Film évènement de la dernière Mostra, Joker ne cesse depuis de faire parler de lui.  Au point de créer la confusion, comme si ce premier stand alone DC, à l’image de son personnage, avait été piraté de l’intérieur par un esprit fou. Une figure chaotique ayant pris corps dans son acteur, Joaquin Phoenix, qui avale chaque plan du film dans un tourbillon finissant par déboucher sur une véritable ivresse du dégoût dont surgit la résurgence d’un certain cinéma punk.

Réalisé par un cinéaste dont on attendait rien, porté par un acteur dont on attendait tout, Joker débarque entouré d’une aura de triomphe (Lion d’or à Venise, torrent de louanges, promesse d’Oscars) propice aux pires malentendus. La première surprise du film de Todd Phillips tient à sa manière de remplir soigneusement sa mission (le biopic improbable du plus fascinant des super-villains transcendé par la performance improbable du plus fascinant des acteurs hollywoodiens) tout en la débordant de toutes parts. Oui, Joker est bien un film entièrement soumis au numéro de Joaquin Phoenix, mais ce numéro ne tient pas plus du cabotinage qu’il ne s’entend comme performance classique (et encore moins « hallucinée ») : c’est un exercice de suspension au dessus du vide qui, plutôt que de porter le film, ouvre un abîme en lui et laisse à Phoenix le privilège de disposer d’un droit de vie et de mort sur chacun de ses plans.

Cet abandon au seul pouvoir d’invention et de destruction de l’acteur n’est pas seulement pour Phillips l’occasion de rejouer à la mesure d’un film tout entier la sidérante expérience de combustion du Dark Knight de Nolan (où Heath Ledger offrait au Joker de tout dévorer sur son passage). C’est aussi une manière de retrouver via l’obscur génie de Phoenix toute la puissance de terreur, de folie et d’étrangeté de l’une des figures les plus mystérieuses jamais inventées (le Joker, créature de pure altérité réduite ici à un malade pris de rires convulsifs aux moments les plus imprévus) et de renvoyer toute la mythologie de Batman à son horizon le plus sombre, le plus dépouillé, le plus hideux et le plus sordide.

De fait, le film de Todd Phillips est avant un double portrait au noir, celui d’une ville (Gotham qui se rappelle au souvenir sauvage et crapoteux du New York de la fin des années 1970) et d’un personnage qui en cristallise toute l’énergie de déréliction et tous les sortilèges.

Joker

Joker - Warner Bros. Pictures

Todd Phillips se frotte à une sorte d’ivresse du dégoût qui ne fait que plonger un peu plus son personnage dans un grand bain de néant, de laideur, de solitude et de misère.

Filmé dans un mélange de frontalité (Phoenix en plein délire psychanalytique) et d’abstraction (le corps souvent cadré de dos de l’acteur qui semble une chrysalide ou une coquille prête à éclater), le Joker de Phillips passe par une multitude d’états qui expliquent en partie que chacun y trouve son compte, quitte à renvoyer les plus redoutables paradoxes dos à dos : vigilante et justicier sauvage, serial killer ou épave psychotique, icône populaire ou Gilet Jaune malgré lui (la dernière tendance en date, pas la moins risible), le personnage peut être vu comme une figure de rébellion balourde autant que comme un hasardeux contorsionniste rassemblant d’un même geste rageux (la rencontre avec le jeune Bruce Wayne en enfant poupon est un sommet d’ironie), SJW et nerds les plus transis (le finale opératique aux allures de Grand Soir dans lequel s’élève la figure du clown vengeur). 

Si le film est réalisé avec un soin et une humilité qui contrastent avec le vacarme super-héroïque ambiant (la reconstitution fabuleuse du New York pré-Giuliani, le côté home movie et blockbuster en chambre), sa force ne repose pas sur son travail d’hommage apparent ou sur la dimension trop ouvertement – et trop grossièrement – politique de son discours. Dans cette perspective, l’hommage à Scorsese (en particulier La Valse des pantins, avec ici De Niro dans le rôle du King of comedy qu’il harcelait jadis chez Scorsese) n’est lui-même qu’un masque d’ironie et de mauvais goût supplémentaire qui donne à la pantomime de Phoenix un caractère nauséeux (les scènes de stand up aussi ringardes que cauchemardesques), bien plus qu’il ne vaut comme argument de noblesse ou comme studieuse référence académique.

Jusque dans cette espèce de parodie sommaire, Phillips se frotte à une sorte d’ivresse du dégoût qui ne fait que plonger un peu plus son personnage dans un grand bain de néant, de laideur, de solitude et de misère. 

Joker

Joker - Warner Bros. Pictures

Avec son inoubliable Joker, Dark Knight renvoyait la logique du Bien et du Mal à une suite d’inversions et de basculements (le fameux « pile ou face » de la séquence de prise d’otage) en un geste terroriste inédit et vertigineux de nihilisme. C’est cette dimension terroriste que le film de Todd Phillips, autant que les inventions diaboliques de son acteur, retrouve en quelques instants de vertige qui déplacent l’enjeu mythologique du projet sur un terrain totalement improbable – celui d’un cinéma punk et indépendant new-yorkais qui irait de Taxi Driver à Maniac en passant par Driller Killer – et ramènent quelques questions essentielles (l’humanité folle, déchirante et misérable du personnage d’enfant autiste de Phoenix) dans le champ dévasté du cinéma hollywoodien récent. Que la puissance noire de ce Joker autant que ses instants de grâce suspendue (la danse dans les escaliers, le ballet d’apocalypse final) nous vengent ainsi de deux décennies de javellisation super-héroïque est une excellente nouvelle.

> Lire notre portrait du Joker : « Let’s talk about the Joker : Anatomie d’un super-vilain »

Joker

Un film de Todd Phillips

USA, 2019 – 2h02

Avec : Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz…

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