En 1982, cinq ans avant la sortie du nanardesque Terminus, Johnny montait sur la scène du Palais des sports pour un show hallucinant dédié à Mad Max. Souvenirs d’un concert enflammé à la gloire des bécanes, du cuir, des peaux de bête et des combats à la hache.

Qu’on le veuille ou non, pour trois ou quatre générations, Johnny Hallyday faisait partie des meubles. Mais c’était un meuble kitsch à miroirs des années 1970 reflétant aussitôt le nouveau qu’on mettait à côté, échappant ainsi à chaque fois aux encombrants. Comme le T-1000 buggé à la fin du second Terminator, il tentait tant bien que mal de reproduire chaque mouvance de la pop culture, d’ici ou d’ailleurs, avec les moyens à sa disposition dans l’Hexagone, jusqu’à les mettre à niveau s’il le fallait. Si la une des journaux américains de ce jour parlent de la mort de l’Elvis français, c’est qu’il avait dès le départ bien réussi son coup. Quand bien même nulle personne lambda ne connaît Johnny Hallyday aux États-Unis, pour la simple raison que l’on n’y copie pas les rois et encore moins ceux issus d’outre-frontière.

Il a beau avoir été le copain de Jimmy Hendrix, en cette fin des années 1970, Johnny est surtout admis en France pour avoir été adoubé par Charles Trenet et Line Renaud. À choisir, il préfère Joe Dassin : « L’Amérique, je veux l’avoir et je l’aurai. » Dès lors, lorsque Star Wars déferle sur la planète en 1977, Johnny exige aussitôt un spectacle démesuré qui exploite la nouvelle technologie des lasers. Un an et demi plus tard, il émerge sur scène d’un vaisseau spatial digne du Faucon Millenium tout en symphonie et lumières, faisceaux de Jedi aveuglant l’hybride d’un cosmonaute de 2001, l’Odyssée de l’espace et de Luke Skywalker.

Mais l’écran qui s’élargit du 1.66 jusqu’au Scope, sur une route dévorée en plan subjectif par un moteur V8 au début de Mad Max 2 en 1981 change la donne : le rock and roll, voire le punk, est sur l’écran, il n’est plus dans les chants et les déhanchements. Désenchantements. Au point que l’on confie à Philippe Manœuvre le soin d’écrire une adaptation papier du film pour J’ai lu. T’as lu, mais as-tu vu ? Johnny se charge alors de retranscrire toutes les sensations du western postapo et turbo de George Miller sur scène. Plus question de Mel Gibson. Mad Max n’est pas australien et « le Survivant », qu’il tonitrue au micro, est bien français : il s’appelle Johnny Hallyday !

Johnny

Johnny avec son costume de scène enflammant des sauvages belliqueux. Johnny et sa hache. Et le dos de la pochette de l'album.

Au-delà du dôme du Palais des sports

Les chorégraphes, les cascadeurs – dont l’étoile filante du jeune cinéma français du milieu des années 1980, Wadeck Stanczak –, les scénographes, habilleuses, maquilleuses, et j’en passe, se mettent en quatre pour satisfaire le « Humungus » de l’hyper-show afin que tout soit prêt en 1982, sous le dôme du Palais des sports.

J’avais quinze ans et j’y étais. Pour Mad Max, pas pour Johnny. Et puis à l’époque, comme il y a encore quelques semaines, il fallait au moins avoir vu une fois Johnny dans sa vie.

Le show débute par un immense écran qui s’abaisse. Johnny apparaît à moto dans un monde dévasté, couvert de peaux de loup, réelles ou synthétiques. Il fait le ménage de quelques sauvages hirsutes, sauve une belle blessée de sang frais, la ramène je ne sais où, mais tout au moins, dans mon souvenir, jusque sur scène et sur une bécane tout en chrome qui semble littéralement surgir de l’écran (à l’évidence, une doublure). Là, et seulement là, le spectacle commence. Puis tout s’éteint.

Lorsqu’une lumière réapparaît,  c’est celle d’une torche, puis une seconde, avant de découvrir autant d’errants enluminés, fascinés par une structure mi-ancestrale mi-moderne, d’où émerge un contre-jour incandescent et où, bien évidemment, la silhouette de Mad-Johnny se dessine. Il s’avance sous les spots, tout en blondeur, cheveux longs et, d’un geste du doigt (ce qui subodore que Mad Max aurait avalé Luke Skywalker et Carrie au passage), il enflamme deux des curieux avant de rejoindre l’avant-scène et de hurler la première chansonnette. À peine le temps de se dire « c’est un peu faible, monsieur » que toute la structure circulaire derrière lui se met à tourner pour dévoiler un orchestre principalement constitué de cuivres, bardé de cuir jusqu’au moindre archer de violon, pour une orchestration digne des plus grandes envolées wagnériennes. On reste assis, on se tait, on est abasourdi.

S’ensuit une pléiade d’effets pyrotechniques, Johnny accroché à une grille en flammes, des (faux) loups lâchés, des cascades à moto, des combats à la hache qui lui coûteront, une semaine plus tard, un accident décisif : gravement blessé, il portera à jamais une hanche en plastique.

Mais de la hache en plastique à la hanche, Johnny m’avait déjà tout donné, et ce bien avant l’envie.

Là où ni la demande ni l’envie ne suivent plus, c’est lorsque, en 1987, il se persuade de transposer l’idée à l’écran, avec une Karen Allen qui semble chercher en vain un aventurier dans cette arche perdue. Peroxydé et ridicule au volant d’un camion digne des Routiers sont sympas, il singe ouvertement le film de George Miller avec Pierre-William Glen, le chef opérateur de Truffaut, pour un Terminus qui s’apparente aux pires ersatz de la production italienne de l’époque. Jean-Jacques Goldman n’étant pas Tina Turner, ce sera sans suite. Grand bien lui fasse s’il a désormais trouvé sa Fury Road et son Valhalla.

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