Fin novembre, Netflix diffusait Jim & Andy: The Great Beyond, sidérante mise au jour d’images filmées lors du tournage de Man on the Moon par des complices de Jim Carrey. Si le film a fait parler de lui, c’est parce qu’il est plus que le simple making of d’un tournage halluciné où, devant une équipe effarée et embarrassée, l’acteur se perd dans son personnage. Non seulement il brouille les frontières du réel, des identités et du spectacle, mais il constitue également un portrait passionnant de Jim Carrey, possédé par le fantôme d’Andy Kaufman. L’occasion pour Carbone d’annoncer la sortie cette année d’un livre consacré à l’acteur de The Mask, par l’auteur des lignes de cet article, qui jette un nouvel éclairage sur ce film événement.

Rarement les coulisses d’un film auront si nettement éclairé sa part d’ombre. Tenues sous scellés par Universal depuis la fin du tournage en 1998 et mises au jour par Chris Smith dix-neuf ans plus tard, les archives du making of ahurissant de Man on the Moon de Miloš Forman (portrait du comique Andy Kaufman sorti en 1999 aux États-Unis et en 2000 en France) en disent bien plus sur le film qu’on ne pourrait le croire. Documentaire inestimable levant soudain le voile sur la performance énergumène de Jim Carrey – qui avait fait vivre un enfer à l’équipe de tournage en ne regagnant jamais le plancher de sa propre personnalité –, Jim & Andy charrie d’emblée plusieurs questions. Et si l’authentique métempsychose de Jim Carrey, dont le jeu pulvérise ici les limites conjuguées du réel et de la fiction, aussi bien que de la folie et de la raison, avait poussé la « méthode » jusqu’à son point de non-retour psychotique ? Et si les images du tournage de Man on the Moon contenaient la dernière pièce d’un portrait resté jusqu’ici incomplet ? Retour, à l’occasion de son excavation, sur l’une des performances les plus sidérantes, instructives et démentes de l’histoire du jeu d’acteur au cinéma.

Drôles de choix

À sa sortie en 1999, Man on the Moon interpelle pour au moins deux raisons. Pourquoi dédier à Andy Kaufman, humoriste de niche à la notoriété strictement nationale, un biopic d’envergure internationale ? Surtout, que vient faire Jim Carrey, phénomène comique alors au faîte de sa gloire, dans la peau d’un personnage à l’opposé de son registre (Dumb and Dumber des frères Farrelly, les deux Ace Ventura ou encore The Mask de Chuck Russell, sortis seulement quatre ou cinq ans plus tôt, continuent de le cantonner dans l’imaginaire collectif à l’indécence scatophile de ses débuts au cinéma) ? Si The Cable Guy  (Disjoncté) de Ben Stiller (1996) et The Truman Show de Peter Weir (1998) laissaient déjà entendre chez la vedette le désir de s’aventurer hors de la comédie anale, rien n’expliquait pour autant le choix d’Universal et du réalisateur de confier le rôle d’un artiste insaisissable au comédien le plus coûteux et incontrôlable du marché. Sans compter qu’avec son abondante chevelure lisse, sa silhouette d’échalas caoutchouteux et son éternel sourire de photo de classe, le Canadien schizoïde ne partageait aucune ressemblance avec Andy Kaufman, dont les cheveux rêches et le crâne clairsemé trahissaient la volonté autocaricaturiste de railler par l’apparence sa communauté toute entière (celle des juifs de la côte Est). Or Jim and Andy n’oublie pas de souligner que la question du choix de Jim Carrey, qui obtiendra rapidement une réponse par le biais d’un second Golden Globe après The Truman Show, se posa aussi pour Forman, qui contraignit l’acteur à se plier pour la première fois depuis son explosion au cinéma à l’épreuve du casting.

Carrey Man on the Moon Poster

Affiche de Man on the Moon

Avant cette main tendue par Forman, Jim Carrey n’était jamais sorti de cette filmographie autoportraitiste et cannibale, dans laquelle chaque rôle régurgitait puis ravalait les postulats du précédent.

Carrey or not Carrey

Présentes au début de Jim & Andy, les images du test mettent en évidence ce que la carrière de l’acteur, à l’exception notable de Man on the Moon, n’aura eu que trop rarement l’occasion de démontrer : oui, Jim sait interpréter quelqu’un d’autre que Carrey. Car il ne faudrait pas se méprendre et croire que sous les mille visages de l’acteur métamorphe se cache autre chose que sa propre image. Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner la filmographie pré-Man on the Moon de Carrey et de constater que de Dumb and Dumber à The Cable Guy en passant par The Mask, Ace Ventura, Menteur, menteur et surtout The Truman Show, ses films ne font que parler de lui, allant jusqu’à tisser d’un récit à l’autre son iconique « Aaaaaalrighty then! » tel un fil d’Ariane ou la réplique automatique d’une poupée, à l’instar du « There is a snake in my boot! » de Woody dans Toy Story. Avant cette main tendue par Forman, Jim Carrey n’était jamais sorti de cette filmographie autoportraitiste et cannibale, dans laquelle chaque rôle régurgitait puis ravalait les postulats du précédent. C’est pourquoi Man on the Moon est à marquer d’une pierre blanche dans la filmographie de Carrey, à titre de preuve : oui, l’acteur sait mettre sa schizophrénie et son exubérante polymorphie au service d’autre chose que l’exhibition performative de cet effet spécial. Grâce à Forman, Jim Carrey démontre enfin qu’il est aussi un acteur de composition.

Mais alors, pourquoi Andy ? Et pourquoi Jim ? Parce que sans Jim, pas d’Andy. Sans Jim Carrey et son aptitude bipolaire à prendre congé de lui-même, mais surtout sans son public de superstar mondiale du rire gras et sans son statut d’entertainer le plus rentable de sa génération, difficile de hisser le confidentiel Andy Kaufman sur le podium du septième art. Si sa démence naturelle fait de lui le meilleur véhicule possible pour Andy, Jim est aussi la locomotive commerciale de l’œuvre. Mais la transaction ne se fait pas à sens unique. Car sans Kaufman, antishowman bichonnant ses secrets, sans cet humoriste-savonnette campant des rôles aux antipodes les uns des autres, comme ceux du Foreign Man (étranger archétypal d’une timidité maladive), d’Elvis Presley et de son personnage de catcheur misogyne, sans ce faux jumeau à la trajectoire étonnamment semblable qui n’en fait pas moins un extrême opposé, Jim n’aurait sans doute jamais pu botter Carrey en touche. Du reste, pas au point de rallumer non seulement les manières, l’apparence et les traits de caractère, mais la vie d’une autre personne jusque dans sa mémoire affective.

Carrey Kaufman

Pochette d'un album posthume réunissant des titres enregistrés par Andy Kaufman entre 1977 et 1979.

Carrey est ce trop-plein d’énergie parfaitement intégré au système, mais qui finit par l’incendier de l’intérieur, comme une goutte de kérosène dans un moteur qui tournerait d’ordinaire au mazout.

Méta ou surchauffe

Rassemblés un peu hâtivement par Chris Smith sous le trait d’une même indiscipline, Carrey et Kaufman n’en sont pas moins profondément dissemblables. Ce que Jim & Andy néglige un peu de préciser, c’est justement la place laissée vacante dans l’imaginaire de l’acteur par ce profond antagonisme qui le distingue de son aîné. Car, contrairement à Kaufman – premier comédien mainstream bidouillant les codes du show-biz dans un esprit ouvertement postmoderne –, Jim, avant sa récente sortie de route à la Fashion Week, n’avait jamais gratté la corde de la provocation méta. C’est même l’inverse : sur les plateaux de télévision, dans les talk-shows et lors des cérémonies, Carrey n’a jamais été qu’un bon client trop zélé. Alors que le petit jeu d’Andy consistait à détourner la commande – comme lire l’intégralité de Gatsby le magnifique sur une scène de stand-up ou feindre un dérèglement du flux cathodique pour inciter le spectateur à tapoter sur son poste –, Carrey, lui, y répondait en la faisant surchauffer.

Dans les années 1990, du début de sa notoriété télévisuelle grâce à In Living Color jusqu’à ses participations au SNL en guest-star préférée du public (le sketch « A Night at Roxbury », où il se greffe au duo formé par Will Ferrell et Chris Kattan qui jouent les ringards en virée nocturne sur « What Is Love » de Haddaway, est à ce jour le plus rediffusé du programme depuis sa création en 1975), l’acteur fait craquer les coutures de l’exercice promotionnel, sort systématiquement des rails du dispositif télévisuel et fait grimper l’Audimat. Carrey ne détourne pas la commande, il en explose le cahier des charges. Il est ce trop-plein d’énergie parfaitement intégré au système, mais qui finit par l’incendier de l’intérieur, comme une goutte de kérosène dans un moteur qui tournerait d’ordinaire au mazout. Au fond, en tant qu’invités ou comiques récurrents, Jim et Andy sont tout aussi incontrôlables, mais en esprit tout les oppose. Or c’est précisément à cause de cette altérité que Jim s’est laissé aliéner par Andy. Un personnage trop proche de lui se serait fait dévorer, comme le prouvera en 2009 I Love you Philipp Morris, dans lequel Carrey saisit l’occasion d’interpréter l’escroc caméléon Steven Jay Russell pour mieux livrer une énième démonstration de son métamorphisme, donc de son propre talent, plutôt que du personnage original, relégué comme tant d’autres à un statut de faire-valoir.

Carrey SNL

Chris Kattan, Jim Carrey et Will Ferrell dans le sketch culte du SNL, « A Night at Roxbury ».

Demander à Jim Carrey, comédien jusqu’au-boutiste et hors norme, de jouer tout autre personnage qu’un génie du même niveau que lui serait comme faire insulte à son prodige. Ce fut le cas d’Andy, dont l’esprit trouva en Jim un corps propice à sa réincarnation. Et on pourrait dire qu’il le lui rendit bien, offrant à Jim une bifurcation inespérée sur l’autoroute névrotiquement circulaire de sa carrière autocentrée. Si bien que Man on the Moon représente une expérience inédite pour les deux. Du point de vue d’Andy, c’est l’occasion unique de boucler son œuvre en brouillant les frontières du réel et de la folie comique au cinéma – scène jamais investie de son vivant. Le film reste à ce jour l’expérience schizophrène la plus radicale de Jim, un travestissement total, un dépouillement de sa persona habituelle, remisée au vestiaire le temps d’empocher la reconnaissance de ses pairs sous la forme d’un Golden Globe.

Jim & Andy est le véritable chaînon manquant à Man on the Moon, moins l’appendice anecdotique et tardif que le double caché d’un récit intégralement stupéfait par le climat mortifiant de son tournage.

La face cachée de la Lune

Dès lors, que dit Jim & Andy de Man on the Moon, sinon qu’il n’est pas un « Carrey movie », mais bien le premier et le seul film d’Andy ? Or à quoi ressemble un « Kaufman movie » ? Comment contenir l’esprit d’Andy dans les limites d’une fiction de cinéma ? Lui qui, jamais plus à l’aise que dans le happening, la gêne en live et la déception des attentes, n’avait pas cherché à passer du petit au grand écran. On sait d’ailleurs combien l’expérience boudinante de la série Taxi lui coûta, l’enfermant dans ce personnage de Foreign Man au mépris des autres nuances de sa palette comique – et il y a fort à parier que l’idée d’un autoportrait hollywoodien l’aurait rebuté de son vivant. Sauf à condition de pouvoir en détourner la commande et de décevoir sur l’essentiel (en apprendre davantage sur lui-même) pour mieux diriger les projecteurs aux frontières du cinéma, dans les coulisses du storytelling hollywoodien.

C’est pourquoi le vrai Bob Zmuda, fidèle sparring-partner de l’artiste (incarné à l’écran par Paul Giamatti), fut chargé par Jim (alors sous l’emprise télépathique d’Andy, dixit le Carrey d’aujourd’hui) de réaliser le making-of de Man on the Moon. Zmuda et Lynne Margulies, ex-compagne de Kaufman (interprétée par Courtney Love), ne sont pas seulement les témoins oculaires convoqués pour la reconstitution, mais les gardiens du temple, les garants de l’esprit d’Andy. Or la géographie mentale de Kaufman méprise les délimitations nettes du spectacle pour mieux focaliser son attention sur l’inconscient du système. Et cette région, mise au jour après dix-neuf ans de réclusion juridique, c’est bien sûr l’envers terroriste de la fiction. Ce qui fait logiquement de Jim & Andy le véritable chaînon manquant à Man on the Moon, moins l’appendice anecdotique et tardif que le double caché d’un récit intégralement stupéfait par le climat mortifiant de son tournage.

Carrey Forman

Jim Carrey et Milos Forman

Quiconque se souvient du jeu des acteurs secondaires de Man on the Moon retrouvera devant ce making-of les mêmes réactions écarquillées que celles de leurs personnages au cinéma. Des coulisses au plateau s’installe un continuum d’incompréhension malaisante ; la mine mortifiée de Forman, implorant Andy-Jim de lui laisser l’accès à Carrey, ne fait que valider le constat d’une déterritorialisation du spectacle. En laissant éclore Andy en Jim, puis en autorisant Andy-Jim à conduire son petit monde au bord de la crise de nerfs (il poussera à bout les maquilleuses, ses partenaires de jeu et surtout Jerry Lawler, catcheur complice de Kaufman au début des années 1980, qui finira par perdre son calme et envoyer Andy-Jim aux urgences), Forman ne cautionne pas seulement la possession de Jim, mais bien celle du film tout entier. Si bien que la face émergée de Man on the Moon, frappée d’un étrange classicisme médusé, paraît chaque fois accuser les coups de son hors-champ, comme si chaque prise du biopic officiel s’était laissée engourdir par le psychodrame de ses coulisses.

Sans le consentement de Miloš Forman, magistral portraitiste de la folie, la prise d’otages du plateau de tournage par l’esprit d’Andy n’aurait jamais été possible.

Expérience spirite

Mais si Jim & Andy est bien le verso zinzin de Man on the Moon, il ne faudrait pas pour autant commettre l’erreur de retirer la paternité de l’œuvre à Forman. Sans le consentement de ce magistral portraitiste de la folie, la prise d’otages du plateau de tournage par l’esprit d’Andy n’aurait jamais été possible. En recrutant Jim, Forman devint le commanditaire d’une expérience spirite inédite, poussant le plaisir du jeu aux combles de la démence. Et il ne serait pas interdit de voir dans cette performance extrémiste de Jim Carrey l’inconscient malade de la « méthode », dévoilant les fondations névrotiques sur lesquelles s’érige le noble art de l’interprétation. Raison pour laquelle le film de Miloš Forman qui résonne le mieux avec ce Man on the Moon by Jim & Andy n’est autre que Vol au-dessus d’un nid de coucoulequel rappelait déjà, du haut de ses cinq Oscars et de ses six Golden Globes, qu’aucune comparaison ne collera jamais mieux à la peau d’Hollywood que celle d’un asile de fous.

Jim & Andy: The Great Beyond

Un film de Chris Smith

États-Unis, 2017, 1 h 34

Avec Jim Carrey, Danny DeVito, Miloš Forman

Diffusion : Netflix

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