Et soudain, un triste concours de circonstances entérine la noyade de l’artisanat dans le grand bassin du blockbuster super-héroïque. L’arrivée en catastrophe de Joss Whedon aux commandes de Justice League, en remplacement de Zack Snyder, prouve que l’exercice de mise en scène n’est plus un enjeu pertinent face aux logiques du crossover et du fan service pensé pour une clientèle tout juste en âge de sniffer ses premiers tubes de colle. Critique politique des hauteurs d’une catastrophe industrielle.

On a déjà vu la main de la mort dérégler la pendule hollywoodienne, obligée de recourir à mille parades pour s’éviter la débâcle. Cela donne souvent des trouvailles grotesques et un peu touchantes (cf. le départ de feu Paul Walker vers le paradis à la fin de Fast and Furious 7, au volant de sa Toyota Supra blanche comme la barbe du Seigneur). Au tour de Warner/DC d’improviser face à la tragédie : Zack Snyder a dû abandonner Justice League en cours de tournage après le suicide de sa fille. Un seul homme se trouvait alors selon lui en mesure de le remplacer, et les studios ont épousé cette conviction : Joss Whedon, grand taulier de la crémerie adverse (les deux Avengers de Marvel).

La passation est à la fois logique et troublante. Logique, parce que Justice League est évidemment le pendant d’Avengers et que le monde des comics est habitué aux transferts a priori hérétiques entre les deux écuries (d’Alex Ross à Brian Michael Bendis, les transfuges heureux existent bien). Troublante, parce que DC et Marvel surjouent depuis des années au cinéma une opposition de griffes stylistiques en apparence insurmontable. D’un côté, la pompe noiraude et over the top de Nolan et Snyder. De l’autre, la gouaille étincelante de Whedon, Favreau, Miller et les autres. Se dessinait grossièrement une ligne de partage entre deux écoles d’artisans, sinon d’auteurs – Snyder et Whedon pouvant l’un et l’autre prétendre à ce titre, l’un ayant défini une patine creusée dans une compréhension intime du langage des comics, l’autre ayant prouvé son art de forger, étendre, rafraîchir, perpétuer des univers en les ancrant toujours dans un zeitgeist bien défini.

Manpower

Le remplacement de Snyder annonçait en somme un télescopage dantesque (et donc intéressant) entre deux méthodes, Whedon amenant supposément son bagage d’auteur sur le terrain du camp ennemi. D’autant que le producteur Charles Roven avouait tout récemment au Washington Post que l’apport du manitou d’Avengers ne s’est pas limité aux finitions (contrairement à la com axée sur la promesse d’un film parfaitement aligné sur la touche snyderienne), mais a consisté à réécrire une partie du script, tourner quelques scènes entières et réorienter les arcs de certains personnages. À mener un travail d’auteur, donc, et pas de simple contremaître.

Mais le seul entrechoc marquant que l’on puisse noter devant Justice League, c’est celui des stratégies bidon de démarcation. Un peu comme si un savant fou nous servait un élixir supposément révolutionnaire composé en vérité de Coca mélangé à du Pepsi, le film s’offre comme mixture vaguement frelatée mais en fin de compte platement homogène. Le train de Marvel et celui de la « Distinguée Concurrence » se croisent et se traversent comme des fantômes, provoquant la collision d’un sérieux de vieux beauf (DC) et d’une dérision permanente de jeune crétin ironique (Marvel). Autrement dit : le Batman de Ben Affleck contre le Flash d’Ezra Miller, à l’évidence sous influence (désastreuse) de l’humour Marvel. Les autres sont lâchés comme des pantins dans un cauchemar de production designer surmené, dont les teintes violacées évoquent la maladie ou la mort, et où tout, absolument tout, fleure l’artifice mal assumé : les yeux mouillés de Loïs dans les champ de maïs de Smallville, le retour en grâce de Superman indigne d’une vieille pub Manpower ou encore JK Simmons avec des cheveux.

Justice League

Justice League (Warner Bros/DC, 2017)

En quoi consistent les crossoversdevenus la norme, pour les réalisateurs, sinon à lisser leurs styles pour offrir un écrin grossier au défilé de collants-capes ?

La fin du style

Le coupable est sans doute moins à chercher du côté des maîtres d’œuvre que de la nature même du projet. Si Snyder estime que Whedon était la seule personne à même de prendre sa place, c’est peut-être parce que Disney lui avait fait subir la même castration esthétique avec Avengers : en quoi consistent les crossovers (devenus la norme, à l’heure où même les supposés stand alone ne peuvent se passer d’introduire deux ou trois super-héros en bonus) pour les réalisateurs, sinon à lisser leurs styles pour offrir un écrin grossier au défilé de collants-capes ? L’Ère d’Ultron s’avançait ainsi comme un pot-pourri des « visions » de Joe Johnston (Captain America), Jon Favreau, Shane Black (Iron Man), Kenneth Branagh (Thor) et des autres, grande mélasse où tout se valait et rien ne prévalait. Whedon y disparaissait sous l’emprise de la machine Disney. Ce qui fait ici de lui l’homme de la situation, au fond, c’est qu’il avait déjà su lisser sa vista et se rendre aussi interchangeable que les plus petites mains chargées de l’animation en CGI.

Justice League

Justice League (Warner Bros/DC, 2017)

Kiss of death

Comment s’étonner d’une telle démission, à l’heure où les affiches ne mentionnent ni les noms des réalisateurs ni ceux des acteurs, remplacés par ceux des super-vengeurs (c’est le cas de celle de Justice League) ? Si le croisement des univers est au centre de l’art des comics, l’exercice s’accommode mal des critères déterminant a priori la réussite d’un film. Les nouvelles trajectoires esquissées par les réalisateurs de blockbusters de super-héros confirment d’ailleurs ce triste devenir de la notion de mise en scène face à la prolifération de cette manne. En son temps, Tim Burton s’était intronisé comme auteur en s’emparant de Batman ; ce fut aussi le cas de Christopher Nolan avec The Dark Knight. Mais que dire du parcours d’un Marc Webb, arrivé aux manettes de Spider-Man puis renvoyé vers le petit drama semi-indé Mary (avant de s’attaquer, peut-être, à la romcom ou au documentaire animalier pour Disney Nature) ? Les films de super-héros ne créent plus de signatures, mais les annihilent en réduisant les cinéastes au statut de yes men. Si le niveau général n’était pas aussi faible, on aurait presque l’impression de voir l’entertainment hollywoodien revenir à sa préhistoire, c’est-à-dire au temps où les producteurs tenaient le haut du pavé, laissant les metteurs en scène au second plan. Encore faudrait-il que ces derniers, aujourd’hui, sachent pirater la machinerie comme c’était le cas dans l’entre-deux guerres. Si la mort souffle tant sur Justice League, ce n’est donc pas seulement que le film porte la marque d’un deuil vécu par son réalisateur. C’est aussi qu’il ratifie l’extinction définitive de ce qu’on a pu décemment appeler un jour « les auteurs du blockbuster ».

Justice League

De Zack Snyder (et Joss Whedon)

États-Unis (2017)

Durée : 2 h

Avec : Gal Gadot, Ben Affleck, Jason Momoa, Henry Cavill, Ezra Miller

 

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