Avec La Forme de l’eau, Guillermo del Toro pousse son amour des monstres jusqu’à oser la romance entre une femme et un homme-poisson emprunté à L’Étrange créature du lac noir.  Mais, comme souvent chez lui, la tension entre l’humain et le monstrueux trahit une grande lacune : tandis que le monstre est sublimé, la psychologie humaine laisse à désirer.

Il serait injuste et vain de faire le procès de La Forme de l’eau à la seule aune de son lointain modèle, L’Étrange créature du lac noir de Jack Arnold. Vain, parce que la question de la fidélité à une source d’inspiration donnée est à réserver aux querelles d’Hernani entre ratiocinateurs plus ou moins puristes. Injuste, parce que Guillermo del Toro se tient à distance du classique des Universal Monsters, proposant moins un remake qu’un hommage réglé sur le pas de l’actualité ; une sorte de variation visant l’universalité des contes de fée tout en multipliant les incursions dans le zeitgeist de 2018. Le récit est pourtant situé au début des années 1960, en pleine guerre froide : préposée aux basses oeuvres dans une base militaire américaine, une héroïne muette tombe amoureuse d’un homme-amphibien capturé par l’armée afin d’en faire une arme contre l’URSS. Elle n’est pas la seule à s’intéresser à la créature, puisqu’un espion soviétique infiltré parmi le panel d’experts va tenter de faire évader le spécimen. Il s’allie ainsi à Elisa, la dame-pipi aphone, à sa collègue Zelda (Octavia Spencer) et à son ami Giles (artiste raté joué par Richard Jenkins) dans l’opération d’exfiltration.

Marge droite

Le mutisme d’Elisa résume la condition de ses complices, issus de minorités muselées et mises au ban : Giles est homosexuel, Zelda noire et le savant russe personnifie le Mal aux yeux du bon peuple. Dans cette équipée de parents pauvres, voire de rebuts de l’Amérique troublée des sixties se dessine bien sûr le visage composite d’une masse invisible qui, dans l’ère Trump comme dans celle de Kennedy, livre toujours bataille pour garantir ses droits. D’autant que son principal adversaire s’incarne en la personne d’un agent secret patriote et patibulaire, dont la violence se contient dans une mâchoire anguleuse et des veines jugulaires – celles de Michael Shannon, empêtré dans un numéro pénible de barbouze démoniaque. Les marginaux contre la « grandeur » réactionnaire et fruste de la vieille Amérique, c’est l’idée. Ce programme enrobe la romance d’Elsa et de l’amphibien musculeux, et fait presque doublon avec elle. Car en soi, l’accouplement de l’humanité et des monstres brosse le tableau d’une « intersectionnalité » fantasmagorique, d’une grande alliance inter-espèces contre l’emprise d’une majorité méprisante et basse du front.

Del Toro Shape of Water

Richard Jenkins et Sally Hawkins dans La Forme de l'eau

La pierre d’achoppement de del Toro reste l’esquisse sociologique : rien de plus conventionnel chez lui que la marginalité.

Le schéma est grossier, mais aurait pu servir de moteur à une épopée hirsute. C’est d’ailleurs tout le projet de del Toro, hélas parasité par son manque de finesse : les portraits des sans-voix s’accommodent mal des formules qui leur sont associées, et de l’imagerie en toc dans laquelle ils sont promenés (depuis Le Labyrinthe de Pan, le Mexicain parait décidément bloqué dans les rêves de Jeunet et Caro). Sa pierre d’achoppement reste l’esquisse sociologique : rien de plus conventionnel que la marginalité chez del Toro. Les déclassés habitent un appartement baroque situé au-dessus d’un cinéma (comprenez : ils ont le monopole de l’imaginaire), l’héroïne ne se fait jouir que dans son bain (de quoi annoncer sa future passion aquatique) et le méchant sort tout droit d’un cliché d’Americana ultra-conservatrice. Si bien que le ride est non seulement prévisible, mais repose sur les épaules d’une troupe de silhouettes mal dégrossies.

Del Toro Shape of Water

Michael Shannon dans La Forme de l'eau

Les allusions perdues

C’est là qu’il est malgré tout intéressant de confronter The Shape of Water à L’Étrange créature du lac noir. Ce dernier se posait déjà en film de combat implicite : parmi les scientifiques partis en reconnaissance sur le lagon mystérieux, un clan d’esprits éclairés se dressait contre l’intolérance de ceux pour qui l’homme-poisson se résumait à un trophée de chasse potentiel. À mesure que naissait une tension érotique entre la créature et la belle nageuse accompagnant l’expédition, l’évidence se faisait jour : le vrai monstre ne se trouvait pas dans les eaux noires du lagon mais à leur surface, sur le bateau des paléontologues ; il s’agissait de l’obscurantisme humain. Il suffisait à Jack Arnold d’une scénographie réduite (un bateau, un lac) et de scènes muettes de nage ondoyante dans les profondeurs pour que la parabole soit lisible. Le cinéaste faisait confiance à l’ambiguïté que recèle de toute manière un freak show inspiré : pour peu qu’on la filme avec amour, la chimère révèle immanquablement son revers humain, injectant automatiquement dans la fable un venin politique.

Del Toro coche toutes les cases de la charge militante, il rend tonitruant un sous-texte qui aurait pu s’exprimer à travers le dialogue non-verbal de la femme et du monstre.

Del Toro, lui, gâche la romance d’Elisa en la gonflant de para-intrigues qui surlignent ses résonances politiques. Cochant toutes les cases de la charge militante, il rend tonitruant un sous-texte qui aurait pu s’exprimer à travers le dialogue non-verbal de la femme et du monstre. Un comble : une histoire de silence forcé devient assourdissante. Del Toro avait pourtant annoncé revenir à la moelle de son obsession pour le monstrueux. Le marivaudage impur de ces amants illicites lui offrant un terrain idéal pour renouer avec ses vieilles amours. Et c’est ce qu’il réussit néanmoins le mieux : faire apparaître la créature, greffer sa propre fascination pour le bizarre sur le désir amoureux de son héroïne. Ainsi les étreintes chorégraphiées sont autant d’ilots de suggestion lyrique sur une mer d’allusions balourdes à un certain contexte social. Cependant rien n’y fait : Del Toro reste l’homme de Pacific Rim et de Crimson Peak, ce démiurge inféodé aux normes du blockbuster, et surtout versé dans la surcharge d’enjeux inutiles et de batailles anarchiques dont le monstre ressort toujours vainqueur – mais, une fois de plus, au détriment de l’humain et de sa complexité.

Del Toro Shape of Water

Sally Hawkins et son amour amphibien dans La Forme de l'eau

La Forme de l'eau

Un film de Guillermo Del Toro

USA, 2017, 2h03

Avec : Sally Hawkins, Octavia Spencer, Michael Shannon, Richard Jenkins

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