Le cinéma a depuis toujours fait de Noël le moment de tous les miracles. Qu’il rassemble les individus ou nous fasse croire à l’impossible, il est l’heure des fraternités victorieuses, et peu importe ceux qui tenteront de jeter un regard lucide sur le grand mythe occidental. Car rien ne résiste à Noël, pas même l’ironie ou le cynisme. Et si les films se sont sans cesse emparés de cette date, parfois pour son atmosphère (la seule période avec l’été comme une parenthèse dans le temps), nous aussi avons fini par construire un rapport à Noël en lien avec le cinéma. De là est venue l’envie d’imaginer une petite liste de films de Noël. Liste parfaitement personnelle, où chaque auteur a sélectionné un titre, qu’il soit littéral, décalé ou insolite.  Des films à voir entre Noël et le Jour de l’An, dans cet entre-deux qui n’a jamais vraiment quitté l’enfance. Episode #7 : Jumanji.

Sorti à Noël 1995, le premier Jumanji a fini par devenir culte, en particulier pour la génération ayant grandi dans les années 90. Vingt-deux ans plus tard, ce Christmas movie s’est offert une suite, ou plutôt un lifting, qui semblait sur le papier condenser tout ce qui ne va pas à Hollywood aujourd’hui. Or le film, non seulement n’est pas décevant, mais se montre même le parfait antidote aux indigestes blockbusters qui nous assaillent tout au long de l’année. Un miracle de Noël, sans doute.

Hollywood a ces dernières années tellement pris l’habitude de piétiner nos fétiches (Jurassic Park, plusieurs films de Paul Verhoeven, Point Break, la liste est longue…) que l’idée d’un sequel, remake, reboot — on ne sait plus — de Jumanji ne nous semblait pas de nature à réchauffer notre coeur endolori par tant de trahisons. Juste l’envie de dire « au suivant », d’éviter autant que possible de devoir admettre l’existence de ce nouveau film, de faire comme si de rien n’était, de ne jamais avoir à ajouter un numéro devant ce joli titre évoquant on ne sait quel sortilège de marabout. Ce titre, ce fut d’abord un livre illustré de Chris Van Allsburg, publié en 1981 (et que nous n’avons pas lu). Ce fut ensuite un film, sorti en décembre 1995, quelques jours avant Noël, mais que, trop occupés à tenir les barricades avec les cheminots en ce mythique hiver de contestation sociale (printing the legend), nous avions raté à l’époque. Ce n’est que quelques années plus tard, trois ou quatre peut-être, que nous allions découvrir le film de Joe Johnston, sur un téléviseur, lors des vacances de Noël, en compagnie de petits cousins extatiques devant ce qui serait (nous ne le savions pas encore) le Gremlins de leur génération.

Robin ‘Peter Pan’ Williams

Jumanji, s’il n’était pour nous pas tout à fait un classique au même titre que ceux évoqués plus haut, apparaissait toutefois comme un excellent film familial, fabriqué avec minutie par un honnête artisan proche de Steven Spielberg, Joe Johnston (Rocketeer, Chérie j’ai rétréci les gosses, Captain America). C’était aussi, et surtout, un des defining roles de Robin Williams, ce grand frère idéal, ce drôle d’enfant coincé dans un corps d’adulte, ce Peter Pan au regard triste qui finirait par mettre fin à ses jours un soir d’été 2016. Alan Parrish, le héros de Jumanji, est précisément victime du syndrome de Peter Pan, lui qui s’est volatilisé en 1969, à l’âge de quatorze ans, enfermé dans l’univers parallèle d’un jeu de l’oie maléfique, pour revenir vingt-six ans plus tard dans son monde d’origine, à la faveur d’un jet de dé libérateur. Pendant ces vingt-six années dans la jungle, à échapper aux animaux sauvages et aux chasseurs psychopathes, l’adolescent aura vieilli, son corps se sera développé et son psychisme endurci, mais au fond, sous le cuir d’aventurier, il sera resté le même : un gamin joueur que Robin Williams incarnera mieux que personne.

Jumanji

La belle idée du remake de Jumanji, et pratiquement la seule, est de transfigurer les archétypes d’un univers à l’autre, chaque adolescent étant envoyé dans le corps d’un adulte qui ne lui ressemble en rien.

Breakfast Game Club

Tandis que Joe Johnston choisissait de faire entrer la jungle magique dans notre monde cartésien et désenchanté, Jake Kasdan, qui lui succède aujourd’hui à la réalisation de Jumanji : Bienvenue dans la jungle, fait exactement l’inverse : projeter notre réalité dans le jeu. Un prologue se charge de lier les deux films par une pirouette : trouvée sur une plage en 1996 par un joggeur, la boîte en bois est offerte par ce denier à son fils, qui refuse d’abord d’y jouer parce que « plus personne ne s’intéresse aux jeux de société ». Mais, manifestement doté d’une conscience, le plateau se transforme pendant la nuit en cartouche de jeu vidéo qui, fichée fissa dans la console par le gamin, l’aspire sans tarder dans la jungle. Reprenant le principe originel de hiatus temporel, Kasdan revient dans la petite ville vingt ans plus tard, de nos jours donc, et sélectionne, au milieu d’un lycée rempli de millenials harassants, quatre spécimens, comme sortis d’un Breakfast Club réactualisé : le jock, le nerd, l’intello asociale et la blonde écervelée. Condamnés pour diverses bévues à passer leur samedi en retenue (comme dans le chef d’oeuvre de John Hughes, d’ailleurs), ils  y tombent par hasard sur le vieux jeu vidéo prenant la poussière (on ne sait pas bien comment il a atterri là, mais qu’importe), et sont à leur tour propulsés dans la jungle. Sauf qu’ils ne sont plus eux-mêmes mais des personnages de jeu, avec leurs trois vies tatouées sur le bras à l’encre numérique et leurs caractéristiques bien définies (et parfois farfelues) en bandoulière. La belle idée du film, et pratiquement la seule il faut en convenir (mais elle suffit), est de tordre les archétypes. Ou plutôt de les transfigurer d’un univers à l’autre, chaque adolescent étant envoyé dans le corps d’un adulte qui ne lui ressemble en rien : le nerd s’épanouit ainsi en gros bras à la voix de stentor (Dwayne Johnson), le jock devient son porte-flingue et souffre-douleur (Kevin Hart), inversant donc leurs rapports dans le monde réel, l’intello se fait simili Lara Croft (Karen Gillian), et la belle se transforme bête, en la personne d’un cartographe bedonnant (Jack Black).

Humour bouffon

De ces transformations physiques, le film fait son sel comique avec une efficacité étonnante ; étonnante du moins pour qui ne connait pas Jake Kasdan. Le réalisateur de Jumanji Bienvenue dans la jungle, s’il n’a jamais figuré parmi les plus grands, a tout de même laissé une trace notable dans la comédie américaine des quinze dernières années. Commençant sa carrière dans les traces de Judd Apatow, il réalise d’abord des épisodes de Freaks and Geeks et Undeclared (en 1999 et 2001), avant de signer un premier long-métrage avec Jack Black (le sympathique Orange County  en 2002), puis en 2006 le formidable The TV Set, injustement méconnu (produit par son mentor et relatant les déboires de celui-ci dans l’industrie télévisuelle), et enfin Walk Hard en 2007 (là aussi sous la férule du producteur barbu). Moins convaincants, plus banals et vulgaires, ses deux films suivants (Bad Teacher en 2011 et Sexe Tape en 2014) nous avaient quelque peu éloigné de lui, avant ce blockbuster de commande, donc, où il réussit à instiller, si ce n’est une touche personnelle, du moins un rythme, une authentique élégance comique. Elégance qui ne transparait hélas pas dans les scènes d’action, bâclées comme il se doit aujourd’hui dans ce genre de production. Il y a en outre dans ce Jumanji quelque chose de l’esprit du film de Peter Berg avec Dwayne Johnson, The Rundown, renommé justement en français : Bienvenue dans la jungle : un même je-m’enfoutisme trompeur, une même distanciation avec le cahier des charges bas du front, et un même humour bouffon, toutes choses qui font les meilleures séries B.

Jumanji assume complètement l’artificialité de son argument et de sa mécanique, et ainsi moque opportunément une certaine tendance du cinéma spectaculaire américain.

The Rock Comedy

Le casting, il faut dire, est pour beaucoup dans la réussite du film. Jack Black, Dwayne Johnson, et Kevin Hart (Karen Gillian, comme larguée, ne parvient malheureusement jamais à se hisser à leur niveau) excellent dans cet exercice délicat de métempsycose. Sans que ce niveau soit atteint, on pense à Switch de Blake Edwards, chef d’oeuvre tardif où celui-ci filmait un macho « dans la peau d’une blonde », pour reprendre le titre français. Jack Black en particulier, très discret ces dix dernières années (il n’a guère brillé que dans Bernie de Richard Linklater en 2012), tient tout du long sa note maniérée, jouant la bimbo accroc aux selfies, sans tomber dans une caricature à la Cage aux folles. Dwayne Johnson, désormais parfaitement à l’aise en comédie, reprend de son côté le flambeau de la dérision stéroïdée à Arnold Schwarzenegger. Ses expressions faciales à chaque découverte de ses capacités physiques sont sans doute ce que le film a de plus précieux. Quant à Kevin Hart, parfois pénible lorsqu’il opère en soliste, il joue ici sur du velours dans un numéro de duettiste burlesque (le petit et le grand) avec The Rock. Même Nick Jonas, l’un des frères de l’infernal trio musical Jonas Brothers, s’en sort avec les honneurs dans un rôle de moindre importance.

Doudou

Au delà du rire, c’est aussi sur son versant nonchalamment théorique que Jumanji séduit. Le film assume complètement l’artificialité de son argument et de sa mécanique, et ainsi moque opportunément une certaine tendance du cinéma spectaculaire américain. Tout comme dans l’original, aucune justification à l’apparition de la boîte de jeu n’est invoquée : elle est simplement là, comme une malédiction qui passe de main en main depuis des temps immémoriaux, un cadeau empoisonné des Dieux qui s’amusent depuis leur Olympe hollywoodienne à perturber le cours du monde réel. Sauf qu’à la gratuité du geste s’ajoute ici une forme de commentaire sur le genre, la narration se coulant bêtement dans les missions à remplir, les PNJ à rencontrer, les niveaux à passer : comme dans un jeu vidéo des plus basiques. En s’appuyant sur ces mécanismes tout en les parodiant, et en les poussant jusqu’à l’absurdité, Kasdan dévoile les ressorts narratifs à l’oeuvre dans nombre de blockbusters contemporains (à commencer par le dernier Star Wars), et retourne habilement le stigmate. Certes, la critique en reste à un niveau élémentaire, sans commune mesure avec la furie subversive de Starship Troopers qui détaillait les rouages fascistes d’une certaine de fiction dominante. Mais en montrant qu’il n’est pas dupe, Kasdan s’en sort par le haut et, plutôt que de se vautrer dans le cynisme, parvient même à repêcher un tout petit peu d’émotion à la fin, lorsqu’il s’agit de célébrer les retrouvailles des héros — auquel il a pris la peine de nous attacher, Apatow’s touch — dans leur monde réel. Pour ceci, et pour ne pas avoir salopé ce vieux doudou qu’est Jumanji, on peut l’en remercier.

Jumanji: Bienvenue dans la jungle

Un film de Jake Kasdan

USA, 2017 – 1h59

Avec : Dwayne Johnson, Karen Gillian, Kevin Hart, Jack Black

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