Le réalisateur de Shokuzai poursuit son étude de la psyché japonaise malmenée par l’étranglement social en l’accompagnant d’une ampleur fabuleuse qu’on n’avait plus vue chez lui depuis longtemps. Thriller de science-fiction qui ne cesse de dérailler, Avant que nous disparaissions illustre l’affranchissement progressif par Kiyoshi Kurosawa des codes du cinéma de genre pour retrouver l’évasion et les balbutiements de son propre cinéma digressif.

Le retour au pays de Kiyoshi Kurosawa – après le ratage du Secret de la chambre noire, conte français décevant – marque aussi le retour à une forme plus imprévisible, volontiers joueuse et bancale, qui ravive la tendance lunatique du cinéaste de Doppelgänger et de Jellyfish. Ici encore, il y est question d’un Japon au bord de l’apocalypse mais qui fait mine de ne rien voir, endormi dans un ordinaire provincial. Or, comme nous annonce le titre français, nous allons disparaître. Peut-être eût-il été plus approprié de dire « nous évaporer » tant la sublimation de l’homme par les airs, grâce au ciel, est le motif sous-jacent de cette allégorie de science-fiction où des extraterrestres ravissent les corps de trois humains pour préparer l’invasion de la Terre. Par une pression frontale, ces visiteurs subtilisent les concepts clés de notre société (famille, travail, infraction, etc. – comme s’il s’agissait d’objets) chez des victimes humaines qui s’en trouvent soudain délestées. Celles-ci deviennent alors ludions – ici un patron retombe en enfance, là de vieux parents plongent dans une éternelle béatitude –, libérées des normes sociales arbitraires qui fixent notre rapport contemporain au monde.

L’évaporation de l’homme

Toute la noirceur de Kurosawa est de rappeler que ce ravissement des âmes aux faux-airs de résurrection signale pourtant le premier stade d’une extinction. Le cinéaste songe sans doute aux « évaporés » du Japon, ces gens ordinaires qui disparaissent par milliers chaque année dans son pays et qui avaient inspiré à Shohei Imamura un film-manifeste, L’Évaporation de l’homme, en 1967. Ici, la volatilisation est intérieure : la part souffrante de l’esprit s’est échappée mais le corps reste. Dans la réalité, ces évaporés qui s’affranchissent du poids social trop tardivement ont davantage tendance à marcher vers le néant que vers une vie alternative, celle-ci étant moralement proscrite sur l’archipel. Pourtant, la parabole permet à Kurosawa d’étriller son film d’une lueur d’optimisme dès lors que le bouleversement identitaire s’avère l’occasion d’une sortie vers le dehors. « Grâce à vous, je n’ai plus envie de m’enfermer chez moi ! », s’exclame le jeune hikikomori remerciant l’extraterrestre qui lui a volé le concept de propriété.

Le titre japonais du film, Sanpo suru shinryakusha, peut se traduire par « les envahisseurs promeneurs », illustrant alors le désir d’ailleurs, de distraction et de vagabondage qui naît chez ces Japonais déréglés. La travailleuse Narumi (Masami Nagasawa) ne reconnaît plus son mari (Ryuhei Matsuda), homme médiocre et infidèle en proie à une amnésie soudaine. Habité par un visiteur du cosmos, celui-ci est retombé dans une pureté innocente à la manière du Dougie de Twin Peaks: The Return, salaryman lunaire qui voit le monde sans contours. Ainsi sort-il de chez lui pour aller se promener à l’instinct, tel un fou voyageur, avant de se réveiller dans les champs.

Avant que nous disparaissions Kurosawa

Avec Avant que nous disparaissions, Kurosawa passe du mélodrame conjugal au film d’espionnage, désensibilise le meurtre pour faire jaillir un humour loufoque, et souvent se rêve en superproduction catastrophe.

États changeants

Cette oscillation entre nihilisme et lumière permet à Kurosawa, au-delà d’une frivolité retrouvée, de renouer avec une certaine tendance wabi-sabi (dans le sens d’imperfection curative) du cinéma indépendant japonais d’il y a vingt ans, évoquant l’humeur précaire de ces films qui semblaient prendre en charge le pansement des fêlures sociales d’alors. Ainsi, la chevauchée absurde du journaliste Sakurai (Hiroki Hasegawa) qui escorte un couple d’adolescents dans sa camionnette renvoie au trio de personnages d’Eureka que Shinji Aoyama réalisait en 2000, eux aussi des exclus (par le traumatisme) de la normalité japonaise. Le terme « kawatteru » (« changeant »), qui qualifie à la fois la différence et l’excentricité, la folie autant que le surnaturel, est peut-être l’expression qui colle le mieux à Avant que nous disparaissions, où Kurosawa passe du mélodrame conjugal au film d’espionnage, désensibilise le meurtre pour faire jaillir un humour loufoque, et souvent se rêve en superproduction catastrophe. Le cinéaste a déclaré qu’il souhaitait réaliser un pastiche des films de science-fiction américains des années 1950, mais c’est étonnamment au Spielberg de Rencontres du troisième type et d’E.T. qu’il fait penser avec son armée qui prend d’assaut une petite ville sans histoire, les compositions de Yusuke Hayashi allant jusqu’à emprunter de forts accents williamsiens lors de ces scènes. C’est enfin à ses propres réalisations que Kurosawa se réfère, par exemple lorsqu’il filme un couple qui se ressoude au-delà du rationnel, pareil à celui de Vers l’autre rive, ou qu’il lance une voiture en fuite sous une mer de nuages dans un plan repris de Creepy, ou encore qu’il fait surgir du ciel un vieux bombardier vrombissant comme dans Kairo. Ici cependant, l’avion fond et tire sur un homme qui, déchiqueté, se relève pour mourir encore, en souriant.

Avant que nous disparaissions Kurosawa

Paraboles et miracles

Malheureusement, cet art de la déroute et du saccage cher à Kurosawa qui électrifiait le dernier quart de Tokyo Sonata nous perd parfois en chemin. Avant que nous disparaissions est un film aux embranchements multiples, adapté d’une pièce à succès de Tomohiro Maekawa, qui a conduit Kurosawa à en tirer une minisérie en 5 épisodes pour la télévision japonaise. On sent que le cinéaste hésite entre les trajectoires de ses personnages aux aspirations antagonistes, qu’il croit moins à son thriller paranoïaque qu’à sa parabole philosophique, et que le recours ultime à l’amour expose une évidence optimiste qui ne saurait atteindre la force émotionnelle qui nous saisissait au terme de Kaïro, quand bien même celle-ci anéantissait tout espoir. Si sur son second versant le film s’essouffle parfois, c’est parce qu’il est la somme des égoïsmes de ses personnages, fossoyeurs insensibles de l’humanité. Pourtant chargée d’être un « guide », Narumi devient progressivement une preneuse d’otage, ravissant le ravisseur, emportant l’extraterrestre avec elle pour mourir aux côtés de ce nouveau mari en rêvant d’une seconde chance. À l’instar des personnages, les différentes pistes du film suivent des chemins tortueux, indépendants et indécis, qui butent parfois sur des culs-de-sac mais aboutissent aussi à quelques miracles.

Avant que nous disparaissions

Un film de Kiyoshi Kurosawa

2017, Japon, 2h09

Avec : Masami Nagasawa, Ryuhei Matsuda, Hiroki Hasegawa

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