En parallèle à Fleabag, impressionnante série d’autofiction qu’elle écrit et interprète elle-même depuis une saison (2016), l’actrice et scénariste anglaise Phoebe Waller-Bridge étonne encore avec Killing Eve, une série d’espionnage qui redistribue les codes (masculin/féminin) à l’intérieur du genre le plus codifié qui soit (femmes fatales et vilains messieurs). En dépit du cahier des charges, les poncifs y sont ainsi soigneusement désamorcés. Car si chaque fin d’épisode propose bien sûr un cliffhanger, c’est d’abord au coeur même de ses scènes que la série donne le vertige. 

Pour la sortie prochaine du numéro 3 de Carbone, spécial Amazones, retour sur la série féministe événement du printemps dernier, récemment diffusée en France sur Canal +.

 

Tuer prend parfois du temps : on le sait depuis Hitchcock (on se souvient de la fameuse scène du meurtre au four à gaz dans Le Rideau déchiré). C’est que la victime n’a généralement pas que ça à faire, trop occupée à survivre pour laisser le tueur expédier sa tâche comme un malpropre. Il existe hélas en ce monde de trop nombreux fonctionnaires du meurtre, attachés à la seule commande qui leur est faite, peu enclins à laisser le temps de mourir à ceux qui les supplieraient de leurs yeux torves, si une balle nette et sans bavure n’avait fait le travail à leur place. Villanelle (Jodie Comer) n’est pas de ceux-là. 

Tuer, elle aime vraiment ça. Il y a chez elle cette part d’enfance intacte, dans son regard la joie immense de celle qui sans doute prenait son temps pour contempler la lente agonie de l’animal sacrifié par ses soins. Dans ses yeux pétille encore cette cruauté sans égale, car teintée d’innocence, d’absolue présence au monde, des tout jeunes enfants. Villanelle n’adore rien tant que fêter les anniversaires avec des ballons multicolores, faire des blagues en surgissant à l’improviste. C’est d’ailleurs en contrechamp d’une fillette qu’on la découvre, comme en miroir. C’est un peu plus tard, en jouant avec un petit garçon cette fois, qu’elle met en place la mise en scène de son premier meurtre.

Faire de sa redoutable tueuse à gages une petite fille en puissance permet dans un premier temps à Phoebe Waller-Bridge de reconduire la figure éreintée de la femme fatale en lui donnant, si l’on peut dire, une nouvelle jeunesse. Non que Lolita de Nabokov et Baby Doll d’Elia Kazan ne soient passées par là, mais cela va bien au-delà de la seule séduction mortifère. Car si Villanelle séduit, quelque chose en elle demeure réfractaire à toutes ses tentatives : une totale absence d’empathie l’empêche en effet de jouer avec conviction les amoureuses. La séduction dont elle peut faire preuve s’infirme précisément dans l’infantilisation outrée des rapports qu’elle met en place, en particulier avec son mentor, qu’elle sadise autant qu’elle cherche à l’enjôler. En quelque sorte, et c’est tout le talent de Jodie Comer, Villanelle résume son jeu aux seuls déguisements plutôt qu’au paradoxe du comédien : sa vérité ne se donne pas dans un semblant parfaitement exécuté, mais dans une posture sans cesse reconduite de mauvaise actrice, de ce qui en elle résiste à s’incarner tout à fait : voir le sourire forcé qu’elle lance à la petite fille, dès le début du premier épisode. Ce bégaiement d’elle-même alors qu’elle voudrait paraître une autre la dénonce chaque fois comme coupable, au mépris de toute prudence. Elle est sans cesse reconnue, toujours démasquée. Pourtant, ces masques qui ne tiennent pas suffisent à Villanelle et à ses mises en scène d’un jour, qui s’offrent toujours comme un jeu d’enfant : ses victimes sont ainsi les jouets d’une innocence factice: ses victimes sont ainsi d’une innocence factice, donnée d’emblée comme simulacre, trop mauvais pour ne pas y voir une farce, avant que celle-ci ne se retourne contre eux.

Killing Eve

Jodie Comer dans Killing Eve © BBC America/Sid Gentle Films Ltd.

Au reste, Villanelle n’est que surface, mannequin revendiqué de son existence. Elle épouse ainsi tous les codes de la publicité pour produits de luxe. Villanelle habite Paris, un appartement dont le réfrigérateur ne recèle que du champagne, aligne sur ses étagères une impressionnante série de parfums. Jusqu’à donner son nom à l’un d’eux, qu’elle utilise comme arme du crime. Sa totale soumission aux apparences n’en fait cependant pas la dupe du système ; elle l’incarnerait plutôt, jusque dans son ultime vérité : l’exigence du luxe s’impose pour elle comme un art de vivre, au détriment de ceux qu’elle assassine. 

C’est dans sa représentation des hommes que la série se montre aussi bien féministe : exit les machos récurrents du genre, promptement exécutés, bienvenue aux sidekicks attentionnés qui peuvent même passer pour de véritables « bonnes copines » le cas échéant.

Femmes entre elles

Au temps long de la série comme à celui de l’enquête diligentée contre elle, Villanelle cherche sans cesse à opposer le court-circuit de ses mises en scène, un pas de côté qui peut aller jusqu’au déraillement, au mépris parfois de sa mission : en somme, une actrice qui tient à jouer les divas, refuse de s’en tenir au scénario imposé pour emporter la scène ailleurs. Pure force de disruption, elle est le carburant qui fait avancer la machine narrative : c’est ici qu’intervient Eve Polastri (incarnée avec une belle amplitude de jeu par Sandra Oh, ex-Grey’s Anatomy). En devenant clandestinement enquêtrice au sein du MI5 contre l’avis de son supérieur, cette simple bureaucrate va à son tour tenter d’en prendre les rênes. Pour rester dans la lecture méta que permet la série, elle est la spectatrice rêvée de Villanelle, assez aguerrie pour en déjouer les malices. Car ces deux-là, tout opposées soient-elles, ont évidemment des choses à se dire.

Loin du féminisme badass de Villanelle, Eve n’en est pas moins émancipée. Mais à l’inverse, elle offre une figure déjà installée de l’émancipation n’ayant rien à conquérir qui ne soit déjà une évidence : son mari tient la maison, rentre plus tôt qu’elle, travaille semble-t-il dans l’accompagnement aux personnes âgées, n’hésite jamais à faire valoir ses sentiments, quand il ne refuse pas de lui faire l’amour, trop fatigué pour cela. C’est ainsi dans sa représentation des hommes que la série se montre aussi bien féministe : exit donc les machos récurrents du genre, promptement exécutés par Villanelle, bienvenue aux sidekicks attentionnés, qui peuvent même passer pour de véritables « bonnes copines » le cas échéant. Eve n’a rien d’autre à prouver que ses compétences d’espionne. Pour le reste, son naturel n’est jamais pris en défaut : elle ne cherche pas à plaire, se donne tout entière, à prendre ou à laisser. Ses cheveux lâchés à dessein sont d’ailleurs la première chose que remarque Villanelle. Leur fascination commune et progressive va néanmoins les pousser à entrer dans un jeu du chat et de la souris qui consiste d’abord pour Villanelle à user d’Eve comme d’une poupée : elle lui subtilise ainsi sa valise pour y changer sa garde-robe. En retour, Eve y trouve assez d’indices pour commencer à mettre un nom et un visage sur sa proie, si bien que l’enjeu devient pour l’une et l’autre non seulement leur rencontre inévitable, mais la possibilité pour chacune de pénétrer jusque dans le territoire intime de son adversaire. 

Killing Eve

Sandra Oh dans Killing Eve © BBC America/Sid Gentle Films Ltd.

Pour elles comme pour la plupart des personnages, le home sweet home est gangrené de l’intérieur par les passions troubles de chacun, d’un côté comme de l’autre de l’échiquier moral.

Dans la maison

Si elle fait passer ses personnages d’un pays à l’autre à la moindre collure au rythme d’une séquence sur deux – en cela contemporaine du genre, la série s’attache de fait à circonscrire progressivement leur affrontement au cœur même du foyer : la première fois c’est Villanelle, tout à son entreprise d’infiltration insidieuse, qui pénètre chez sa rivale. La menace est bien là mais sourde encore, amoindrie par l’intérêt réel de la tueuse à gages pour l’enquêtrice et son mode de vie. Elle demande à manger. Eve lui sert un reste de hachis parmentier préparé par son mari. Elles s’installent alors de part et d’autre de la table, au sein même de cette famille que l’une veut fuir malgré elle, quand l’autre y expérimente ce qu’elle ne connaîtra jamais. La tension n’empêche nullement d’y voir le moment le plus apaisé de leur relation : la scène s’offre comme une parenthèse, une pause harassée de fin de journée, l’une et l’autre formant pour la première fois un couple, sous le plafonnier de la cuisine, devant un Tupperware ouvert. Ce sera pour finir au tour d’Eve d’entrer par effraction chez Villanelle. Son vaste appartement n’offre alors qu’un seul lieu de possible intimité, ensemble forcé et consenti : c’est sur un lit et non plus dans la cuisine qu’un même moment de repos les tient côte à côte le temps d’enclencher le twist qui vient clore cette première saison. Deux scènes de trêve aussi incongrues que bienvenues, même si la trêve n’est qu’apparente. Pour elles comme pour la plupart des personnages, le home sweet home est gangrené de l’intérieur par les passions troubles de chacun, d’un côté comme de l’autre de l’échiquier moral. Car c’est au fond le cœur du foyer qui est ici le théâtre des opérations : d’où cette manière unique qu’a la série de mélanger l’humour et la terreur sourde, le sentiment provisoire d’un refuge, avec l’horreur soudaine de constater son obsolescence programmée.

Killing Eve

Série créée par Phoebe Waller-Bridge (2018)

Saison 1, huit épisodes

Diffusion : BBC America, Canal +

Avec Sandra Oh, Jodie Comer, Fiona Shaw

 

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