Michael Jackson avait-il un double maléfique, ce fameux « Wacko Jacko » aux moeurs inavouables ? À regarder Leaving Neverland, documentaire-fleuve à charge où deux présumées victimes racontent et détaillent, face caméra, comment la star aurait abusé d’eux enfant, il y a de quoi plus que jamais renforcer le doute. Mais ce serait mal voir ce film valant moins pour les éléments qu’il apporte à l’accusation (sur laquelle la justice trancha en 2005) que comme un objet hors normes où MJ devient une figure monstrueuse venant envahir les rêves d’enfants de la génération 80. Leaving Neverland, ou l’histoire d’un film d’horreur de notre temps.

Diffusé récemment sur HBO, le film sera diffusé sur M6 le 21 mars prochain.

C’est un conte de fée. Qui comme tous les contes de fée ne serait pas sans un monstre dans son placard. Sauf que le placard, ici, est l’une des nombreuses chambres secrètes dissimulées derrière les portes d’un royaume rayonnant sur la scène médiatique où vivent les stars de la pop. Ce royaume c’est Neverland, le paradis que Michael Jackson se faisait construire à Los Olivos, quelque part en Californie à la fin des années 1980, alors au firmament de sa carrière. Où d’autre qu’en Californie aurait pu ouvrir ce ranch de 2700 hectares transformé en parc d’attraction où non loin des manèges et d’une grande roue, se baladaient chimpanzés, girafes et éléphants ? Tout le monde connaît Neverland, mais personne ne sait vraiment comment coulait la vie là-bas du temps où y vivait son propriétaire. Etait-ce cette cathédrale de solitude que MJ comblait par les rires d’enfants admiratifs d’une idole n’ayant jamais caché son syndrome de Peter Pan ? Ou bien quelque chose de louche, de glauque, d’empoisonné, se tapissait derrière les murs que la police investissait une première fois en 1993 pour y chercher des preuves sur des allégations d’attouchements sexuels qui depuis jetteront le trouble sur l’histoire de la star ?

Castle of Pop

Malgré sa durée fleuve suivant une chronologie des faits, Leaving Neverland, signé du documentariste britannique Dan Reed, fait rapidement vaciller les murs du château. Durant quatre heures, deux prétendues victimes, Wade Robson, James Safechuck et leurs proches (mères, épouses…) parlent. Ils témoignent, ou plutôt ils racontent comment leurs vies ont changer le jour elles ont croisé la route de Michael Jackson. Concours de danse pour l’un, qui a cinq ans imitait à la perfection les chorégraphies de son futur mentor, apparition dans une publicité Pepsi pour l’autre qui, du haut de ses sept ans, se souciait alors plutôt de Transformers. Très vite les mots vont heurter : « masturbation », « oral sex », « ejaculation ». À répétition. En évoquant des souvenirs d’enfance peuplant encore ceux de cet oasis californien qui plus tard deviendra le théâtre traumatique d’une ambiguïté tourmentée. Ce qui s’est passé à Neverland aurait dû rester à Neverland. Michael Jackson avait tout organisé pour que ses secrets ne fuitent jamais. Ses trésors de persuasion et d’influence ; sa capacité à séduire et convaincre au silence, à éloigner les enfants de leurs proches, à lancer des promesses et parfois les réaliser, auront fait tenir longtemps, sûrement, la légende, jetant l’inévitable discrédit de l’appétit financier à tous ceux qui l’ont accusé du pire.

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Michael Jackson et Wade Robson

Mais pour voir ce film et donc entendre l’histoire de Robson et Safechuck, faut-il encore lever immédiatement un malentendu : si la parole de la défense n’est pas prise en compte (un reproche vite fait par plusieurs médias même avant sa diffusion), c’est parce qu’elle ne compte pas. Il ne s’agit pas ici d’ouvrir un débat, de rouvrir une affaire, voire même de trancher sur la culpabilité de la star, mais de faire le portrait tragique de deux hommes démêlant encore aujourd’hui l’effroyable pelote d’une enfance où a surgit l’impossible et l’inavouable.

Comment aimer encore ceux qui nous ont autant élevés, portés, admirés que mentis, salis, manipulés, traumatisés ? Où se situe le curseur moral ?

I Love You

On arrive évidemment pas devant Leaving Neverland par hasard, sans connaître sa réputation déjà faite même avant sa diffusion sur HBO. Mais la mise en condition, prélude à un document vers lequel on ne va pas sans méfiance (comme tout objet a priori à charge), n’est pas grand chose face à ce que le film va tisser. Wade et James, à quelques années d’intervalle, sont devenus les amants de Michael Jackson. Le roi de la pop s’est immiscé dans leur famille, il est devenu un autre fils pour ces mères laissant partir leurs enfants dormir dans le lit d’un homme qui ne pouvait faire de mal à personne. Puisque, lui-même, n’avait pas eu d’enfance, qu’il ne cessait par tous les moyens de la prolonger, que dans cette chambre où couchaient portes closes ces enfants, il ne s’agissait que de se bâfrer de pop corn devant une vidéo, tout ne pouvait être qu’innocence. Les coups de fil durant des heures avec MJ ; les fax signés d’un « I love you » à des têtes blondes à peine rentrées en primaire, ne pouvaient être que les signes d’une amitié over the top ; d’une amitié hors norme avec une star hors norme. Un ange qui serait descendu sur terre pour bouleverser la vie de leurs petites familles moyennes.

Et puis : qui aurait pu démasquer celui qui ne semblait qu’amour et générosité dans des vidéos où il flottait, rieur entouré d’enfants papillonnants ? Ces vidéos qu’on croirait échapper d’un spot pour l’UNICEF, et qui avec l’éclairage de Leaving Neverland, sont comme ces films de famille où la main baladeuse d’un oncle adorable mais malveillant avait échappé à tout le monde. Une photo [celle ouvrant cet article], où MJ et James sont enlacés tel un couple, hante le film. Elle revient à chaque étape ou presque des révélations, finissant par se transformer en un objet étrange et effrayant où à partir de la même image se superposent plusieurs réalités et sentiments. Tel le spectateur et potentiel admirateur de la star, une émotion contradictoire et indécidable subsiste. Comment aimer encore ceux qui nous ont autant élevés, portés, admirés que mentis, salis, manipulés, traumatisés ? Où se situe le curseur moral ?

Neverland

Michael Jackson et James Safechuck dans le jet privé de la star.

Le temps retrouvé

Quatre heures donc, presque la moitié qu’il fallait à Claude Lanzmann pour Shoah. On se gardera de tout rapprochement. Quoique. Deux éléments poussent à malgré tout frôler la zone rouge : 1. la parole : comme chez Lanzmann, comme chez Rithy Panh (dans S21), comme les frères Naudet (dans l’impressionnant 13 novembre : Fluctuat net mergitur sur les attentats de 2015 et dont personne n’a mieux parlé que Vincent Malausa dans le n°747 des Cahiers du cinéma), tout comme donc le documentaire historique poids lourd, le témoignage reconstruit patiemment la réalité des évènements. 2. la durée : plusieurs critiques ont vite posé la question de savoir s’il fallait en passer par un temps aussi long, intimidant, pour venir ternir encore une fois l’image de Michael Jackson – bien incapable de se défendre d’entre les morts dix ans après. Pourtant, comme il fallait plus de neuf heures à Lanzmann pour faire remonter les spectres des camps de la mort, il faut bien quatre heures à Dan Reed pour faire ressurgir les traumatismes de l’enfance, et surtout pénétrer l’ambiguïté tapie encore dans la mémoire des victimes.

Car à l’ère de Twitter, le premier réflexe, si on venait à résumer le film, pourrait être commode : « comment une mère a pu laisser faire ça ? » ; « pourquoi ne pas avoir parlé plus tôt ? » ; « seulement deux témoignages et leurs proches » ? Pour comprendre, il faut se donner le temps d’observer la boule de cristal du temps sous tous ses angles. Et c’est grâce à cette parole qui se déploie peu à peu que des lambeaux de réalité tombent. On peut juger des effets de graduation d’un montage qui en se calquant sur une chronologie tend sans doute un peu trop à dramatiser les faits. On peut, plus encore, regarder un sourcil relevé ces nombreux plans au drone survolant Los Angeles ou Neverland. Mais on peut aussi se rappeler que nous ne sommes pas au tribunal mais bien devant un film, et que le témoignage est là pour supporter un projet plus ample où ces plans aériens sont moins décoratifs qu’une manière d’illustrer l’écart presque inquantifiable entre la parole intime de ces hommes, assis, chez eux (toujours dans le même décor, avec la même lumière). Et l’image quasi irréelle à laquelle ils se confrontent et dont ils dévoilent l’obscénité : Michael Jackson, plus qu’une star, une idole, un demi-dieu, un intouchable qui aura accompagné la vie de millions d’individus, à commencer par celles de Wade Robson et James Safechuck.

Neverland

Publicité pour L.A. Gear avec Michael Jackson et Wade Robson

Derrière le conte de fée, le monde irréel que Michael Jackson s’inventait en allongeant les millions de dollars, il y aurait eu un croque-mitaine en chair et en os.

Jeepers Creepers

Leaving Neverland est bel et bien un film de départ, mais d’un départ presque impossible, d’un départ qui patine, qui cherche à s’échapper d’un royaume où la féerie côtoie la pornographie. Et c’est peut-être parce que justement celle-ci est aussi une forme de songe (rêverie matérialisée sur un écran des corps dans l’infinité de toutes les perversions possibles) que le film distille sa violence douce aux effets tranchants et sans cesse ambivalents. James parle de ses nombreuses premières expériences avec MJ en les comparant à celle d’un jeune couple, et clôture le film en avouant continuer à travailler sur ses souvenirs, incapable encore de condamner complètement celui à qu’il a tant voulu plaire – Wade, lui, est devenu plus vindicatif et tranché sur son passé (il avait déjà témoigné à la télévision), tout en ne pouvant cesser d’admirer celui qui a aussi fait ce qu’il est devenu (chorégraphe réputé, notamment de Britney Spears). C’est peut-être qu’il y a aussi un lien, entre ce Disneyland privatisé synthétisant le pinacle égocentrique d’une réussite médiatique d’envergure universelle, et ce Michael Jackson glissant des garçons beaucoup trop jeunes dans son lit. Derrière le conte de fée, le monde irréel que la star s’inventait en allongeant les millions de dollars, il y aurait eu un croque-mitaine en chair et en os. Un monstre qui pourtant s’affichait partout avec ses proies, à la barbe de tous ne voyant en lui qu’un génie à la personnalité si touchante. « I’m bad » nous avait-il pourtant prévenu la main sur le sexe.

Les souvenirs de Wade et James oscillent ainsi entre les deux aspects irréconciliables de cette réalité dans laquelle MJ les a plongés durant des années. Victimes d’un abus dont, adultes, les conséquences sont impitoyables (dépression, alcoolisme, drogue), Robson et Safechuck sont comme Blanche Neige cherchant à fuir la forêt de ronces dans l’adaptation de l’oncle Walt. Le décor les rattrape, s’agrippe à eux, les murs de Neverland et les dirty secrets que MJ y aurait laissés ne veulent pas les lâcher. Comment renoncer à cette magie, à ce que Michael a su bâtir et qu’ils ont pu partager, à ces souvenirs d’amitié sincère, aux soirées jeu vidéo, à cette virée sur le tournage d’Indiana Jones en compagnie de Spielberg, Lucas et Harrison Ford ? Comment cracher sur cette quintessence eighties d’un american dream juvénile devenu aujourd’hui un puissant moteur nostalgique quand on l’a vécu de l’intérieur ? Si l’ère post #metoo rend toujours plus vérifiable ce constat pessimiste : les choses sont bien ce qu’elles ont l’air d’être, on sait que tirer un trait, vengeur ou non, pour adoucir la douleur de son âme, ne permet pas de se réconcilier et négocier avec la culpabilité. Et comment enfin, renoncer, pour nous -et plus encore cette génération 80 qui avait l’âge des héros de Leaving Neverland-, à notre admiration pour cette star qu’on aurait voulu inaltérable, car elle tenait entre ses images quelque chose de notre enfance ?

Neverland

En haut : Wade Robson et sa famille lors de la rencontre ; en bas : Wade Robson, Dan Reed et James Safechuck aujourd'hui

Alone in the light

Mais il faut insister : ce serait faire fausse route de considérer Leaving Neverland comme une oeuvre à mettre devant les juges d’un au-delà où MJ serait vite réexpédié aux enfers. Peu importe, à vrai dire, sa responsabilité – sur laquelle seule la justice peut trancher. Le film est à considérer en soi comme un témoignage – d’une époque, de notre temps, de nos angoisses. Il est ce quelque chose d’ahurissant où s’entrechoquent des images, la plupart évidemment hors champ, qui dessinent les trajectoires chocs de personnages bouleversants, deux enfants perdus dans des corps d’adulte cherchant encore leur chemin sur une montagne à la mélancolie douloureuse. En détricotant leur mémoire ils font revivre l’impossible, et c’est cette impossibilité possiblement réelle, d’où qu’on veuille se situer (croire à ces témoignages accablants ou les réfuter) qui rend le film aussi sidérant qu’éprouvant. Leaving Neverland est un conte horrifique qui, comme n’importe quel conte horrifique, pousse avec violence dans les rets complexes de la morale et du désir, du pouvoir et des sentiments, et en fin de compte à regarder en face une figure symbolique cristallisant l’abjection dont on l’accuse. Il n’y a qu’une seule vérité, et ce n’est pas celle du tribunal (qui se rejouera peut-être), mais celle de la parole qui met ici en scène l’un de nos pires cauchemars. Un de ces mauvais rêves dont on ne se remet jamais, surgit dans la nuit d’une chambre d’enfant où les posters de Michael Jackson, transformés par la panique, sont devenus une figure d’épouvante.

Leaving Neverland

Un film de Dan Reed

UK, 2019 – 240min (en deux parties)

Avec : Wade Robson, Joy Robson, Chantal Robson, James Safechuck, Stephanie Safechuck…

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