L’air de rien, avec une innocence placide et l’air rieur d’un bébé joufflu, Kirby absorbe tout sur son passage, ses ennemis, le monde. Il les avale gloutonnement, les recrache parfois et le plus souvent les intègre à son ADN, s’accaparant alors les pouvoirs de l’autre, changeant de costume, voire carrément de forme.  Ainsi va le destin de cette petite boule rose hors norme que Nintendo ne finit pas de décliner depuis plus de vingt-cinq ans. Kirby ou le héros éponge, le héros hybride, le héros pop par excellence, celui qui s’invente sans cesse à partir de ce qu’il dévore et digère. Pour son retour sur Switch avec Kirby: Star Allies, portrait d’une figure transformiste qui restera sans doute le personnage le plus subversif de l’écurie Nintendo.

Enfin, un développeur de jeux vidéo y a pensé. Enfin, la possibilité que l’on attendait depuis toujours nous est offerte : celle de se faire des amis juste en appuyant sur un bouton. Dès que l’on presse la touche X de la manette, un petit cœur se détache de notre personnage pour aller se poser sur cette bestiole qui semblait ne nous vouloir que du mal et, instantanément, la voilà qui devient notre plus fidèle alliée, prête à nous suivre jusqu’au bout du monde, des chemins verdoyants de Dream Land à l’inquiétant Fort Jamal, de la fascinante Planète Pop au sidérant Champ des Héros. Désormais, entre la créature et nous, c’est pour la vie. Ou, en tout cas, jusqu’à ce que l’on décide de la remplacer par un autre nouveau meilleur ami.

Cette possibilité de recruter à volonté des copains (dirigés par l’IA du jeu ou par de véritables êtres humains si – ce qui peut arriver – on en connaît) pour qu’ils s’engagent dans l’aventure à nos côtés est la grande nouveauté de Star Allies. Certains diront qu’il s’agit là du principal gimmick, le dernier jeu en date mettant en scène la petite boule rose née il y a de ça un quart de siècle. Ici ou là, on lui reproche déjà de ne pas innover assez, de ne pas être le Breath of the Wild ou le Super Mario Odyssey  de la licence, alors même que des titres comme Au fil de l’aventure (sorti en 2010 ; les décors et personnages du jeu tout en laine semblaient ne demander qu’à être détricotés) ou le diptyque tactile Le Pinceau du pouvoir (2005) et Le Pinceau arc-en-ciel (2015) qui faisait tracer au joueur la route de la star avaient beaucoup plus nettement fait évoluer la formule. C’est peut-être aussi bien comme ça : dans Star Allies, Kirby fait du pur Kirby, assumé et explicite, fier et libre, hors du temps, hors de tout. Ce genre de truc est toujours beau à voir.

Kirby’s origins

À l’origine, Kirby n’était pourtant presque rien, juste une forme provisoire sur l’écran, un sprite un peu grossier, presque informe, laissé là en attendant l’inspiration par Masahiro Sakurai, le créateur de la série (ainsi que de la série des Super Smash Bros.  et, sur DS, du génial puzzle game Meteos) qui avait intégré le studio HAL Laboratory affilié à Nintendo. Le projet sur lequel Sakurai travaille s’appelle alors Twinkle Popopo – il sera rebaptisé Kirby’s Dream Land pour sa sortie sur Game Boy en 1992. Le jeune homme garde la création de son héros, le fameux « Popopo », pour plus tard, préférant se concentrer sur les mécaniques de jeu. Avec le temps, Sakurai se prendra d’affection pour la petite boule inachevée qui gagnera ainsi le droit de se présenter à l’univers sous cette forme et de porter un nouveau nom, Kirby. La jaquette européenne du jeu sur laquelle il flotte arborant un grand sourire devant l’arbre qui deviendra l’un des boss emblématiques de la série – on le rencontre encore dans Star Allies – comporte d’ailleurs une erreur : le charmant glouton y est tout blanc ! Il reprendra heureusement de la couleur dès l’année suivante avec la sortie de Kirby’s Adventure sur NES qui, dans le sillage de Kirby’s Dream Land, achèvera de poser les bases de ce qui fait aujourd’hui un Kirby.

Personnage presque sans qualité, venu au monde faute de mieux, le petit bonhomme compense ses manques depuis cette deuxième apparition en s’appropriant les capacités de ses ennemis. Il les gobe, les digère et le voilà qui devient cow-boy virtuose du fouet, ninja vif comme l’éclair, lutteur que rien n’effraie ou cuisinier. Ou araignée lanceuse de toiles, ou bonhomme de neige, ou rocher. Ou bien artiste peintre, une nouveauté assez emballante de Star Allies. On ne se lasse d’ailleurs pas d’aller barbouiller les toiles blanches abandonnées dans certains niveaux (trop rares à notre goût, mais passons) et qui sont un peu comme Kirby lui-même : une surface vierge qui ne demande qu’à être remplie et sur laquelle, comme il n’y a rien, tout est possible.

Kirby

Kirby Star Allies © Nintendo

Transformiste, libertaire, voire pansexuel, Kirby c’est Sense8 à la portée des enfants.

Sortir de l’ordinaire

Jouer à un jeu Kirby, c’est d’abord réaliser une performance, non pas au sens sportif du terme car ses aventures ne présentent en général que bien peu de difficultés (dont certaines, coup de génie originel et hautement subversif au pays des hardcore gamers, peuvent être évitées en flottant simplement dans les airs), mais comme un acteur ou, justement, un artiste. L’enjeu n’est pas tant d’atteindre la fin du niveau (car, ne nous mentons pas, on y arrivera toujours et ce n’est que si on veut boucler le jeu à 100 % qu’il faudra – un peu – trimer) que de le faire avec style. Il s’agit moins d’être efficace qu’élégant, drôle, inventif et intéressant. D’être aberrant ou beau, et peut-être d’ailleurs les deux en même temps. D’être surtout quelque chose qui sort de l’ordinaire, constamment.

Regretter la facilité globale des aventures de Kirby (leur « manque de challenge », comme disent les gens), et en particulier de Star Allies, relève du contresens : si leur traversée devient routinière, banale et lassante, s’il ne se passe rien de marquant, de stimulant, c’est votre faute. Vous avez toutes les cartes en main. Vous pouvez être tout ce que vous voulez. Un mini-parasol et vous voilà changé en une Mary Poppins kawaii. Une nouvelle transformation et, en toute souplesse, vous surfez sur l’eau que vous projetez vous-même en avançant. Et, tenez, vous voilà soudainement gratifié du pouvoir de vous endormir – pas très utile, celui-là, mais d’autant plus appréciable. Vous pouvez même marier vos capacités avec celles des amis que vous avez recrutés. Dans ces conditions, si vous réussissez encore à vous ennuyer, c’est vraiment que vous manquez d’imagination – et de style.

Utopie

Dès l’origine, Masahiro Sakurai voulait donner naissance à un jeu auquel tout le monde pourrait jouer, en d’autres termes les petits enfants et les débutants, les gamers promeneurs ou moyennement habiles, ceux qui préfèrent papillonner joyeusement plutôt que persévérer des heures durant – de ce point de vue, l’inverse de Kirby, son double maléfique, est sans doute l’inflexible mais tout aussi burlesque Super Meat Boy. Mais tout le monde, ce sont aussi les rêveurs et les cinglés, ceux qui étouffent dans les jeux de plates-formes classiques avec leurs espaces étriqués où le but est de se poser précisément à tel ou tel endroit alors qu’il est tellement plus drôle de danser en changeant encore une fois de déguisement, de jouer à se prendre pour un ou une autre jusqu’à peut-être le devenir vraiment. Vous le pensiez peut-être prisonnier de ces mondes et ces niveaux qui, d’un jeu à l’autre, se ressemblent parfois énormément. Vous le croyiez alourdi, entravé, mais, oh, regardez : plus léger que l’air, Kirby s’est encore envolé.

Il est fréquent de laisser entendre que les plaisirs qu’offrent les jeux Kirby seraient essentiellement régressifs. Grave erreur. Si, comme les dispositifs foufous de Keita Takahashi (Katamari Damacy, Noby Noby Boy et bientôt Wattam), les titres de la licence ont effectivement à voir avec l’enfance, c’est surtout parce qu’ils reprennent les choses à la base. Les plaisirs qu’ils exaltent sont ceux d’être et de bouger, d’ouvrir grand les yeux et d’expérimenter. De ne rien considérer comme acquis et d’y aller, pourquoi pas, on verra bien ce que ça donne. Les panoplies (de ninja, de chevalier, de scarabée…) sont en accès libre, il suffit de se servir. Les amis aussi, cette fois, qui ne demandent qu’à valser, bondir, planer et jouir de tout avec nous. Je suis garçon, fille, animal ou même minéral, comme il me plaît. Kirby est une utopie – transformiste, libertaire, voire pansexuelle. Il ne faut pas croire que ses aventures ne seraient que de simples diversions superficielles (encore que, ici, on aime aussi et d’abord les formes, les surfaces) et sans conséquence. S’il devait y avoir un jour un film Kirby, il faudrait en confier la réalisation aux sœurs Wachowski. Kirby c’est Sense8 à la portée des enfants.

Kirby

Kirby: Star Allies © Nintendo

Kirby a vocation à se démultiplier, à sortir du cadre, à le faire exploser. Car, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Kirby est violent – dans ses jeux, on se bagarre beaucoup. Tous les grands révolutionnaires le sont.

Les enfants jouent à la Russie

Parmi les héros Nintendo, Kirby tient une place à part. À la fois insaisissable et omniprésent, il multiplie les apparitions dans des spin-offs (du précurseur Kirby’s Pinball Land  en 1993 au très dispensable et pourtant vite obsédant Kirby’s Blowout Blast de l’an dernier en passant par l’épatant jeu de course Kirby Air Ride de 2003) mais aussi les projets annulés (dont trois titres GameCube et un intriguant Kid Kirby pour la SNES que devait signer DMA Design, le studio de Lemmings et, plus tard, de GTA). C’est aussi un personnage pour lequel on peut difficilement clamer son amour sans faire naître le soupçon que tout ça pourrait bien être une grosse plaisanterie – comme si le fait que cela en soit une devait rendre l’aveu moins vrai. Sa seule limite pourrait bien être que notre héros est potentiellement plus complexe et puissant que tous les jeux dont il est la vedette. Mais les développeurs s’en sortent en multipliant les portes au sein des niveaux (la logique, forcément saccadée, est celle de l’entrée en scène sans cesse répétée) et les mini-jeux – souvent très dispensables, comme dans Star Allies, mais là n’est pas vraiment la question. Kirby a vocation à se démultiplier, à sortir du cadre, à le faire exploser. Car, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Kirby est violent – dans ses jeux, on se bagarre beaucoup. Tous les grands révolutionnaires le sont.

Seul ensemble

Mais revenons aux amis de nos parties solos. Ils sont trois, qui suivent fidèlement notre Kirby et même, par moments, le précèdent. Parfois, on les laisse faire parce qu’on a un coup de mou, parce qu’on s’est fait piquer notre pouvoir du moment (par exemple, celui de projeter du feu sur tous les affreux) et que, face à un boss, c’est embêtant, ou simplement pour le plaisir de les regarder. Alors, on fait une pause et on ne perd pas une miette du spectacle bariolé. Plus tard, on se rapprochera de nos potes artificiellement intelligents, on se combinera même avec eux tel un quatuor rieur de Power Rangers pour devenir plus fort et tout détruire (ou quasiment tout) dans les niveaux. On roule, on décolle, on se tient fermement les uns aux autres. Même en étant seul, on est solidaire et nombreux. On était sans doute déjà beaucoup à l’intérieur. Il était temps de s’allier officiellement. Merci pour tout ça à Kirby, qui est grand.

Kirby

Kirby Star Allies © Nintendo

Kirby, ludographie sélective

  • Kirby’s Dream Land (Game Boy, 1992)
  • Kirby’s Adventure (NES, 1993)
  • Kirby’s Dream Land 3 (Super Nintendo, 1997)
  • Kirby: Nightmare in Dream Land (Game Boy Advance, 2002)
  • Kirby : Le Pinceau du pouvoir (DS, 2005)
  • Kirby Superstar Ultra (DS, 2008)
  • Kirby : Au fil de l’aventure (Wii, 2010)
  • Kirby’s Adventure Wii (Wii, 2011)
  • Kirby: Triple Deluxe (3DS, 2014)
  • Kirby: Planet Robobot (3DS, 2016)
  • Kirby: Star Allies (Switch, 2018)
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