Il est le créateur de deux des plus grandes séries comiques de la télévision américaine. Avec Seinfeld, il a révolutionné l’univers de la sitcom en y injectant un petit parfum de réalité et une énorme dose de mauvais esprit. Inscrite au panthéon de la culture populaire américaine, la série l’avait rendu riche, mais pas franchement célèbre. À l’orée des années 2000, il aurait pu se reposer sur son matelas de dollars, entre parcours de golf et dîners dans les restaurants de Los Angeles, mais il a préféré se lancer dans un nouveau projet comique sur HBO. Son sujet : lui-même, entre parcours de golf et dîners dans les restaurants de Los Angeles. Une série sur Laurence Gene David, dit Larry David, donc, mais avec le surmoi resté accroché aux vestiaires. Huit saisons qu’il nous fait rire sur la honte et l’embarras, en soulevant les étiquettes de la civilité occidentale, comme du plâtre mal séché sur les murs moisis de nos vilains sentiments. À l’heure où démarre, de façon inespérée, une neuvième saison de Curb Your Enthusiasm, une question demeure : comment cet homme a pu transformer la comédie américaine sans jamais détourner son regard du miroir posé devant lui ? 

« On dit qu’à quarante ans passés, si vous n’êtes toujours pas marié, soit vous êtes gay, soit il y a un problème. Je suis donc venu ici pour vous dire qu’il y a un problème. » À la fin des années 1980, Larry David avait dépassé la quarantaine, vivait seul et trouvait que sa situation formait une bonne entrée en matière pour le numéro qu’il jouait sur les scènes de stand-up. Il gagnait mal sa vie, prenait le métro plutôt qu’un taxi et écumait le circuit des clubs new-yorkais comme un éternel wannabe comedian. Parfois, il tournait un petit rôle dans un film, comme dans le Radio Days de Woody Allen, l’une de ses idoles. L’air de rien, il commençait à ressembler à un loser, mais il s’en fichait un peu. « Pretty, pretty good », répondait-il ainsi à sa mère quand elle s’inquiétait au téléphone de savoir comment il allait.

Le meilleur humoriste sans public

Il s’habillait toujours de la même veste militaire, d’un pantalon en toile tombant sur des baskets blanches et arborait une opulente coupe afro-juive, quoique traversée d’une large raie au milieu, de plus en plus visible à mesure qu’il vieillissait et perdait ses cheveux. « On aurait dit un mélange d’Einstein et Bozo le clown », commentera des années plus tard son ami et collègue Richard Lewis. Tout le monde dans le milieu admirait son talent et pensait qu’il méritait mieux que la zone dans laquelle sa carrière errait. C’était un comique qui plaisait aux autres comiques, aimait-on remarquer quand on parlait de lui. « Ce qui veut dire que je suis nul », ajoutait Larry avec un sourire mêlé d’ironie et d’autosatisfaction.

Car il n’y mettait guère du sien : la légende veut qu’un soir, arrivé devant le micro, il contempla longuement le public assis dans la salle, puis secoua la tête en marmonnant « Je ne vous sens pas », avant de quitter la scène. Vraie ou fausse, l’anecdote a le mérite d’illustrer cette idée simple : Larry David ne cherchait pas à séduire le public, comme les autres comiques. Il le trouvait distrait, impoli, et ne supportait pas d’être interrompu. Mais il aimait jeter quelques blagues sur Hitler, Mengele et la masturbation, et improviser à partir de là, quitte à s’enfoncer parfois dans des abîmes de malaise. C’est pour cela qu’il continuait dans le métier. Et pour avoir ses journées de libre, aussi. Autant dire qu’il n’était pas rongé par l’ambition et que le succès n’était pas parti pour frapper à sa porte.

Journée porte ouverte

Cette porte, Seinfeld, avait pris soin, lui, de la laisser grande ouverte, en forçant même un peu sur les gonds. De dix ans le cadet de David, il jouissait déjà d’une réputation grandissante à travers les États-Unis, entièrement acquise à l’huile de coude. Quand il ne sillonnait pas le pays et ses clubs, il tournait dans des sitcoms à Los Angeles, puis revenait sur scène, nanti d’une tête un peu plus connue qu’avant. Seinfeld voulait être « le plus grand comédien de stand-up », comme il le déclara naïvement au micro d’un adolescent de Long Island, le jeune Judd Apatow, qui animait une émission à la radio de son lycée. Et, peut-être, oui, que Seinfeld pouvait devenir le plus grand comédien de stand-up de sa génération. En 1981, il avait réussi son passage à l’émission de Johnny Carson sur NBC. Ce petit succès lui avait donné le droit d’être réinvité à plusieurs reprises et d’aller ensuite prolonger la soirée dans le late-night show de David Letterman, toujours sur la même chaîne. L’Amérique qui veillait tard devant son téléviseur connaissait le visage de Seinfeld, et elle aimait les traits juvéniles et rieurs de ce jeune New-Yorkais dont l’humour, malin et pertinent, avait l’avantage d’être à peu près inoffensif.

Larry David l’aimait bien aussi, d’ailleurs. Les deux s’étaient rencontrés en 1976 dans l’un des clubs Catch a Rising Star de New York. Ils avaient progressivement pris l’habitude de prendre un café ensemble ou bien de dévorer du poulet frit dans des dinners de Manhattan. Ces rendez-vous étaient l’occasion d’improviser de petites joutes verbales où chacun testait ses blagues devant l’autre. Ils suivaient aussi leur carrière de loin en loin. Pendant que Jerry donnait des représentations dans tout le pays, Larry, un temps, s’était installé à Los Angeles pour tourner et écrire des sketchs pour Fridays, une émission lancée par la chaîne ABC pour concurrencer le Saturday Night Live de NBC. La première année avait été difficile, l’émission ne trouvant pas son rythme et manquant de mordant. L’année suivante, elle avait su installer une tonalité propre, bien plus acerbe et absurde que sa concurrente, à l’image d’Andy Kaufman venu y jouer quelques sketchs incommodants. Larry David, lui, n’y brillait pas vraiment comme comédien, mais c’était un auteur apprécié. Sur le plateau, il fit la connaissance de Michael Richards et de son sens génial du burlesque, dont il allait se souvenir plus tard, au moment du casting pour le rôle du voisin déluré de Seinfeld. En attendant, la troisième saison de Fridays fut aussi la dernière. Les audiences n’avaient jamais décollé, et chacun fut prié d’aller exercer ses talents ailleurs.

Larry David early years

En haut : Larry et l'équipe du Catch a Rising Star de New York. Au centre : Larry dans Fridays en 1981. En bas : idem, avec l'équipe (Andy Kaufman, deuxième en partant de la gauche).

Personne n’est à l’abri d’une bonne idée, surtout ivre mort

Larry fut alors engagé dans le Saturday Night Live. Au bout d’à peine un an, déçu de n’avoir vu qu’un seul de ses sketchs mis à l’antenne, il claqua la porte et retourna zoner dans son appartement du Manhattan Plaza, une haute tour nichée dans le quartier new-yorkais de Hell’s Kitchen et dont les loyers modérés étaient réservés aux artistes fauchés. Larry était toujours désargenté mais sa relative pauvreté s’accompagnait d’une assez grande liberté. Il jouait au golf, sa nouvelle passion, regardait les matchs de base-ball à la télévision, avec son voisin, Kenny Kramer, qui ne perdait jamais l’occasion de squatter une place de son canapé. Kenny était un personnage excentrique, avec toujours une idée farfelue en tête et un bras glissé dans le réfrigérateur de Larry. Il venait souvent lui demander de menus services, assurant que cela ne prendrait que cinq minutes de son temps. Invariablement, ces cinq minutes se transformaient en une longue et pénible journée. Larry s’était persuadé qu’on pouvait vivre une vie satisfaisante ainsi, pas plus misérable ou ennuyeuse que celle de bien d’autres. Une vie sans attente ni déplaisir, à collectionner des anecdotes qui servaient ensuite le soir pour délivrer quelques blagues à ce public venu se distraire. Et le lendemain, recommencer une autre journée : l’appartement, la télévision, Kenny Kramer, les amis et les blagues. Si certains génies préfèrent se carapater dans le manteau de l’ordinaire, alors Larry David était de ceux-là. Encore fallait-il que le doigt du destin ne vienne pas trop appuyer sur son front. Mais pour cela, peut-être valait-il mieux ne pas fréquenter un comédien qui avait, lui, invité ce destin à sa table.

Un soir de juillet, alors que les années 1980 tiraient sur leur fin et que Manhattan allait bientôt demander des comptes aux derniers parasites subsistant dans son ventre de béton et d’acier, Larry se retrouva à la fête d’anniversaire de Carol Leifer, une amie comédienne. Totalement fauché, il lui avait apporté deux pages de textes en guise de cadeau d’anniversaire. Carol lui demanda de les jouer, mais, trop ivre pour s’exécuter, Larry passa le papier à Jerry qui se trouvait à côté de lui. Et Seinfeld se lança dans un numéro éblouissant, faisant vivre les blagues de Larry comme lui-même ne savait pas encore le faire, provoquant de longues secousses de rires parmi les invités. Jerry, sous le feu des projecteurs, jouait Larry qui écrivait dans le fond de sa vie, à l’ombre du spectacle, des applaudissements et du succès. Ce soir-là, personne ne le comprit, mais les deux avaient trouvé la formule d’une collaboration qui allait secouer l’univers de la sitcom dans les années 1990.

Larry David / Jerry Seinfeld

Jerry Seinfeld et Larry David à leurs débuts.

« Le show. Le show, c’est ça : deux types qui parlent autour d’une table et, à la fin, leur discussion se transforme en sketch de stand-up. » (Jerry Seinfeld)

La force d’une idée simple

En novembre 1988, Jerry et Larry sortaient de leur set dans l’un des comedy clubs new-yorkais. Après avoir déambulé dans les rues de la ville, ils s’attablèrent dans un deli coréen situé sur la Première avenue. Jerry avait une requête. La chaîne NBC venait de lui confier les rênes d’une émission spéciale pour laquelle il n’avait pas d’idée précise. C’était un fusil à un seul coup, et sa seule conviction était qu’il devait rester lui-même, en essayant d’être drôle, tant qu’à faire. Peut-être Larry avait-il des idées à lui proposer. Ils échangèrent longuement, comme à leur habitude, prenant prétexte des situations les plus anodines pour débusquer l’absurde et l’embarras qui se tapissaient derrière, jusqu’à faire suinter le réel par tous les pores de la comédie. À un moment, Larry s’arrêta de parler et regarda Jerry en souriant. « C’est ça », dit-il. « Quoi , ça ? » s’enquit Jerry. « Le show. Le show, c’est ça : deux types qui parlent autour d’une table et, à la fin, leur discussion se transforme en sketch de stand-up. » C’était l’idée la plus simple qu’ils pouvaient amener aux pontes de NBC. Et, comme toutes les idées simples, elle allait ouvrir à un champ infini d’histoires, ramassées en 180 épisodes, diffusés entre 1989 et 1998.

À l’époque, si quelqu’un s’était avisé de commander autant de scripts à Larry, il aurait éclaté de rire et démissionné tout de suite. Il était convaincu de ne pouvoir écrire qu’à partir de sa propre existence et des situations qu’il avait lui-même vécues. Et il n’en avait pas connu assez pour faire rire l’Amérique pendant toute une décennie. Heureusement pour lui, il ne s’agissait encore que d’écrire un unitaire. Jerry y jouait son propre personnage, un comédien de stand-up vivant dans un deux-pièces à Manhattan, régulièrement envahi par son voisin, Cosmo Kramer, qui passait le plus clair de son temps à discuter dans un café ou au Lavomatic avec son ami George. Le show, intitulé The Seinfeld Chronicles, fut diffusé à l’automne 1989, sans grand succès. Mais NBC voyait ses autres sitcoms arriver en fin de vie et devait donc impérativement en lancer de nouvelles à l’antenne. La direction commanda quatre autres épisodes qui introduisaient un personnage féminin, Elaine, pour voir si cet humour typiquement juif et new-yorkais pouvait finir par plaire au reste de l’Amérique. Quatre épisodes, c’était encore envisageable pour Larry. Puis il y en eut douze autres. Puis encore une vingtaine. Larry réagissait au coup par coup, jusqu’à ce qu’il sente finalement son imaginaire totalement rincé et jette l’éponge à la fin de la septième saison, laissant Jerry reprendre la place de showrunner. Larry revint toutefois deux ans plus tard, pour écrire l’épisode final.

Kramer Larry David

Kenny Kramer, le vrai Cosmo Kramer

La plus grande série des années 1990

Si Larry avait pu tenir si longtemps, c’est que la série n’avait pas d’emblée connu le succès, malgré des critiques bienveillantes. La progression continue mais lente des audiences l’avait d’une certaine manière protégé de ses propres angoisses d’échec. Ce n’est qu’à la troisième saison que Jerry, Larry, les comédiens et l’équipe de scénaristes qu’ils avaient commencé à réunir apprirent que la série serait renouvelée sans coup férir l’année suivante. La série remporta plusieurs Emmy Awards et Golden Globes. Ses acteurs devinrent des célébrités. Pour l’épisode final, diffusé le 14 mai 1998, plus de 76 millions d’Américains allumèrent leur téléviseur. Les autres le regardèrent sur des écrans géants disposés dans la rue. Seinfeld était devenu le programme télévisé le plus célèbre des États-Unis. Et Jerry savait qu’il était temps d’arrêter, malgré les ponts d’or que NBC lui faisait pour continuer : les personnages avaient vieilli, plus personne n’allait croire à leurs histoires de célibataires immatures. Car la principale raison du succès de la sitcom tenait au petit parfum de réalisme ordinaire qui émanait de ses gags et de ses situations.

Seinfeld a chanté pendant toute la décennie 1990 l’odyssée ridicule et fantasque des hommes quelconques, assis sur leur canapé comme si l’histoire s’était arrêtée pour manger un bol de céréales à leur côté, devant un match des Giants.

A show about nothing

Dans l’épisode le plus métafictionnel de la série, Jerry et son ami George viennent présenter un concept de sitcom aux pontes de la NBC. L’idée est simple, telle que la synthétise George : « Seinfeld is a show about nothing» Un spectacle sur les petits riens de la vie, c’est-à-dire, dans l’esprit paranoïaque et malheureux de George, la somme légèrement catastrophique des situations d’embarras mondain, de honte sociale et d’humiliations au quotidien que nous connaissons tous un jour. Cette dramaturgie du rien qui a produit les meilleurs épisodes de la série n’était donc pas un spectacle sur le vide. C’était une relecture par le rire, un développement aux confins de l’absurde de tout ce qui compose l’ordinaire d’un individu occidental à la fin du XXe siècle. Les queues trop longues dans les supermarchés, un geste mal compris de la part de son patron, un retard qui s’éternise, un détail physique qui défait un amour naissant, une bataille de places dans le métro : Seinfeld s’adressait au spectateur ordinaire, en se moquant de lui autant qu’en le consolant de sa vie. La sitcom parlait à l’Amérique moyenne comme aucune autre fiction avant elle, en puisant dans la foule de ses individus anonymes une galerie de héros dont l’excentricité tenait paradoxalement par l’assise ordinaire de leur situation. Héros de rien, héros de peu, mais héros tout de même : Seinfeld a chanté pendant tout la décennie 1990 l’odyssée ridicule et fantasque des hommes quelconques, assis sur leur canapé comme si l’histoire s’était arrêtée pour manger un bol de céréales à leur côté, devant un match des Giants.

 

Larry David Seinfeld

Seinfeld, la parfaite sitcom autour de rien

Néanmoins, pour maintenir une réelle complicité avec ses téléspectateurs, il fallait que le show présente des personnages auxquels chacun pouvait s’identifier d’une manière ou d’une autre. Il fallait, moins que des types, des caractères puisés dans la vie ordinaire d’un New-Yorkais. Ce New-Yorkais, c’était donc Larry. Cosmo Kramer était son voisin Kenny Kramer (qui s’était même présenté pour le rôle, en vain). Elaine Benes était son ancienne petite amie Monica Yates, la fille du romancier Richard Yates que Larry avait rencontré et dont il se souviendra pour écrire l’épisode « The Jacket ». Jerry Seinfeld était Jerry Seinfeld, son collègue et ami. Et George Costanza était Larry David : névrosé, acariâtre, lâche, égoïste, raté, menteur, misanthrope, tendre et drôle. Le meilleur personnage de sitcom, comme le qualifia un jour Ricky Gervais, était tout simplement le double de Larry, en pire. Sa « part malade », aimait-il lui-même préciser.

Dans les premiers épisodes, son interprète, Jason Alexander, le joue comme une version trapue de Woody Allen. Et puis, vers la fin de la première saison, sa voix part plus volontiers dans les aigus, son rire se crispe en une forme d’auto-apitoiement. On lui voit faire ce geste quand il se demande si son interlocuteur se moque de lui : il place sa langue derrière les dents et observe la personne en face de lui, avec un léger rictus. Jason Alexander avait attrapé ce tic en observant Larry. Il avait enfin compris que c’était lui, son personnage.

Larry et ses doubles

À la fin de Seinfeld, David écrivit et réalisa un long-métrage, Sour Grapes, dont l’échec public vint confirmer la désastreuse réputation critique qui avait précédé sa sortie. Le critique Roger Ebert écrivit même qu’il « ne se souvenait pas avoir vu un film plus déplaisant ». Larry aurait pu en rester là. Seinfeld l’avait rendu riche. Il vivait désormais à Los Angeles et jouait au golf dans l’un des clubs les plus huppés de la ville. « Je n’ai plus le droit de me plaindre, fit-il remarquer dans une interview. Et je me sens très embarrassé par cette situation. » Pauvre et raté, il avait pu écrire sur des héros ordinaires. Maintenant qu’il avait réussi et se trouvait à la tête d’une petite fortune, que pouvait-il raconter ? Il décida de revenir se frotter au stand-up. C’était après tout une bonne manière de retrouver des raisons de désespérer en renouant avec un public qu’il n’avait jamais pu souffrir.  Jeff Garlin, un ami comédien, lui suggéra d’en faire une émission spéciale sur HBO. L’idée chemina dans son esprit, mais sous une forme tortueuse, c’est-à-dire habituelle chez lui : et si, plutôt que de filmer le stand-up, il proposait un faux documentaire sur son retour ? Avec un faux manager (joué par Jeff Garlin), une fausse épouse (Larry était marié depuis 1993), des vrais amis (Richard Lewis), des vrais faux amis (Ted Danson) et d’autres encore, entièrement fictionnels.

La chaîne du câble HBO fut séduite par l’idée. Ce qui devait être une simple émission spéciale de stand-up s’était transformée en la première marche d’une toute nouvelle série de Larry David. Son titre ? « Curb Your Enthusiasm », qu’on pourrait traduire par « Calme ta joie ». Pour le justifier, Larry expliquait que « personne n’aime l’enthousiasme. C’est une émotion qui donne la nausée. Voir des gens enthousiastes quand vous vous sentez misérable, personne ne peut le supporter ». Et il éclatait de rire. Le ton était donné : Larry David était de retour à la télévision et, cette fois-ci, avec sa propre figure pour jouer une version toujours plus pathétique de lui-même. Ce serait, encore une fois, une manière de pousser les situations du quotidien dans les recoins les plus outranciers pour en dérégler les normes. Mais il n’y aurait plus, cette fois-ci, de confusion possible entre Larry et ses doubles, parce que cette confusion était devenue, paradoxalement, totale. Larry avait passé un pacte démoniaque avec la réalité.  Désormais, et jusqu’à la fin de Curb Your Enthusiasm, il allait devoir répondre à cette question : dans quelle mesure son double fictionnel était-il apparenté à son double réel ? Autant dire qu’il n’y avait plus original ni copie. Mais, après tout, c’est peut-être bien ce qu’il recherchait.

Curb Your Enthusiasm offre aux petites fables moralistes que constitue chaque épisode le poids de réel suffisant pour se dire qu’il y a là, dans ce rire acidulé et ironique sur nos relations sociales, une manière de portrait aigu de l’Amérique.

La sitcom néoréaliste

Le style documentaire avait toujours été l’une de ses préoccupations à la télévision. Déjà, pour Seinfeld, il avait souhaité à l’origine que la réalisation rompe avec les conventions du genre. S’il était impossible de s’affranchir du code des rires en plateau, il avait espéré substituer à l’habituel enregistrement avec trois caméras une mise en scène plus nerveuse filmée par un seul caméraman. NBC avait refusé, mais le réalisateur Tom Cherones avait compris sa démarche. Il fit baisser le niveau des lumières, composa une photographie plus réaliste que dans d’autres sitcoms et accéda à la demande de tournages extérieurs pour certaines scènes. Et, contre tous les usages, il arrivait aussi que les répliques des comédiens se chevauchent naturellement, transformant le travail de mixage son en une véritable discipline olympique.

Pour les comédiens, les scripts ne contenaient aucune indication de jeu. Il leur revenait d’inventer le geste juste au moment du tournage. Chacun apporta donc son allure et sa personnalité physiques au personnage qu’il interprétait. On ne pouvait trouver de réussite plus géniale à cette méthode qu’à travers le jeu démentiel de Michael Richards qui interprétait Kramer. Richards composa littéralement son personnage comme l’aurait fait un auteur, jouant de son sens étourdissant de la comédie physique pour livrer un nouvel archétype du doux-dingue qui semblait parfaitement coller à sa personnalité (même si, en réalité, Richards a toujours été plus dingue que doux).

Doublure du réel

Avec Curb Your Enthusiasm, Larry David voulut d’emblée creuser un peu plus loin son inclination à traiter la comédie absurde sous une forme toujours plus réaliste. Tournée avec une seule caméra à l’épaule, dans une lumière très plate fortement inspirée des documentaires en DV qui commençaient à pulluler sur les écrans, la série a dès ses débuts délibérément entretenu la confusion entre la part fictionnelle et réelle de ce qu’elle montrait. La règle en termes d’écriture fut fixée très vite et maintenue jusqu’au bout des huit saisons jusqu’ici diffusées : aucun dialogue ne devait être écrit. Sur la base d’un simple canevas de situations, les comédiens sont ainsi contraints d’improviser et de réagir comme ils le feraient dans leur propre vie. Et donc, de rester toujours un peu eux-mêmes dans cette doublure décalée du réel qu’est l’univers de Larry David.

Le soir de la diffusion de l’épisode spécial, des proches de Cheryl Hines qui jouait la femme de Larry, appelèrent la comédienne pour lui demander pourquoi elle ne leur avait jamais dit qu’elle s’était mariée. Avec sa facture bricolée (évidemment, le tournage ne l’est jamais), la série donne le sentiment de livrer un aperçu de la vie de Larry David, de ses amis, sa famille, son mode de vie et, surtout, son comportement. Elle offre aux petites fables moralistes que constitue chaque épisode le poids de réel suffisant pour se dire qu’il y a là, dans ce rire acidulé et ironique sur nos relations sociales, une manière de portrait aigu de l’Amérique, dessiné sur le fond de ses névroses culturelles.

Vertige de la fiction, cauchemar du réel

Parce qu’il était devenu riche et célèbre, les relations amicales de Larry étaient désormais essentiellement constituées d’autres gens riches et célèbres. Raison décisive pour faire venir dans Curb Your Enthusiasm des personnalités jouant leur propre rôle. Elles apparaissent ainsi (et parfois reviennent) à intervalles réguliers dans les quatre-vingt épisodes qui composent la série à ce jour. Martin Scorsese, Ricky Gervais, Alanis Morissette, Hugh Hefner, Ben Stiller ou encore John McEnroe y ont fait, entre autres, des passages mémorables. Pas toujours sous l’angle le plus flatteur, d’ailleurs, comme si la logique d’autodépréciation de son créateur et personnage principal avait fini par contaminer les autres personnalités.

Cette intrusion constante d’une réalité des people, forcément en grande partie fantasmée, dans les jeux fictionnels mis en place par Larry David a culminé dans le dernier épisode de la saison 8. « Larry vs. Michael J. Fox » met en scène le vrai Michael J. Fox en voisin de Larry David dans un immeuble new-yorkais. L’acteur de Retour vers le futur, retiré des plateaux de tournage en raison de sa maladie de Parkinson, revient jouer son propre rôle sans rien cacher de sa dégradation physique. Elle figure même au centre de l’histoire écrite pour l’occasion, offrant de multiplier les situations de quiproquo social servant l’humour noir que dégage la série. La paranoïa de Larry le conduit ainsi à suspecter que Michael J. Fox le déteste : un mouvement incontrôlé du bras devient un geste agressif, un tremblement du poignet au moment de lui tendre une canette de soda une manière de la faire exploser à son visage, la nécessité thérapeutique de marcher dans des chaussures rigides en pleine nuit l’occasion de réveiller Larry qui dort à l’étage du dessous. La maladie, lourde et cruelle, dont souffre le comédien, devient un objet de rires, en même temps que l’instrument d’une punition divine s’abattant sur le personnage effroyablement atrabilaire et misérable de Larry David. Double mouvement, donc, de prise en charge d’un élément traumatique du réel : d’abord en le faisant descendre de son piédestal victimaire en usant des aspects ridicules qu’il charrie, et ce malgré la légitime angoisse qu’il provoque en nous. Mais aussi, dans un second temps, en libérant Michael J. Fox d’un regard orienté par la maladie, en lui offrant l’opportunité de la réduire à un simple élément de jeu. Avec cet épisode, Larry David a hissé au plus haut, c’est-à-dire au sommet d’un malaise aigu mais régénérateur, la fonction libératrice qu’ont toujours portée ses fictions comiques.

Larry David

De haut en bas : Larry et Ricky Gervais, Hugh Hefner, Michael J. Fox.

Entre deux séances de travail, Larry n’a jamais rien fait d’autre que de vivre pour pouvoir écrire le récit de l’Amérique civilisée, puritaine et, au fond, hystérique.

L’homme masqué

En vingt ans de fictions télévisuelles, la vision de l’Amérique mise en scène par Larry David n’a jamais changé : un terrain de jeu quadrillé par des règles muettes, mais dont il suffit de s’écarter pour en connaître immédiatement la force répressive. Il s’est intéressé aux sujets les plus bêtes, aussi évidents que généralement ignorés par la bienséance dramaturgique, envoyant son personnage fouiller dans les absurdités du political correctness, en s’inspirant le plus souvent des épisodes de sa propre vie. Entre deux séances de travail, Larry n’a jamais rien fait d’autre que de vivre pour pouvoir écrire le récit de l’Amérique civilisée, puritaine et, au fond, hystérique. Il s’est donc inventé un double sans surmoi pour révéler, ainsi que le font les enfants et les idiots, la nudité des petits rois qui finissent toujours par s’agiter au fond de nos âmes. Ce pour quoi il lui a fallu dix-sept ans pour produire seulement neuf saisons de Curb Your Enthusiasm. Car, pour exister deux fois, dans la plaie du réel et le modelé de la fiction, il faut bien vivre le double d’une vie.

Dans la septième saison du show, centrée sur la réunion de l’équipe de Seinfeld autour d’une reprise de la sitcom, Larry prend à un moment la décision de virer Jason Alexander du plateau, lui reprochant de vouloir séduire son ex-femme. Qui pour jouer alors le rôle de George Costanza ? Larry pense qu’il fera lui-même l’affaire car, après tout, tout le monde sait désormais que le personnage n’a jamais été autre chose que son double de fiction. Mais peut-on vraiment jouer soi-même ? Dans la réalité du tournage de Curb Your Enthusiasm, Larry demanda au vrai Jason Alexander de l’aider à interpréter la scène où il incarnait George. La question était donc celle-ci : comment Larry David devait-il jouer Jason Alexander qui jouait George Costanza qui était Larry David ? Il était clair que celui qui posait une telle question avait depuis longtemps déjà tiré la chasse d’eau du réel.

Je suis la copie

Laurie Lennard, l’ex-épouse de Larry, a expliqué un jour qu’il était difficile d’avoir une relation avec un homme physiquement présent mais invariablement occupé à observer son environnement. C’est que la vie de cet homme n’est jamais autre chose qu’une forme alternative d’écriture en direct. Larry David s’est inventé, et, en s’inventant, il est allé se perdre. Mais où ?

Un jour où on lui posait la sempiternelle question sur la nature de ses rapports avec son double fictionnel, il fit cet aveu : « Je dirais que si vous connaissez George, vous en savez plus sur moi qu’en discutant avec moi. Parce que je sens bien que c’est moi l’imposteur. Je suis la copie. Les gens qui viennent me parler n’obtiennent en retour aucune sincérité de ma part. Je pense que George est bien plus réel que moi. » Six ans après avoir diffusé le dernier épisode en date de Curb Your Enthusiasm, une nouvelle saison débarque sur les écrans au mois d’octobre. Pour expliquer une aussi longue absence, Larry David s’est amusé à parodier la formule de Cesar : « Je suis parti, je n’ai rien fait, je suis revenu. » Inutile de prendre ces mots au pied de la lettre, car ce rien dans lequel il prétend s’être drapé est la source d’un immense vertige identitaire.

Filmographie sélective

Fridays (TV, 1980-1982)

Saturday Night Live (TV, 1984-1985)

Radio Days de Woody Allen (1987)

Seinfeld (TV, 1990-1998)

Sour Grapes (1998)

Whatever Works de Woody Allen (2009)

Curb Your Enthusiasm (TV, 2000-2017)

 

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