Jurassic World revient et contre tout attente cet épisode décomplexé, empruntant aussi bien à sa licence d’origine qu’au conte horrifique classique d’où vient son nouveau pilote, J.A. Bayona, se révèle un joyeux cartoon plus proche de Spielberg qu’on ne pourrait le croire.

Il y a trois ans, Colin Trevorrow profitait de s’être vu confier le reboot de la saga préhistorique de Steven Spielberg pour faire le bilan – lucide et un peu triste – du blockbuster pachydermique : dans une scène qui aura fait couler beaucoup d’encre, un monstre de la taille d’un paquebot surgissait des profondeurs d’un étang pour gober un requin blanc comme une mouche, tandis qu’un ado levait péniblement les yeux de son smartphone pour s’en ébahir. Le message était clair : entre les vingt-deux ans séparant l’apparition du premier T-Rex photoréaliste de Jurassic Park et cette nouvelle génération de dinos, le public s’est lassé, si bien qu’aujourd’hui les monstres numériques le font poliment bailler. Résolu à parapher le constat d’échec, Trevorrow contenait alors les enjeux de Jurassic World dans l’exploitation de l’esprit méta de la franchise, multipliant les clins d’œil à sa fanbase et semant quelques perles théoriques à destination des exégètes. 

Divertissant à défaut de sidérer, le film avait au moins le mérite d’ouvrir une brèche : prenant exemple sur la vitalité du Shark Movie depuis Les Dents de la mer – qui fait un peu office de précédant industriel à Jurassic Park –, il exhortait le film de dinosaure à suivre son penchant nanardeux, sous peine de voir le genre se fossiliser dans l’ambre de la déférence. C’est pourquoi le raptor y dialoguait avec son dresseur façon Flipper le dauphin, les laborantins y croisaient des espèces comme dans Sharktopus et que des mosasaures se voyaient redimensionnés à échelle gullivérienne. Quitte à sombrer dans le carnavalesque, il s’agissait pour Trevorrow de sortir des gonds de cette vraisemblance scientifique chère au patriarche, mais néanmoins complètement passée de mode. Jurassic World invitait ainsi à l’exfiltration des créatures de Spielberg par la petite porte de la série B, passage obligé vers l’émancipation du genre – ainsi que des maverick aux commandes de la saga, qui sont comme des enfants à qui un grand cousin aurait enfin cédé ses précieuses figurines. Et après Trevorrow, c’est Juan Antonio Bayana qui s’y colle, petit maître du cinéma à sensation et auteur de L’Orphelinat (2007), prouvant avec cet épisode foutraque qu’il savait quoi faire de ses nouveaux jouets : en l’occurrence, les claquemurer dans sa maison de poupée pour un cache-cache gothique, comme le ferait un petit frère ou petite sœur dans le secret de sa chambre – soit l’antre universelle des premiers crossovers farfelus. 

Jurassic World

Sous la houlette de J.A. Bayona, la franchise fusionne son ADN avec celui de l’épouvante gothique, sans pour autant bafouer son patrimoine spielbergien.

Gothicausorus Rex 

On aurait tort de ne juger Jurassic World : Fallen Kingdom qu’à l’aune des épisodes de Spielberg, qui appartiennent désormais à la préhistoire de l’entertainment superlatif. Il faut plutôt y voir l’œuvre d’un enfant très gâté, car délesté du poids de relancer la franchise et libre de la faire délirer dans le sens qui lui plaît. À ce titre, la vélocité de la première partie du film, où les dinosaures se font déporter manu-militari de leur île sous la menace d’une catastrophe volcanique (en apparence pour des motifs écolos, mais en réalité dans le but d’être mis aux enchères), signale l’empressement du changement de cadre. Ce n’est qu’à partir du confinement des dinosaures dans le manoir victorien de leur commanditaire (Lockwood, présenté comme l’associé de John Hammond, le premier inventeur des dinosaures) que Fallen Kingdom donne la pleine mesure du talent de son auteur, lequel y déploie son art du frisson claustrophobique et du conte de fée dans un mouchoir d’un poche. 

Témoin cette scène revisitée du petit chaperon rouge, toute en angles vertigineux et ombres portées, où un dinosaure bouturé sur le génome du monstre synthétique de Jurassic World (« Indominus Rex ») vient sournoisement s’inviter dans la chambre d’une fillette, avant que le chasseur (Chris Pratt, le dresseur) et son molosse (« Blue », son raptor docile) ne la délivrent in extremis du croquemitaine. Sous la houlette de l’espagnol, la franchise fusionne son ADN avec celui de l’épouvante gothique, sans pour autant bafouer son patrimoine spielbergien. C’est même le contraire : la seconde partie de Fallen Kingdom donne l’impression de dilater la scène de la cuisine du premier volet, où deux raptors traquaient une sœur et son frère repus par leur goûter, à la manière de la sorcière de Hansel et Gretel qui attend que ses proies engraissent pour préparer sa marmite. D’ailleurs, le sobriquet de ce nouvel ogre mutant dit bien l’inclination domestique, autant que malicieuse et grotesque, de ce dernier opus : « Indoraptor » – ou le lézard prié de ne jamais s’aventurer hors de son vivarium. 

Jurassic World

 On peut désormais s’attendre à tout après ce Fallen Kingdom décomplexé, passant avec désinvolture du Pic de Dante aux frères Grimm.

Tuer le père 

Ainsi, Bayona ne semble jamais plus à l’aise que lorsqu’il exagère le trait du conte et suit cette pente personnelle qui le mène vers l’épouvante de pacotille, loin du blockbuster high-concept, plus proche d’une forme hyper-ludique de parodie qui ne s’empêcherait pas de flirter avec la satire. Avec son arsenal d’effets désuets, ses surgissements stroboscopiques et son charme de train-fantôme, Fallen Kingdom rappelle que l’étiolement en séries élastiques, bricoleuses et farcesques représente depuis King Kong la destinée de tous les grands monstres du cinéma. Et tant pis si le T-Rex n’est plus qu’une mascotte boulottant tous les climax possibles, tant pis si les raptors s’animent d’une loyauté qui les apparentent à de gentils toutous et que les méchants rejouent la partition du loup des trois petits cochons ; tout cela ne fait que ramener les dinosaures en images de synthèses sous le pavillon du cartoon, bien aidé par le glissement généralisé des monstres numériques vers le cinéma d’animation. Le meilleur exemple de ce penchant assumé pour la caricature revient à la scène du dino-bélier, jeté comme un chien dans un jeu de quilles en pleine salle de marché. Ce chamboule-tout anticapitaliste vient rejoindre l’avocat vénal bouffé sur son trône par le T-Rex du premier volet, dans la longue liste des hyperboles jubilatoires de la saga. Ici, la scène de mise en vente compare l’économie formelle du cinéma d’entertainment à une bulle spéculative enflant sous l’effet d’une surenchère de bestioles numériques, à l’image de ce showroom éclairé par les néons auquel répondent les jeux d’ombres chinoises, de reflets sur les vitrines, et les trucages mécaniques de Bayona, partisan d’un retour aux animatronics allié à un usage plus mesuré des CGI (autrement dit : d’un retour à la mise en scène). 

Coincé dans sa parenthèse, au début et à la toute fin du récit, difficile de ce pas reconnaître Spielberg dans ce Jeff Goldblum appelé à la barre d’une audience consultative, pour statuer sur le sort des clones de Jurassic World alors menacés d’extinction. Mais tandis que résonnent les mises en gardes écolos du conseil des sages, déjà les néo-dinos s’éparpillent aux quatre coins de l’Amérique, s’envolant vers de nouveaux horizons farfelus. Le tandem Trevorrow-Bayana semble alors s’amuser de sa propre hésitation, à l’image de ce raptor toisant une banlieue pavillonnaire en guise de point final : faut-il laisser Blue rejouer le carnage citadin du Monde Perdu, ou l’envoyer se blottir dans la cabane à outils d’un petit garçon, devenir sa peluche, se mettre à parler, et improviser un nouveau crossover bordélique ? On peut désormais s’attendre à tout après ce Fallen Kingdom décomplexé, passant avec désinvolture du Pic de Dante aux frères Grimm, puis d’un rodéo cartoonesque à son point d’orgue trapéziste dans un esprit joyeusement bis. Et quand on voit dans quelle résignation flotte Ready Player One, qui fait mine de lâcher les chevaux de l’imaginaire pour mieux rétropédaler vers un retour au calme des chambres d’ados, on se dit que l’OPA des disciples est un mal pour un bien. Après tout, eux, au moins, sont vraiment spielbergiens. 

Jurassic World

Jurassic World: Fallen Kingdom

Un film de J.A. Bayona

USA, 2018 – 2h08

Avec : Chris Pratt, Bryce Dallas Howard, Jeff Goldblum

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