Avec Le Mystère Croatoan, l’ex-psychiatre José Carlos Somoza mijote un thriller scientifico-horrifique un peu bâclé mais efficace, dont l’imagerie à la Bacon est du plus bel effet. Brr. 

Le moins que l’on puisse dire est que le titre du nouveau roman de José Carlos Somoza, Le Mystère Croatoan (Croatoan tout court, en V.O.) ne sonne pas très bien en français. Difficile cependant d’en changer, vu qu’il s’agit d’une allusion à une histoire déjà évoquée par Stephen King dans La Tempête du siècle, scénario d’une mini-série diffusée sur ABC en 1999. En 1590, dans l’île de Roanoke, près des côtes de la Caroline du Nord, une colonie anglaise de 120 personnes s’est volatilisée comme par magie, laissant derrière elle ce mot gravé sur un arbre, « Croatoan ». Aurait-elle été exterminée par la tribu indienne du même nom ? Aurait-elle déménagé, se serait-elle enfuie, l’aurait-on kidnappée ? Le mystère, intact depuis plus de quatre siècles, est passé au rang de légende urbaine.

Un e-mail d’un mort

Ce n’est donc pas un hasard si feu Carlos Mandel, brillant scientifique spécialisé dans l’étude du comportement animal, a choisi ce mot, « Croatoan », pour alerter ses collaborateurs d’événements étranges à venir. La chose la plus étrange étant que, au moment où les collaborateurs en question reçoivent son e-mail, avec ce mot pour tout contenu, Mandel est mort depuis deux ans, suicidé dans son asile après une dépression et une vie tourmentée… Aucun des destinataires ne comprend sur le coup ce qu’il a voulu dire mais, de fait, toutes sortes de bizarreries fort flippantes commencent à survenir sur la planète. Partout, des animaux adoptent des comportements aberrants. Les humains sont touchés aussi : ils se rassemblent par milliers pour déambuler par les rues des villes, comme s’ils manifestaient. Ce ne sont pourtant pas des manifestations, plutôt un besoin irrépressible d’agir en meute. Les intéressés perdent la conscience d’eux-mêmes, comme s’ils s’étaient transformés en zombies. 

Apocalypse et infection

« À Madrid, Jaén, Grenade, Valence, Murcie et Almeria, le couvre-feu a été décrété, lit-on. D’autres villes les rejoindront si la situation perdue. Ce schéma s’étend à plusieurs capitales européennes. Les vols commerciaux ont été suspendus. Les nouvelles de Londres sont un bourdonnement confus. La famille royale anglaise se trouve dans un lieu inconnu et le Premier ministre s’est adressé à la Nation pour parler de quelque chose qui se termine en “ite” et qui a donné la chair de poule aux Britanniques. “Encéphalite” pour les uns, “méningite” pour d’autres. » Virus ? Expérimentation militaire ratée ? Comment comprendre que les animaux sont frappés aussi bien que les humains ? Guidés depuis le passé par Mandel qui avait apparemment tout prévu, les destinataires de son e-mail sont censés converger vers le même lieu, tandis qu’un flic d’Europol se lance à leurs trousses, persuadé qu’ils sont à l’origine de l’épidémie…

On reconnaît dans ce scénario quelques motifs classiques du récit d’apocalypse, du récit d’infection et, plus lointainement, du récit de zombie, si bien qu’on a l’impression d’un remix littéraire de L’Armée des douze singes, de Je suis une légende et de Contagion, le tout sur fond de clin d’œil à l’affaire Croatoan, la vraie. Peu original mais très efficace, ce thriller horrifico-scientifique comporte quelques belles scènes de déréliction et de nombreuses images saisissantes, pareilles à des « collages délirants de Francis Bacon, remplis de difformités expressionnistes », selon les mots de l’auteur. Ces éclats font oublier la médiocre qualité de l’enrobage : le style est relâché, les dialogues souvent bâclés et inutilement longs, les scènes d’action un peu confuses et les personnages superficiels, l’auteur ayant préféré multiplier les points de vue plutôt que se fixer sur l’un ou l’autre. Résultat : on saute souvent des paragraphes, parfois des pages entières, pressé qu’on est d’en finir avec les ventres mous qui ralentissent l’intrigue ; le livre, sur ce plan, aurait mérité un sérieux dégraissage et des finitions plus soignées. 

Croatoan

Comme souvent chez Somoza, l’arrière-plan spéculatif est fascinant.

Psychologie des foules

Reste que, comme souvent chez Somoza, l’arrière-plan spéculatif est fascinant, qui fait tout l’intérêt au texte. Sans trop déflorer, disons qu’il est question de l’interconnexion possible des organismes vivants dans le système de la Nature, de la programmation ancestrale de nos cerveaux et des comportements de masse qui anéantissent le libre-arbitre individuel, cette fiction plausible et pourtant si fausse. Sur ce plan, c’est aux grands analystes dix-neuviémistes de la psychologie des foules, les Tarde et autres Gustave Le Bon, qu’on pourrait raccrocher ce Mystère Croatoan, plus qu’à Konrad Lorenz et aux champions de l’éthologie qu’il mentionne. Aussi, si vous choisissez, en dépit de ses défauts, d’ouvrir cet honnête roman, dites-vous que ce n’est peut-être pas un hasard, que vous ne répondez en fait qu’à la contrainte issue d’une vaste chaîne de causalités englobant le règne animal au complet. Et, si vous choisissiez au contraire de ne pas le lire, eh bien ! Ce sera pareil ! « Que nos conduites soient reliées de façon mathématique à celle de n’importe quel animal d’une autre espèce est contraire à l’intuition la plus élémentaire », ricane Mandel depuis l’au-delà. Comme on le sait, c’est avec ce qui paraît le plus absurde scientifiquement que l’on fabrique, en littérature, les meilleurs scénarios. 

Le Mystère Croatoan

De José Carlos Somoza

Traduit de l’espagnol par Marianne Million

Actes Sud, 416 pages, 23 €

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