps d’une saison. Mais sa vie d’effeuilleuse allait ensuite reprendre son cours, dans les clubs de Los Angeles où Lenny travaillait. 

Lui avait toujours eu cette même manière un peu crapuleuse de sortir des situations qui ne lui convenaient plus. À l’âge de dix-sept ans, pour échapper définitivement à son père, il avait devancé l’appel de l’armée et s’était engagé dans la marine alors que les Etats-Unis entraient à peine en guerre. Il servit trois ans comme canonnier sur le croiseur Brooklyn qui voguait sur le théâtre méditerranéen. À l’été 1945, il en eut assez, et chercha à se faire démobiliser. Il s’habilla en femme, prétendit avoir d’irrésistibles pulsions homosexuelles, et obtint de pouvoir enfin quitter l’armée. Qu’avait-il appris entre-temps ? À peine une couleur. Une couleur dont il aimait parler au cœur de la nuit, dans les cabarets, devant des célibataires à l’haleine chargée de whisky ou des couples venus s’encanailler devant le dernier comique à la mode. Il disait : la mer salée quand elle se teinte du rouge sang des cadavres flottant à la surface de l’eau forme le bleu le plus profond qu’il lui ait été donné de voir. Le bleu qu’il aimait regarder, perché sur le ponton du Brooklyn, dans l’épais silence tombant après la bataille. Perché là, parce qu’il avait voulu donner un coup de pied à son enfance. Mais l’enfance ne part jamais. Elle ne fait que geindre dans les coins, et revient plus triomphante que jamais. C’est vieillir qui est difficile, et Lenny allait le comprendre plus tard, le répéter à qui voulait l’écouter et l’écrire pour ceux qui n’avaient pas d’oreille : « il n’y a rien de plus triste qu’un vieux hipster ». La phrase couchée noir sur blanc dans son autobiographie, fut dictée quelques mois avant que son corps malade, gonflé et cireux ne s’effondre sur le sol carrelé de sa salle de bain sous le regard indifférent du Dieu des cool, et les bruits de soulagement des Philistins.  

Lenny Bruce

A New York, le jeune et tendre Lenny écumait le circuit des bars de poche où s’entassaient les comiques d’un soir. (…) Pour Lenny, ce fut des mois et des mois à lever les bras, en espérant décrocher le pompon.

New York

Après avoir quitté l’armée,  Lenny retrouva sa mère à New York. Elle donnait désormais des cours de danse, et jouait le soir dans des clubs des petits numéros comiques. Un soir de représentation, alors que le maître de cérémonie n’avait pu arriver à temps, le fils prodigue se proposa pour le remplacer. Il bredouilla quelques mots, rata une ou deux blagues, rougit, et le tour fut joué : le virus de la scène coulait désormais dans ses veines. Il fit ensuite quelques engagements, avant de rejoindre son père en Californie pour cette dernière dispute qui signa définitivement son appartenance au monde de sa mère. Il voulait jouer, devant une caméra ou sur les planches, et peu importe les années de vache enragée qu’il allait devoir souffrir pour y arriver. Il retourna à New York gagner modestement sa vie en se produisant dans de petits salles de Brooklyn ou du New Jersey, ou bien dans  les restaurants des Catskill remplis des familles juives venues passer leur dimanche. Était-il drôle ? Assez pour courir le cachet et payer sa chambre, en se nourrissant de bagels rassis avec le peu d’argent qui lui restait. Mais pas suffisamment pour envisager une belle carrière, grimper en haut de l’affiche où son nom brillerait en épaisses lettres d’or sur le fronton des salles de Brodway. 

À cette époque, il affichait un look à la Reginald Gardiner, les lèvres supérieures ornées d’une fine moustache, les cheveux plaqués par de la brillantine, une veste à chevons portée au-dessus d’un polo jaune pâle tandis qu’il portait à ses pieds des chaussures en daim bleu que personne ne pouvait ignorer. La mise d’un dandy anglais, pensait-t-il, mais sa tante Mema lui trouvait plutôt l’air d’un « maquereau espagnol ». Le jeune et tendre Lenny, avec ses airs de lutin, écumait le circuit des bars de poche, où s’entassaient les comiques d’un soir, choisis parmi le public, qui se levaient en rigolant à l’appel de leurs noms, prêt à en remontrer aux soi-disant professionnels. Pour Lenny, ce fut des mois et des mois à lever les bras, en espérant décrocher le pompon. Pas de quoi s’en vanter. Il avait quelques numéros, sans aucune originalité. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter son passage au programme jeune talent de Arthur Godfrey. Il tente quelques imitations avec sa voix de Daffy Duck sarcastique qu’il n’avait pas encore appris à faire descendre dans le velours des basses. On l’imagine déjà avec ce buste fin et raide sur lequel s’accrochent de longs bras maigres qu’il semble lancer dans les airs, jetés comme une exclamation muette à la face des spectateurs, pendant que son visage dessine le sourire d’un esprit espiègle, placé sous deux sourcils en accent circonflexe, où se marient l’innocence et l’ironie, la première venue au monde et déjà la fin du voyage qui s’annonce. Lenny Bruce, ladies and gentlemen : gamin, voleur, escroc, joueur, en recherche de gloire et d’argent. Mais pour l’instant : juste un soutier du rire, qui alimente sans succès la grande machinerie comique, alors que la guerre s’est à peine achevée que déjà les cocos sont prêts à en mener une autre contre l’Amérique, qui est la terre promise de Dieu et du dollar. Dieu pour prier et le dollar pour rire. 

Lenny Bruce

Joe & the comedian

Chez Hanson, un snack bon marché sur Broadway où se retrouvaient nombre de comiques new-yorkais (la légende dit que Jerry Lewis, revenu mesurer sa popularité récente, y eut un bref et intense commerce avec une jeune fille dans le petit espace séparant la cabine téléphonique de l’entrée), un certain Joe Ancis faisait rire les camarades venus se nourrir d’un burger à 25 cents. C’est, en tout cas, ce que raconte Albert Goldman dans la monumentale biographie qu’il a consacrée à l’humoriste.  Joe était le meilleur comique juif de New-York, et peut-être même des Etats-Unis. Mais un comique sans couronne, sans cachet ni agent, et dont la scène se résumait à la petite table nichée dans un coin de chez Hanson. C’était le roi de l’improvisation avec une langue truffée d’expressions yiddishs puisées à pleines poignées dans les soirées familiales. Joe était ce qu’on appelle un comedian’s comedian, un comique pour comiques. Le soir, ils se regroupaient autour de lui, un verre de bière à la main, et la table se gonflait, les rires ne s’arrêtaient plus, Joe délivrait la bonne parole de la dérision et de l’ahurissement, le dernier Salve Regina qui adoucissait la vie au moment où la nuit  étouffait les cœurs de son manteau noir. Mais s’il devait monter sur scène, la première remarque d’un spectateur l’aurait envoyé au tapis. Ancis n’avait ni la morgue, ni la ténacité nécessaire pour devenir un professionnel du circuit. C’était un génie de l’ombre, planqué loin des applaudissements et des huées, et qui animait la grande pneumatique du rire pour les seuls initiés et les quelques poivrots venus se réchauffer dans un snack de Broadway. Un dieu vivant dont la secte ne s’étendrait jamais au-delà de la Septième Avenue.  

Lenny Bruce

Lenny était de ceux qui traînaient avec lui. Joe lui fit découvrir ses disques de jazz dans son petit studio, lui apprit les mots de yiddish que Lenny n’avaient jamais entendus, lui offrant une place aux premières loges de son théâtre d’éloquence. Le jeune comique s’imprégna de son vocabulaire, de sa syntaxe et de son énergie. Joe jouait autant avec les mots qu’il jonglait avec leurs sonorités. Un de ses numéros consistait à orchestrer les mélodies juives avec ses spectateurs d’un soir. Il demandait à ses interlocuteurs d’interpréter un instrument, une basse, une batterie, un saxophone, qui viendrait ponctuer son phrasé, et accueillir ses blagues dans les bras d’une musique organique. Des années plus tard, Lenny allait s’en souvenir pour son sktech « To is a preposition – come is a verb ». Avec les musiciens de jazz qui l’accompagnaient, il coulaient les sonorités de ses mots dans celles des instruments de musique. Il devenait un instrument à son tour. C’étaient les sons de l’amour, des enlacements moites qu’il entendait dans la chambre de Sally quand il était enfant, et qu’il redonnait sous forme musicale : « la véritable musique folk américaine » s’amusait-il à répéter. Lenny sut faire fructifier les leçons que Joe lui enseigna. Des leçons de musique et de langue, mêlant yiddish et argot américain, en suivant un rythme ternaire et bondissant, au fil de ce qui ressemblait, dans ses meilleurs moments, à une longue, puissante et magique improvisation du verbe. Il était en dette auprès de Joe. Une dette qu’il prend soin d’ignorer dans son autobiographie, préférant lui substituer la légende de l’artisan laborieux et sensible aux vibrations de l’époque. À la fin des années cinquante, alors qu’il était revenu à New York pour jouer pendant trois mois au Den’s, Lenny alla voir Joe qu’il n’avait pas revu depuis des années. Ils passèrent l’après-midi ensemble, à se promener dans les rues de Manhattan, à écouter des morceaux de jazz, à se lancer dans des bits impromptus. Joe avait perdu un peu de son feu sacré,  désormais obsédé par Bach, Beethoven et la peinture des grands maîtres qu’il avait découverte et qui le fascinait. Au moment de se quitter, Lenny eut soudainement l’air grave, et  demanda tout à trac au new-yorkais s’il lui en voulait de lui avoir siphonné tout son style. Joe haussa les épaules : « c’est toi le comique, pas moi. ». 

Le public des années cinquante pouvait voir des filles nues se contorsionner devant lui, mais pas un pauvre juif aux bras maigres et au teint de mexicain se moquer de la famille, du pape et de leurs rires hypocrites et gênés.

Oui, c’était lui, le comique. Même si ce n’était pas encore évident dans ses jeunes années. Après une parenthèse d’un an où il s’engagea comme matelot dans la navire marchande, il retrouva Honey et se maria avec elle. Ils s’installèrent à Los Angeles où elle avait trouvé des engagements dans les clubs de strip-tease. Lenny allait lui-même s’épanouir dans ces salles enfumées, jamais loin des jarretières mollassonnes accrochées aux cuisses huileuses des filles du Strip City. Pour quelques centaines de dollars la semaine, il faisait le joint entre deux numéros de filles, des séries de dix à vingt minutes à faire des blagues, quelques sketchs, et provoquer le public assoupi par la chaleur et l’alcool. Ce n’était pas Broadway, ni Hollywood, mais c’était l’école la plus parfaite pour un comique comme lui : acerbe, incontrôlable, irascible, jamais mieux aiguillonné que par les situations embarrassantes. Sur la côte Ouest, le jeune Lenny se mua progressivement en un showman féroce, toujours adepte du double talk (il imitait une célébrité avec un accent étranger) dont la forme anodine, et éculée, lui permettait désormais de lâcher des flèches de curare comique. Le monde du burlesque libéra Lenny Bruce de toute idée de politesse. C’est là qu’il sut porter sur scène le ton cool et ironique du Joe Ancis des arrières-salles. Il ne donnait pas l’impression de jouer pour un public, mais simplement d’être l’hôte le plus drôle et le plus vindicatif d’une soirée où vous étiez venus vous saouler d’alcool et de jolies filles. Et puis, quand l’envie lui en prenait, ou qu’un spectateur assis dans l’ombre l’interpelait d’un mot de trop, il faisait déraper l’ambiance vers des situations plus crues et inconfortables. Il se déshabilla un soir pour se présenter complètement nu devant le public, avant d’être rejoint sur scène par une spectatrice ivre morte qui commença elle aussi à s’effeuiller. Une autre fois, il composa le numéro de la baby-sitter d’un couple dans l’assistance et lui annonça en direct que les parents de l’enfant dont elle avait la garde venaient de mourir dans un accident de voiture. Il ne semblait avoir de respect pour rien.

Lenny Bruce

Fuck (ed up)

C’étaient encore les années cinquante, et, même dans des endroits aussi peu recommandées par l’association  des églises réformées baptistes qu’étaient ces petites salles de spectacle, le public avait des valeurs. Il pouvait voir des filles nues se contorsionner devant lui, mais pas un pauvre juif aux bras maigres et au teint de mexicain se moquer de la famille, du pape et de leurs rires hypocrites et gênés. Lenny, sous l’éclat pâle des projecteurs qui faisaient briller le mascara des filles, se sentait, l’espace d’une soirée, en harmonie avec le chaos et le jugement dernier. Chaque soir était l’occasion d’une improvisation libre où il travaillait la matière souple de blagues et de réflexions faites pendant la journée, en les triturant pour provoquer les rires et les quolibets. Debout devant un groupe de boppers impassibles, il jouait de sa voix, de ses sourcils dressés, de son buste maigre serré dans un costume élégant, et travaillait son vibrato vocal pour déchaîner un scat fiévreux. 

Il faut dire qu’il n’avançait pas seul dans cette bataille pour le rire et les coups d’éclat. Il avait trouvé dans la drogue un solide partenaire de jeu. D’abord le haschisch qu’un marin turc lui avait fait découvrir pendant son escapade dans la marine marchande. Et puis les médicaments qui devaient servir à endiguer d’incontrôlables migraines. C’est d’ailleurs tout ce qu’il s’aventure à confesser dans son autobiographie, de peur de se compromettre auprès des juges qui lui couraient après. Mais Lenny était un junkie sans foi ni loi, une pharmacie ambulante dont la consommation grillait des dizaines, puis des centaines dollars par jour. À Los Angeles, ses amis jazzmen lui firent goûter à l’héroïne qu’il s’injecta ensuite régulièrement dans les veines, après avoir collecté des petites enveloppes brunes qu’il se faisait envoyer dans les clubs où il jouait. Mais son usage quotidien allait plutôt vers des médicaments opiacés ou psycho-stimulants vendus en pharmacie. Il embarquait dans sa valise des pilules de Dilaudid, de Desoxyn, de Methedrine et de Dolophone sans rechigner non plus sur la Mescaline. Il y en avait pour amorcer la journée, donner du tonus, préparer la descente, éviter la dépression et dormir, quand c’était possible. Ses petites sucreries se sniffaient, se buvaient, se croquaient ou s’injectaient dans les veines du bras, des cuisses. Quand ses membres n’étaient plus que des bouts de chair bleuies, il restait un dernier carré de peau pour accrocher une veine entre les doigts de pied. 

Arrivée dans une nouvelle ville, sa première démarche était de se procurer la drogue nécessaire pour tenir les prochains jours. Il passait frénétiquement des coups de fil, filait dans les rues, remontait dans sa chambre d’hôtel, s’enfermait dans la salle de bain, se piquait, reposait la seringue, fermait les yeux et venaient enfin  : l’éclosion de la fleur dans la poitrine, les vagues de coton échouées sur la nuque,  le regard tourné vers les cieux de velours pourpre. La paix. Puis il gobait quelques pilules pour préparer la représentation du soir, et remonter sur l’arbre de la frénésie. À la fin des années cinquante, un fan qui tenait une pharmacie à Chicago se proposa même de lui fournir régulièrement en produits. Et la vie de Lenny put ainsi se poursuivre sans accroc dans le grand manège enchanté de la dope, alors qu’il se présentait sur scène, de plus en plus désinhibé, sûr de lui, prêt à batailler avec la société américaine, avec ses codes et ses usages, avec les cendres chaudes de sa crapulerie petit-bourgeoise. Au matin, un petit singe viendrait alors lui gratter le dos, et il faudrait de nouveau aller chercher la Dilaudid, la Methedrines, les doplhies, pour d’autres messes, et d’autres soirs à se dresser devant le public, à chanceler, se reprendre et tomber. Et de nouveau, se tenir droit dans son beau costume de chat.

Lenny Bruce

D’Hollywood à San Francisco

Sa réputation finit par grandir à Los Angeles. Des stars d’Hollywood réservaient une table dans les salles de la Strip Valley où il se produisait.  Il commençait de savourer sa revanche sur cette industrie cinématographique qui n’avait pas voulu de lui. Il avait pourtant essayé de faire des films pendant trois ans. En 1953,  un cadre de la Fox avait misé sur ses talents de scénariste, mais il était mort peu après d’une crise cardiaque. Par la suite, Lenny avait investi l’argent de ses cachets, ou celui qu’il trouvait avec ses arnaques habituelles (« hé, vous avez besoin d’un jardinier, appelez Lenny Bruce » et il débarquait sur votre pelouse, prétextait avoir oublié ses outils pour filer à l’anglaise après avoir empoché une avance).  Il avait pu produire des petits films fauchés et mal peignés, où transparaissait sa fascination pour les misfits de l’Amérique. Dans Dream Follies, il jouait un salarié obsédé par les strip-teaseuses, et interprétait une scène déguisé en Hitler. Le film était un prétexte à filmer de langoureuses séquences d’effeuillage fétichiste. Dance Hall Racket était un hommage aux vieux films de gangsters qu’il aimait regarder enfant. Sally, sa mère, y jouait son épouse, dans un grand aveu oedipien imprimé sur pellicule. À la fin, il mourrait dans une fusillade, sans pétard ni trace de sang. Son dernier film, Leather jacket,  ne put même pas être achevé, faute d’argent pour payer la pellicule. Les rêves de cinéma s’éteignirent comme un jeu d’enfant interrompu par le retour du père et l’appel du benedicite. Qu’importe : en 1958, l’Amérique était enfin prête à faire de lui une célébrité. Il n’irait pas à sa rencontre. Elle écouterait ses disques et se presserait pour entendre sa petite musique salace. 

Lenny avait pu produire des petits films fauchés et mal peignés, où transparaissait sa fascination pour les misfits de l’Amérique.

Cette année-là, Ann Dee, la propriétaire d’un club de San Francisco, décida de le faire venir comme tête d’affiche. En s’installant dans la grande ville du Nord de la Californie, il allait croiser toute une faune d’intellectuels et d’artistes qui entretenaient la flamme de la culture beat. Lui qui avait quitté l’école à seize ans, trouvait là de nouveaux professeurs auprès de qui apprendre. Il enregistrait les noms qui filaient dans les conversations, avant de tout recracher le soir parmi les jurons, les petites histoires et les blagues cochonnes. Moins directement politique que Mort Sahl qui se produisait pas très loin, Lenny apprit à jongler avec les articles de presse et les rumeurs du jour. Le contexte politique et social de l’Amérique composait désormais le ferment de ses interventions, mais il avait le don de redessiner les lignes de ce cadre général dans un univers plus direct et sensible. Chez lui, la posture critique se développait à travers une architecture narrative, lui permettant d’interpréter des types que chacun dans le public pouvait immédiatement reconnaître, comme son voisin ou son collègue. La sexualité, la religion, les questions raciales étaient abordées frontalement par l’entremise de personnages dont il rendait la vérité par un mélange d’imitation naturelle et de distanciation ironique.

Lenny était le rhétoricien habile du premier et du second degré, celui qui pouvait emmener votre rire jusqu’aux confins du malaise, et vous laisser dans la rue envahi de sentiments contradictoires, à la fois plein d’entrain et de dégoût. Quand ce n’était pas simplement de la fureur, comme celle qui pouvait s’emparer du public à l’entame d’un de ses sketchs les plus célèbres,  How to relax your colored friends at parties. Le comédien se glissait dans la peau d’un whasp ouvert et libéral dont le regard stéréotypé révélait progressivement l’inconscient raciste. Il ouvrait parfois le sketch avec cette simple adresse au public : « est-ce qu’il y a des nègres dans l’assistance ce soir ? ». La phrase déclenchait une vague de rires embarrassés, étouffés dans les serviettes de table, qui cédait bientôt la place à un épais malaise quand Lenny réitérait sa question  : « Are there niggers here tonight ? ». Pouvait-on encore rigoler ? Le génie démoniaque de Lenny, à ce moment-là, était de faire du rire de ses spectateurs la cause même de l’embarras, et non la manière naturelle de négocier avec. Vous étiez prisonniers des névroses sociales du pays, et Lenny était votre analyste qui jetait une lumière crue sur cette mauvaise conscience de l’Amérique enfouie au fond des âmes les plus nobles. Alors, il libérait ses spectateurs par la pure musicalité de son verbe qui témoignait des batailles collectives nichées dans la langue : « are there any kikes, micks, dykes or spics in the room ? ». Tous les réprouvés de l’Amérique blanche et chrétienne se retrouvaient dans ses coups de cymbale.  

Lenny Bruce

For the record, women

À la fin des années cinquante et pendant encore deux années, Lenny fut au sommet de son art. Si les disques qu’il enregistra à partir de l’été 1958 témoignaient à des degrés variables de la férocité de ses spectacles sur scène, ils permirent de faire entendre sa voix d’une côte à l’autre des Etats-Unis. Les pochettes des albums illustraient la noirceur grotesque avec laquelle il disséquait l’American way of life. The Sick Humor of Lenny Bruce montrait le comique en plein déjeuner sur l’herbe parmi les tombes d’un cimetière. Sur Togetherness, il posait en compagnie de deux jeunes femmes avec des hommes noirs déguisés en épouvantail du Klu Klux Klan, la statue de Lincoln dressée en arrière-plan. Pendant ce temps-là, Honey attendait sa sortie d’une prison hawaïenne pour possession de marijuana. Lenny et son ex-femme avaient divorcé en 1959, après des années de disputes alimentées de part et d’autre par une consommation incontrôlable de drogues. Une histoire d’amour et de rage, d’infidélités et de jalousies avec, au milieu, la petite Kitty qu’ils avaient eue en 1955. Plongé de plus en plus dans un mode de vie erratique et paranoïaque, Lenny ne cessa pourtant pas d’être un père aimant et, autant qu’il put, attentionné. Mais le rythme effréné des spectacles qu’il donnait toute l’année dans l’Amérique, promus par quelques rares passages sur les grands networks télé ne lui permettait pas de rester auprès de sa petite fille. Sa mère Sally, restée à Los Angeles, s’en était chargée. 

Lenny avait, lui, intégré dans ses shows le chaos de sa vie privée, de ses rapports obsessionnels avec les femmes en général, et avec son ex-épouse en particulier. Certains soirs, il penchait son visage lentement vers le micro, jusqu’à le toucher de ses lèvres, et murmurait « women… ». S’enchaînait alors une infernale diatribe sur cette ex qui ne devait être qu’une lesbienne et une junkie, où Lenny semblait plonger à corps perdu dans le chaudron de la misogynie la plus délirante. De ce monologue brûlant de détresse et de haine, Philip Roth sut retenir le phrasé et la rage au moment d’écrire son Portnoy et son complexe. L’homme de spectacle devenait une source d’inspiration, parfois à ses dépens, pour peindre d’édifiantes gravures apocalyptiques. Mais sa confusion intérieure était désormais le pouls de celle du pays. Il avait voulu interroger les hypocrisies de la société américaine, soulever les jupes des règles sociales et des mœurs de l’époque, et n’avait trouvé sous les voiles que la maladie habituelle de l’existence, les désirs contradictoires, les rêves tenaces de liberté et d’épanouissement déchirés par la propre nature des hommes et leurs vœux misérables de tranquillité. Le diable était bien là. Etait-ce donc tout ce qui restait de la Loi et de la justice ? Des petits principes pour tenir la vie dans les travées de la honte ? 

Sur la pochette du dernier disque qu’il enregistra en 1964 (Lenny Bruce is Out Again), produit par Phil Spector, on le voit assis dans un jardin, un journal entre les mains, à côté d’une cuvette en émail dans laquelle est plantée la statue d’une déesse grecque. Au dos de la pochette figure la liste de ses avocats et une lettre du Révérend Sidney Lanier louant le travail du comique. Les notes témoignaient des obsessions qui s’étaient désormais emparées de Lenny : le droit et la recherche d’un assentiment de ce qui se tenait au-dessus de la justice des hommes. Pris dans les filets de la loi américaine, il appelait la Loi du monde à sa rescousse. 

Aux yeux des bons chrétiens que la police comptait parfois dans ses rangs, Lenny était un blasphémateur. Surtout, il ne cédait pas.

Busted

À l’automne 1961, Lenny fut arrêté par les détectives Joel Lesnick et Carl Trout sur le parking du Crescendo, à Los Angeles, alors qu’il achetait de la drogue. Au commissariat de police, il eut le temps de réfléchir à la manière se sortir de cette situation embarrassante et inédite. Son avocat lui fit comprendre que la police attendait sa collaboration. Après avoir refusé le plus longtemps possible la perspective de devenir un indic, il passa la soirée chez lui à appeler des dealers pendant que les policiers planquaient dans sa maison pour les attraper en flagrant délit. On ne retint aucune charge contre lui. Quelques mois après, Lesnick reçut un coup de fil au commissariat. C’était Lenny qui voulait lui parler, sans raison précise. Juste histoire de raconter quelques blagues avec la vélocité de son phrasé habituel. Les coups de fil devinrent réguliers. Le policier était désormais souvent invité dans la maison de l’humoriste quand il se trouvait à Los Angeles. Un jour, Lenny prit même le temps de coucher par écrit ses réflexions sur les meilleures mesure à prendre pour mener l’interrogatoire d’un junkie. Il remit ensuite la lettre à Lesnick. C’était sa manière d’aider la police. Il aimait l’ordre, tout de même. Mais il vivait du chaos. 

Quelques mois à peine après cette première arrestation sans conséquences, Lenny fut de nouveau arrêté à Philadelphie pour possession de stupéfiants. Ce fut le coup d’envoi d’une interminable suite de procès qui allaient quasiment occuper toute la fin de sa carrière. Une semaine à peine après l’affaire de Philadelphie, il fut arrêté en plein spectacle au Jazz Workshop de San Francisco. Une heure après, il remontait sur  scène, avec son imperméable et une phrase d’accroche : « je le garde parce il se pourrait que je doive de nouveau partir ». Les charges retenues contre lui étaient cette fois-ci d’avoir violé les lois californiennes sur l’obscénité. On lui reprochait d’avoir employé le mot « cocksucker » et de jouer avec le terme « to come » dans un sens sexuel. Il n’était pourtant pas le seul à user de mots orduriers et sexuels sur scène. Mais, comme semblèrent le démontrer d’autres procès pour outrage, c’étaient moins son emploi forcené des mots crus qui dérangeait la justice que ses satires grossières de la religion et des institutions américaines. Aux yeux des bons chrétiens que la police comptait parfois dans ses rangs, Lenny était un blasphémateur. Surtout, il ne cédait pas. Malgré les arrestations en pleine performance, la multiplication des procès et des interdictions de jouer, il continuait d’exécuter les mêmes sketchs, de plus en plus enragé, animé par la certitude de défendre sa liberté d’expression, au risque d’être définitivement interdit de jouer en public.

Lenny Bruce

En 1962, Il était de nouveau arrêté pour obscénités pendant un show au Troubadour, à West Hollywood. Deux semaines plus tard, la situation se répétait après une représentation au Gate of Horne, à Chicago. Puis c’était de nouveau à Los Angeles, au Unicorn. Son premier procès concernant le Jazz Workshop s’était soldé auparavant par une relaxe. Son avocat Albert Bendich, un spécialiste du premier amendement, l’avait sorti de ce guêpier. Sur les photos du procès, on voit Lenny qui se tient devant un magnétophone reproduisant l’enregistrement de sa performance. Déjà, il tient à amener son show dans l’enceinte de la justice, pour expliciter l’usage de ses mots, et rappeler qu’il n’y a rien d’obscène à reprendre sur scène ce qui traverse toutes les têtes du pays. Les procès du Troubadour et du Unicorn aboutirent à une indécision du jury en sa faveur mais la sentence concernant le Gate of horne fut largement plus dramatique : en première instance, le comique était condamné à une peine d’un an d’emprisonnement. Si l’exécution de la peine fut reportée en attendant le procès en appel, l’Amérique avait néanmoins refermé son poing sur cette grande gueule de Lenny Bruce.

Le stand-up, tel que Lenny l’avait inventé et défini pour les années à venir, était une bataille épuisante et sans fin avec les lois des relations sociales, de la justice et du monde.

Du pur Kafka

Progressivement, les grandes salles comme les petits clubs du pays lui fermèrent leurs portes. Son agent lui programma des dates à l’étranger. D’abord en Australie, où la tournée fut annulée dès le deuxième soir après qu’il s’en fut pris à une femme dans le public qui s’avérait être une actrice connue. Ensuite l’Angleterre, où il fut mieux accueilli par une audience curieuse de découvrir sa sauvagerie, mais rejeté par une presse qu’écœuraient les manières de ce comique « malade » et qui « puait ». Un an après, au mois d’avril 1963, alors qu’il descendait de nouveau d’un avion sur le tarmac de London Heathrow, deux officiels des douanes britanniques vinrent immédiatement lui signaler son interdiction de territoire. Selon les propos du Secrétaire d’Etat intérieur, Henry Brooke, « il n’était pas dans l’intérêt du public qu’il soit autorisé à séjourner en Grande-Bretagne ». Lenny dut remonter dans l’avion qui repartait pour New York. Arrivé sur le sol américain, les douaniers lui demandèrent de se déshabiller pour une humiliante fouille au corps. N’ayant trouvé aucune drogue sur lui, ils le relâchèrent. À la sortie de l’aéroport, alors qu’il n’avait pas dormi depuis son départ, il dut répondre aux questions de la presse qui s’était massée en l’attendant. « Les douaniers ont trouvé que j’avais de belles jambes » s’efforça-t-il de plaisanter. Puis il ajouta qu’il s’agissait d’ « un procès sans jury. Du pur Kafka ». Sur ses traits fatigués, on pouvait voir qu’il réprimait une envie de pleurer. 

(Cinq jours après, il prit un vol pour Dublin et, de là, pour Londres. Il ne savait pas s’arrêter, comme un enfant rendu fou par la tyrannie arbitraire des adultes. Averties, les autorités britanniques procédèrent de nouveau à son expulsion. Faye Dunaway l’accueillit à son retour à New York où il dormit pendant trois jours d’affilée.)

Lenny Bruce

Mauvais tempo

À l’approche de la quarantaine, il avait grossi. Il s’était laissé pousser la barbe pour cacher l’épaisseur de ses traits. Le jeune, élégant, fin et racé Lenny Bruce avait cédé la place à une gros animal triste, fatigué et meurtri, bouffi par sa consommation de drogues. Il n’y avait plus qu’à New York où il pouvait encore jouer. Ses performances se résumaient de plus en plus à la lecture des attendus de ses procès qu’il commentait dans un mélange de frénésie et de confusion. Seuls les linéaments du droit semblaient désormais l’obséder. Il traquait les failles de ses juges, en appelait à la Constitution, faisait remarquer un point de jurisprudence, contestait même la ligne de défense qu’avaient adoptées certains de ses avocats. On se pressait toujours aux rares représentations qu’il pouvait donner, mais probablement moins pour rire qu’assister au naufrage d’une célébrité controversée. 

Son dernier procès débuta le 16 juin 1964. C’était de nouveau une accusation pour obscénités liée à une représentation quelques mois auparavant au café Go Go de New York. La communauté intellectuelle de la ville avait pris fait et cause pour le comédien. À l’initiative d’Allan Ginsberg, une pétition circulait pour protester contre son arrestation, signée entre autres de Paul Newman, Bob Dylan, Elizabeth Taylor, Richard Burton, Norman Mailer, Susan Sontag, James Baldwin, Henri Miller et le jeune Woody Allen. Lenny était défendu par Ephraim London, un des avocats les plus réputés dans la défense du premier amendement. Le premier jour, l’inspecteur Herbert Ruhe qui avait assisté au show du Go Go café lut les notes qu’il avait rédigées en sortant de la représentation. C’était, à peu de choses près, la retranscription du spectacle de Lenny, qu’il reproduisait avec une exactitude remarquable pour quelqu’un qui n’avait rien enregistré sur magnétophone. Les mêmes mots, mais délivrés de manière apathique et clinique. Assis à la place de l’accusé, Lenny trépignait : « je vais être jugé à partir de son mauvais tempo, de sa signature et de son élocution embrouillée ». Ce n’était pas les mots qui comptaient, mais la musique. 

Ça avait toujours été la musique. 

« N’enfermez pas ces six cents mots »

Trois jours après le début du procès, Lenny fut hospitalisé pour une pleurésie. Mal en point, il mit cependant à profit cette période d’ajournement pour se plonger dans des lectures juridiques absconses, se plaignant auprès de ses avocats d’avoir oublié une jurisprudence ou négligé une argumentation. Il écoutait aussi des enregistrements qu’il avait fait discrètement de ses précédents procès, obsédé par la qualité des témoignages. Tout n’était pour lui que représentation. S’il perdait ses procès, c’est qu’ils étaient mal joué. De la même manière qu’il avait emmené les plaidoiries dans ses spectacles, il voulait maintenant emmener son spectacle dans les enceintes judiciaires. Cette confusion entre sa pratique du stand up et les oraisons du droit était moins le signe d’une folie galopante que d’une compréhension parfaitement limpide  de son art. La drogue, la fatigue et maintenant la maladie lui offraient la vision extatique de ce qu’il n’avait fait que sentir confusément jusqu’alors : le stand-up, tel qu’il l’avait inventé et défini pour les années à venir, était une bataille épuisante et sans fin avec les lois des relations sociales, de la justice et du monde. Il était la pointe d’un immense corps-à-corps avec la Loi, porté jusqu’au seuil du rire. Et ce rire n’était après tout que le cri de l’animal humain porté contre l’absurdité de son existence. 

Lenny Bruce

À la reprise de son procès, Bruce demanda la permission de témoigner. Il souhaitait rejouer son spectacle dans l’enceinte du tribunal pour éclairer le trio de juges sur son innocence. S’il devait être jugé pour ses mots, alors il fallait qu’il sorte de sa bouche :  comme le Christ l’avait dit aux hommes, « par tes paroles tu seras justifié, et par tes paroles tu seras condamné ».  La plupart des témoignages avaient été en sa faveur, mais d’autres furent plus terribles. Un sociologue affublé d’un nom de méchant de bande-dessinée, Ernst Van den Haag, déclara même que les sketchs du comique étaient « le genre de diarrhées verbales qui lui permettaient de déféquer sur scène, de manière orale plutôt que littérale ». L’avocat de Lenny, qui s’était opposé vigoureusement à l’idée farfelue qu’il puisse jouer son spectacle, démissionna devant l’insistance de son client à vouloir témoigner. Dans les derniers instants de son procès, Lenny se trouve seul à se défendre. Sa demande fut refusée. La loi ne voulait pas qu’on connaisse sa lutte immémoriale avec le rire. Le jour du verdict, Lenny se leva devant le Sanhédrin et déclara d’une voix tremblante : « N’enfermez pas ces six cents mots. C’est ce que vous faites, me retirer mes mots, et les enfermer loin de moi. Ces paroles ne pourront plus jamais être prononcées. Vous m’achevez. »

Lenny fut déclaré coupable.

Six mois plus tard, son ami Joe Lesnick faisait partie des policiers massés devant son cadavre, allongé dans sa salle de bain au pied du même genre de cuvette qui figurait sur la pochette de son disque Lenny Bruce is out again. Après sa mort, un des procureurs qui avait participé au procès avoua son malaise à l’évocation de toute cette affaire. « Nous l’avons mené vers la pauvreté et la faillite et puis nous l’avons tué. Je l’ai vu progressivement se décomposer. Nous savions tous ce que nous étions en train de faire. Nous avons utilisé la loi pour le tuer ».

Lenny Bruce

La putain qui est en vous

Au cours de l’année 1962, Lenny lut les Réflexions sur la question juive de Sartre. Une remarque d’Eichmann, tenue au cours de son procès à Jérusalem, l’avait aussi particulièrement impressionné : le dirigeant nazi expliquait qu’il se serait senti comme un « misérable porc » s’il n’avait pas obéi aux ordres d’Hitler. À la même période, Lenny découvrit aussi les poèmes du théologien catholique Thomas Merton. C’étaient des méditations inquiètes sur la persistance du mal dans les sociétés contemporaines, traçant des lignes apocalyptiques entre la Shoah et la course au feu nucléaire. L’humoriste sentit, sans savoir pourquoi, qu’il y avait là un sujet pour lui.

En mai, Eichmann est pendu, dans la prison de Ramla. Sept mois plus tard, Lenny se produit à Chicago, au Gate of Horn, alors que des paquets de neige tombent dans la rue, balayée par un vent glacial. Le spectacle a commencé depuis une quarantaine de minutes, le public rit et l’ambiance est bonne. Lenny demande alors à ce qu’on éteigne les lumières. Ne restent que deux petits faisceaux bleus qui découpent sa silhouette comme une flammèche minuscule envahie par les ténèbres. Alors sa voix se fait entendre, plus tremblante que jamais, avec l’accent bavarois qu’il aimait prendre quand il avait à peine 20 ans, dans les bouges du New Jersey, ou devant les familles qui déjeunaient le dimanche dans les restaurants au pied des monts Catskill. «  Mon nom est Adolf Eichmann » commence-t-il. Puis il poursuit, comme un murmure flottant au loin dans une mer de silence : « les Juifs venaient chaque jour en pensant que ce serait bien de prendre une douche. Les gens disent que j’aurais dû les pendre. Mais non. Si vous voyiez la putain qui est en vous, vous sauriez qu’elle vous aurait conduit à faire de même si vous vous étiez trouvés à ma place. J’étais un soldat. J’ai vu tous les Juifs brûler et devenir du savon. ». La voix s’interrompt. On entend son souffle. La grande pneumatique du rire est le murmure de toutes les détresses. Puis la rage revient, d’un coup, précipitée : « Vous vous croyez mieux parce que vous brûlez vos ennemis à distance ? Sans jamais voir les conséquences ? Hiroshima. Auf Wiedersehen ! »

Les dernières lumières se coupent, plongeant la salle dans le noir et le silence. Alors, un gémissement se fait entendre, venu du fond de cette obscurité, et le gémissement devient plainte, et la plainte se fait hululument et le hululement gonfle en un cri, un interminable cri.  Un cri qui n’allait plus s’arrêter.

À ceux qui ne le trouvaient pas drôle, Lenny Bruce répondait : « I am not a comedian. I’m Lenny Bruce ».

Plus loin

  • Discographie 

Il y a les albums publiés du vivant de Bruce et ceux posthumes. Si le premier (Interviews of our times) contient peu de matériel, partagé avec deux autres comiques sans envergure, les trois suivants, parus chez Fantasy records, permettent de découvrir les sketchs les plus connus de l’humoriste. Le dernier paru de son vivant, qu’il fait produire par Phil Spector, reste intéressant. Dans les titres posthumes, l’enregistrement du Carnegie Hall concert est un diamant qui fait briller l’art oratoire du comique. Enfin, en 2004, le label Shout Factory ! a édité une somme conséquente de matériel resté jusqu’ici inédit. Reste que le stand-up est un art cru et direct qui risque la momification à chaque enregistrement.

  • Lenny de Bob Fosse – 1974

Qui pour interpréter Lenny Bruce à l’écran ? Cliff Gorman qui avait interprété deux ans auparavant le personnage sur une scène de Broadway n’était pas assez connu. Al Pacino refusa le projet, ce qu’il regretta plus tard, et permit à Dustin Hoffman d’obtenir le rôle. Travaillant obsessionnellement à partir d’enregistrements pirates, Hoffman recompose méticuleusement les gestes et le phrasé de Lenny, dans un biopic essentiellement consacré à ses dernières années. Si la composition est saluée, le film reste en-deçà de la folie et de la crasse géniale du personnage.

  • Lenny Bruce– Bob Dylan

Album Shots of love – 1981

Cela fait déjà deux ans que le barde juif s’est converti au christianisme quand il publie cet album passable dans sa discographie. Sur la track-list figure une chanson hommage à Lenny Bruce. À partir d’un gospel apathique, enroulé dans du papier bible, propre, net et parfaitement lisse, Dylan rappelle, au milieu de références religieuses, que Lenny est mort, ce que tout le monde savait. Reste heureusement ce passage où il raconte sa rencontre avec le comique : « J’ai été en taxi une fois avec lui, sur deux kilomètres seulement. J’ai eu l’impression que ça durait deux mois ».

  • Outremonde– Don Delillo

1999 – Actes sud

En 1997, Delillo fait paraître une somme romanesque sur l’Amérique de la guerre froide. Sous la plume paranoïaque de l’écrivain, cette généalogie historique devient un théâtre apocalyptique où les déchets radioactifs forment les signes d’une Révélation. Au milieu d’un ballet de personnages inquiets, surgit la figure de Lenny Bruce,  pour lequel Delillo invente cinq monologue au moment où le monde est plongé dans la crise des missiles cubains.  En à peine une dizaine de pages, l’écrivain new-yorkais rappelle à quel point Bruce fut aussi la « Cassandre des night clubs ».

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