Après avoir longtemps œuvré à l’ombre de Naoki Urasawa sur des titres comme Master Keaton ou Billy Bat, Takashi Nagasaki s’émancipe de son statut de script doctor de luxe pour signer, en compagnie d’un dessinateur coréen, King of Eden. En plaçant habilement des légendes immémoriales au cœur de nos terreurs contemporaines, ce nouveau thriller horrifique cultive une certaine singularité. 

Dans un coin reculé d’Andalousie, deux policiers inspectent un village étrangement déserté de ses habitants. Au détour d’une ruelle, la patrouille tombe nez à nez avec un cadavre d’animal affreusement mutilé puis sur un amas de corps démantibulés, une montagne organique constellée de visages pétrifiés par la peur. Sans avoir le temps de se remettre de cette macabre découverte, les agents sont attaqués par une créature difforme qu’ils parviennent à abattre peu avant qu’un mystérieux homme ne mette le feu aux défunts. Interrogé au commissariat sur sa présence et la portée de son geste, l’individu, un Coréen du nom de Teze Yoo, assure que l’origine du mal est la conséquence d’une épidémie virale qui pousserait les gens à s’entre-tuer. Selon lui, ce dérivé de la rage qu’il nomme le « loup » transformerait les personnes infectées en créatures monstrueuses et un sentiment irrépressible de colère en serait le déclencheur. Le seul moyen d’en éradiquer la menace reste selon lui de brûler les victimes. Mais tout ceci n’explique pas son rôle et pourquoi sa silhouette a été signalée aux quatre coins de la planète entre le Laos, la Thaïlande, l’Écosse, à des endroits où des villages entiers ont été aussi décimés d’une façon similaire. Tandis que des groupuscules terroristes et indépendantistes tentent de mettre la main sur la souche virale, les agences gouvernementales sont naturellement sur les dents devant ce danger inconnu. Un docteur en médecine et en archéologie de l’OMS et une chercheuse nippo-coréenne, adepte de krav maga, s’associent pour comprendre ce fléau et enquêter sur le rôle obscur de Teze Yoo. Le mystère s’épaissit quand ils apprennent sa participation à une fouille en 2004 en Roumanie où des archéologues succombèrent à une antique malédiction dont il était là encore sorti indemne… 

Epidémies

Dans un sujet largement rebattu et qui se démarque habilement de la zombie-mania post-Walking Dead, Nagasaki a su prendre un angle un peu neuf en liant son projet horrifique aux grandes peurs contemporaines que sont les menaces bactériologiques et terroristes. Son épidémie monstrueuse est ici d’emblée un enjeu de pouvoir pour des groupuscules divers du monde entier, qui ont vite compris l’intérêt de cette arme de destruction se transmettant par le sang ou les sécrétions corporelles mais reste contingentée et donc sans risque de pandémie et de dégâts collatéraux. Le scénariste extrapole en s’inspirant de problèmes géopolitiques concrets. Derrière cette arme biologique ultime qui vise l’autodestruction d’un groupe précis, il voit un moyen de pression et de domination mais aussi un outil de dissuasion idéal. Son contrôle donne du poids à des revendications indépendantistes, le « loup » s’inscrivant au cœur d’une stratégie territoriale d’une branche paramilitaire de l’IRA ou de communautés soumises de la Mongolie intérieure, en même temps que sa possession est vue comme l’instrument terroriste définitif pour des hommes d’Al-Qaïda. 

 

Nagasaki plonge dans le terreau fertile des croyances vernaculaires méconnues, dans des traditions religieuses dissidentes puisées dans les recoins oubliés et apocryphes de l’Histoire.

Croyances

Mais l’enquête sur l’origine du virus déborde du techno-thriller pour fouiller dans les arcanes mythologiques et les figures fantastiques traditionnelles – vampires, zombies, loups-garous – afin de mieux les revitaliser. Nagasaki plonge dans le terreau fertile des croyances vernaculaires méconnues, dans des traditions religieuses dissidentes puisées dans les recoins oubliés et apocryphes de l’histoire. Le scénariste couple ainsi habilement cette menace contemporaine aux écrits des grands anciens évoquant les récits d’Hérodote ou remontant à la puissance de l’empereur Darius à l’époque achéménide, qui aurait imposé sa domination jusqu’en Roumanie grâce à un mystérieux virus. À travers la figure étrange de Teze Yoo, il puise aussi dans l’Ancien Testament et dans le meurtre originel de Caïn. Après avoir perpétré son crime avec les dents, Caïn fut envoyé au pays de Nod, une terre non humaine. Pour évoluer sans risque dans ce monde, le premier criminel fut protégé par Dieu par une marque pour se prémunir des attaques des habitants. Teze Yoo serait-il un descendant contemporain de Caïn, le proto-zombie ? Dans ce contexte, que penser d’un trafiquant russe, qui se fait appeler Oupyr et qui ne supporte naturellement pas le soleil, ou du subbotnik, « l’enfant du samedi », qui, selon une légende roumaine, serait seul capable de tuer le loup ?

Chair à canon

Avec une certaine roublardise, Nagasaki creuse la pensée hobbesienne du fameux « L’homme est un loup pour l’homme », le mal étant ici fondamentalement le propre de l’homme. Sous les atours d’un divertissement efficace, l’auteur questionne cette part refrénée et enfouie en chacun de nous. L’individu n’est plus ici qu’un objet de pulsions animales et sauvages, une marionnette aux instincts incontrôlables qui n’attend qu’un élément perturbateur pour resurgir et mettre en danger la civilisation. Si l’on pousse le délire paranoïaque jusqu’au bout, il n’est pas interdit d’y voir même une application littérale de l’idée de chair à canon, l’humain étant rendu à l’état de création purement sacrificielle, un être librement manipulable et corvéable pour être mis au service d’enjeux qui le dépassent.

Édité au préalable en Corée, ce seinen bénéficie du travail graphique solide d’Ignito, alias Lee Sang Cheol, manhwaga encore inconnu chez nous. Si le dessinateur n’a pas la virtuosité de certains de ses confrères japonais – son approche graphique pâtit parfois d’une certaine raideur dans les scènes d’action –, il ne sombre pas dans l’hyperréalisme un peu vain d’un Kengo Hanazawa dans I Am a Hero et possède un trait solide capable de camper des personnages réalistes et de donner corps à des monstres saisissants. Jouant sur des physiques grotesques et usant d’effets d’obscurité, de clair-obscur et de flou, le dessinateur participe pleinement à l’atmosphère oppressante du récit sans sombrer dans la surenchère gore, les séquences terrifiques étant pour l’heure plutôt judicieusement amenées dans la conduite d’un projet démontrant plus que la simple association de deux savoir-faire. 

King of Eden

Série en cours au Japon, quatre tomes

Scénario : Takashi Nagasaki ; dessin : Ignito

Deux tomes parus en France, éditions Ki-oon 

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