Qui l’eût cru ? Loin de lui offrir la matière d’une parabole propagandaire, l’attentat raté du Thalys inspire à Clint Eastwood son film le plus théorique. Pour le pire et parfois pour le meilleur, Le 15h17 pour Paris fait machine arrière à partir d’un geste héroïque, plie et déplie le réel afin de ramasser la bravoure étrange qui se trouve à sa surface. Le résultat : un essai aussi claudiquant qu’éclairant sur la conception eastwoodienne de la réussite personnelle.

Spoiler alert : à la fin du dernier Eastwood, le méchant va en prison et François Hollande décore les héros américains. Ce dénouement étant connu de tous, de nombreux esprits avaient bien sûr fabriqué à l’avance leur propre version du 15h17 pour Paris. D’ailleurs, à lire les textes de la critique (française ou non) fâchée d’avoir été interdite de projection de presse, et donc partie en salles le couteau entre les dents, il semble qu’on s’en soit pris à un objet purement fantasmé : une grave hallucination collective a manifestement fait croire à certains critiques qu’ils allaient voir le remake réaliste de Rambo 2. De quoi confirmer qu’entre Eastwood et le public, certains malentendus ont la vie dure. Indécrottable, Dirty Harry aurait trouvé dans l’épisode du Thalys la substance d’une ode claironnante à la puissance américaine ; le cinéaste-flic achèverait donc sa carrière en évangéliste gâteux pour qui le Mal s’incarne dans les yeux fous d’un djihadiste torse nu et dont le héros entend des voix lui dictant de sauver l’humanité.

Héroïsme fugace

Il faut en entendre soi-même, des voix, pour reconduire face à un tel film ce discours vieux comme l’assassinat de L’Inspecteur Harry par Pauline Kael, et sa fameuse accusation de « fascisme moyenâgeux ». Pour peu qu’on ôte ce genre d’œillères devant Le 15h17 pour Paris, on s’aperçoit que le triomphalisme a plutôt le teint exsangue. Le film aussi, du reste : il y a là un essai boiteux et souvent aride, dont l’ambitieux parti pris – rejouer l’événement avec ses véritables protagonistes – l’entraîne sur une pente théorique trop glissante pour son auteur. Ce choix n’en est pas moins passionnant, et directement inscrit dans la logique de ses derniers films. Logique poussée ici vers son absolu : l’héroïsme tient dans la contingence d’un geste infime, aussi fugace que celui du pilote Sully quand il braquait ses commandes vers la rivière Hudson. Si les sauveurs sont promus acteurs et baladés à travers l’Europe dans un long prologue poussif, c’est justement parce qu’Eastwood entend toucher du doigt cette contingence et faire l’archéologie méthodique, chirurgicale, d’un quart d’heure chevaleresque.

15h17

© 2018 Warner Bros

Le 15h17 pour Paris n’est jamais ambigu, et il apporte même un éclairage sur les actes de bravoure vus précédemment chez Eastwood : l’héroïsme naît de la rencontre d’une névrose et d’un accident.

Sortir de l’ordinaire

À quoi peut bien mener une telle archéologie ? Au vide ou au pas grand-chose, c’est-à-dire au parcours falot de nos trois héros – trois clampins, en vérité – que le hasard a fait dévier de leurs trajectoires de quidams all american, un peu balourds mais de bonne volonté. Si le film s’attarde à l’extrême sur cette banale histoire d’amitié, c’est moins pour amorcer un crescendo (de l’ordinaire vers le coup d’éclat) que pour rebondir sur des événements connus, donnés pour réels, et rembobiner vers le passé largement fantasmatique des personnages. D’où la structure du montage : il ne s’agit pas d’enrober la séquence du train de flash-back biographiques mais, à l’inverse, de faire du C.V. inexistant de Spencer Stone et de ses copains le cœur du film, ponctué de flash-forward annonçant l’attaque (hélas, digne de Faites entrer l’accusé – c’est dire combien elle n’est qu’un prétexte). Eastwood propose autre chose qu’un monument à la gloire du trio, qui injecterait sa propre vision de l’héroïsme dans la reconstitution d’un événement réel ; il utilise ce dernier comme point de convergence entre plusieurs questions cruciales : quelle sorte de hasard peut fabriquer un héros ? Comment trois touristes deviennent-ils des saints, quelques heures après avoir traîné dans le Red Light District d’Amsterdam ? Comment la frustration (Stone rêvait du front mais un léger défaut oculaire le relègue à l’infirmerie) et l’ennui sur un bateau vénitien, où l’on s’abrutit de gelati et de selfies, peuvent conduire à risquer sa vie de manière presque suicidaire ?

15h17

© 2018 Warner Bros

Des larrons déçus

En cela, Le 15h17 pour Paris n’est jamais ambigu, et il apporte même un éclairage sur les actes de bravoure vus précédemment chez Eastwood : l’héroïsme naît de la rencontre d’une névrose et d’un accident. Parce qu’elle est vaine et souffreteuse, l’errance du trio décrit précisément la pathologie commune au commandant Sully ou au Chris Kyle d’American Sniper. Ce dernier était le produit malheureux d’une culture héréditaire et proprement américaine de la violence, et il devait ses prouesses à son éducation menée à la force du canon – fatalement, il finissait assassiné lors d’une session de tir entre vétérans. Sully tenait si fort à bien accomplir son travail de pilote qu’il estima nécessaire de le faire même en dépit du bon sens, quitte à amerrir sur une rivière. Josey Wales, le William Munny d’Impitoyable ou même Harry Callahan étaient de tristes sires que la providence mettait sur le chemin d’un enjeu supérieur (Stone ne cesse de parler à ses amis de quelque « greater purpose »). Leurs angoisses, leurs hantises ou leurs frustrations étaient alors mises au service d’un accomplissement hors du commun.

Même combat pour Spencer Stone, dont le courage n’a pas germé dans une quelconque ferveur patriotique ou religieuse, mais dans un désir ravalé, un peu bête ou naïf, de reconnaissance par l’achèvement viril. Un désir de gros gamin pataud, fan de Full Metal Jacket, privé de père et souffrant d’un « déficit d’attention ». Un médiocre animé par un sentiment d’élection qu’Eastwood se garde bien d’accréditer – ses copains se moquent de lui, et il y a de quoi. Au contraire, il montre que c’est de la déception de ces hommes une fois devenus soldats (« J’ai l’impression d’être vigile dans un supermarché », déclare Alek en Afghanistan) et de leur sentiment de ne plus rien avoir à perdre ni à gagner que naît la pulsion nécessaire pour courir face à une Kalachnikov heureusement enrayée. Quand une alarme résonne dans sa base militaire, au lieu de se planquer, Spencer attrape un ridicule stylo pour poignarder le potentiel intrus ; il est unanimement traité de con. Cette même bêtise, sûrement conjuguée à celle du terroriste, fera plus tard de lui un héros international. On se demande encore comment l’on a pu voir ici le portrait d’Américains exemplaires, quand l’Eurotrip piteux vise justement à monter à quel point les larrons sont à côté de la vie, touristes avachis dans leur propre existence, que seul un danger de mort immédiat pouvait réveiller.

15h17

© 2018 Warner Bros

Aucune des afféteries réalistes du film ne produit de grande scène, mais une idée s’en trouve renforcée : la réussite est toujours la production approximative du hasard et du mal-être.

Hasard, triomphe et névrose

L’extrême souci de réalisme du 15h17 pour Paris permet à Eastwood d’apporter une nouvelle pierre à sa grande fresque sur l’héroïsme : se mesure pour la première fois l’écart entre un idéal et son accomplissement accidentel. Spencer et Alek auraient dû s’illustrer le fusil à la main, quelque part au Moyen-Orient ; ils le feront sur la moquette prune du Thalys. Ils ne seront pas décorés par un président républicain ni même par Obama, mais par François Hollande et sa doublure, Patrick Braoudé. Le jeu souvent hésitant des acteurs, les tâtonnements naturalistes, le recours aux images d’archives se heurtent sourdement à la destinée rêvée par les personnages, qu’on devine moulée dans une imagerie de blockbuster. Aucune de ces afféteries réalistes ne produit de grande scène, mais une idée s’en trouve renforcée : la réussite est toujours la production approximative du hasard et du mal-être. Fatalement, le rendu est incongru, disgracieux, et ressemble davantage à un téléfilm français qu’à La Chute du faucon noir.

Mais quelque chose d’autre rend l’aventure poignante, toute bancale qu’elle soit. En plus de dessiner une cohérence avec ses précédents films, cette auscultation des rapports entre hasard, névrose et triomphe résume le trajet de Clint Eastwood himself. Comme Spencer Stone et consorts, ce dernier est une sorte de miraculé, de héros aberrant dont la place, aujourd’hui, est due à une série de malentendus. Avant leur acte de bravoure, la malédiction des trois compères tenait au fait d’arriver trop tard, dans la mauvaise époque. En 2015, l’ingérence américaine est désavouée par la majorité, et les cartes géostratégiques sont rebattues (« On s’en fout de l’Afghanistan, résume Alek. Le méchant, maintenant, c’est Daech »). Pour le gros de leur génération, la perche à selfie a remplacé absurdement le fusil d’assaut. Ces trois-là ont donc plus d’un train de retard.

Paris

© 2018 Warner Bros

Un train de retard

Le drame originel d’Eastwood, également, est d’être arrivé trop tard. Trop tard pour percer comme acteur, croyait-il (« I guess I’m kind of slow », dira-t-il un jour en évoquant ses années de stagnation à la télé), trop tard pour tourner avec Ford, Hawks et les autres, trop tard pour défendre des valeurs républicaines à Hollywood sans faire tache. Harry, avec ses méthodes dignes du vieil Ouest, arrivait lui aussi avec un délai d’un siècle. Mais, de succès en rendez-vous manqués, la providence a transformé la figure réactionnaire d’Hollywood en ambassadeur américain adulé jusqu’en France, où le public puis la critique firent beaucoup pour la pérennisation de sa carrière – « Vous êtes le réalisateur étranger préféré des Français », dira Nicolas Sarkozy en remettant une médaille à l’intéressé qui, avec quelques années d’avance sur ses personnages, fut aussi décoré par un président courtaud à l’Élysée, en se demandant quel prodigieux accident l’avait conduit .  L’histoire de Clint Eastwood confirme que le triomphe tient aux manigances du hasard, venu venger les déconvenues passées et les trains ratés par un individu en lui offrant son quart d’heure warholien, fut-ce à des milliers de kilomètres de son foyer. C’est aussi cette histoire-là que Le 15h17 pour Paris cherche à rembobiner.

Le 15h17 pour Paris

Un film de Clint Eastwood

2018, États-Unis, 1 h 34

Avec Anthony Sadler, Alek Skarlatos, Spencer Stone

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