Retour sur les deux grands films de la rentrée : Le Cas Richard Jewell et Dark Waters, de Clint Eastwood et de Todd Haynes, deux films sur l’Amérique et ses héros modestes qui changent le monde sans tirer la couverture à eux. Salutaire.

Nous sommes seuls ! Le système est corrompu, personne ne nous viendra en aide. » Destinés à sa femme qui l’a rejoint devant le restaurant où ils dînaient en famille, ces paroles désespérées sont celles de Robert Bilott (Mark Ruffalo), un avocat ayant remué ciel et terre des années durant pour obtenir de la justice américaine qu’elle reconnaisse la toxicité du Téflon, et condamne l’entreprise qui le produit en Virginie Occidentale à dédommager les milliers d’habitants contaminés de cette région. Nous sommes à la fin de Dark Waters, le film-dossier de Todd Haynes consacré à la lutte de ce petit homme de loi contre un Goliath industriel, la multinationale DuPont, qui fabrique et commercialise depuis les années 1960 cette substance anti-adhésive. À l’instant, l’avocat vient d’apprendre que ses efforts n’aboutiraient pas à l’interdiction demandée malgré quinze ans de poursuites, d’enquêtes, et des tests médicaux prouvant le péril encouru. Robert Bilott, comme en témoigne son abattement, vient pour la première fois de perdre espoir dans les pouvoirs publics. Il a compris que DuPont était trop puissant, et les intérêts trop importants pour que l’État légifère en sa défaveur. Il vient de réaliser que la loi américaine, dans cette affaire qui en évoque beaucoup d’autres (Monsanto, l’extraction controversée du gaz de Schiste, etc.), se rangerait toujours dans le camp du profit, quitte à fermer les yeux sur l’évidence d’un scandale sanitaire. La scène, subtile comme le reste du film, prend alors la tournure d’une sombre épiphanie : devant l’échec du système à servir les intérêts de son peuple, elle montre un personnage, nourrissant jusque-là l’espoir d’être entendu, chuter brutalement dans la conscience de sa solitude.  

Hasard du calendrier, signe des temps, à quelques semaines d’écart sortait sur nos écrans la même révélation, présentée sous l’enrobage d’une autre histoire vraie. Celle d’un gardien de sécurité suspecté à tort, par le FBI et la presse, d’avoir posé le colis piégé qu’il avait lui-même découvert lors des JO d’Atlanta, en 1996. Derrière deux faits réels bien distincts, en effet, Le cas Richard Jewell de Clint Eastwood et Dark Waters racontent exactement la même chose. Richard Jewell et Robert Bilott sont deux citoyens exemplaires dont la confiance dans les institutions finira par se fracasser contre le peu d’intégrité du système. Le zèle un peu obtus de l’agent de sécurité, mu par son sens du devoir et sa volonté d’assurer l’ordre public, répond ainsi à l’opiniâtreté de l’avocat, qui s’appuie comme Jewell sur la conviction que la loi servira, en dernier recours, l’intérêt de ses clients (un éleveur qui avait sonné l’alerte, puis des dizaines d’autres cas de personnes intoxiqués). Leur apparence rondouillarde, leur situation d’hommes couvés, l’un par une mère poule, l’autre par sa femme qui tient les rênes du foyer, en font deux grands bébés encore bercés par les illusions de l’Amérique, deux citoyens modèles et obéissants dont la crédulité va voler en éclat. Car voici le coeur commun de ces deux films (réalisés par des cinéastes qu’on ne pourrait imaginer plus éloignés, à tout point de vue) : le spectacle d’une croyance, d’abord aveugle et inébranlable, cédant peu à peu sous le poids du doute, jusqu’à l’évidence de la corruption du monde et de la solitude absolue.       

En haut : Le Cas Richard Jewell © 2019 - Warner Bros. Pictures / en bas : Dark Waters © 2019 FOCUS FEATURES LL

« Nous sommes seuls ! Le système est trop corrompu, personne ne nous viendra en aide. » Ce n’est pas un hasard si l’avocat de Dark Waters dit cela devant son épouse : elle est catholique, le film y insiste à plusieurs reprises. En exprimant cette absence de soutien, et donc de sauveur, en présence d’une croyante, Robert Bilott lui fait l’aveu qu’il ne croit plus en la providence. Ni celle de dieu, ni celle du système, qui avaient pour lui la même valeur avant qu’il ne se retrouve livré à lui-même. Certains américains croient en leur pays comme on croit en dieu, les deux films le rappellent. Dans Le cas Richard Jewell, on prête toujours serment sur la loi et sur la bible en même temps, et dans Dark Waters, Robert Bilott débat avec sa femme de la nécessité d’inscrire leurs enfants à l’école catholique. Eastwood et Haynes tiennent à nous montrer qu’ici, en Amérique, civisme et croyance religieuse brûlent d’une même ferveur. Quand Jewell répond candidement aux questions que lui posent les agents du FBI, alors que son avocat lui défend de le faire pendant sa perquisition, c’est parce qu’il a foi dans leur mission de sûreté. A ses yeux, ils sont comme des prêtres de l’ordre public. Il croit, comme un illuminé de la démocratie, que la toute-puissante Justice américaine ne peut que l’innocenter. De même, ce n’est qu’après plusieurs années de manœuvres nébuleuses de la part de DuPont et des organismes de contrôles environnementaux, que la croyance de Bilott sera entamée. L’un comme l’autre cessent de croire dans le système comme on s’apercevrait d’un coup que dieu n’a jamais existé. Plusieurs gifles leur auront été nécessaires pour s’apercevoir que les règles du jeu sont truquées, tantôt au bénéfice de la rentabilité, tantôt d’une presse vorace en polémiques, toujours en faveur de forces chaotiques mettant à l’épreuve leur dignité.     

Avocats, cinéastes, même combat : ils luttent, en remettant l’affaire en ordre, contre le chaos du monde sous toutes ses formes – qu’il s’agisse d’une tempête médiatique ou d’un système malade.    

C’est pourquoi les deux films ont en commun la figure de l’avocat : Robert Bilott d’une part, et d’autre part celui de Richard Jewell, une grande gueule incrédule superbement interprétée par Sam Rockwell. Pourquoi l’avocat ? Parce que c’est celui qui remet les choses en ordre, classe les dossiers, rétablit la chronologie, enquête, date, et restitue les faits dans leur contexte en vue d’éclaircir la situation. Contre le chaos des forces médiatiques et l’aveuglement du FBI, contre le flou entretenu par DuPont autour de la dangerosité du Téflon, les hommes de loi font la lumière en se retroussant les manches. Cette vision de l’avocat seul au milieu de la tempête, Dark Waters l’illustre à la perfection dans son beau style dépassionné, quand Robert Bilott reçoit des centaines de cartons d’archives de la part de DuPont ; et qu’au lieu de baisser les bras, il s’équipe d’un carnet de post-it pour dater chaque document et remonter la chronologie de l’affaire. Soit le portrait d’un homme qui, au lieu de se décourager devant l’ampleur de la tâche, maintient son cap en s’armant du peu qu’il possède : sa patience et son intégrité. Raison pour laquelle Dark Waters et Le cas Richard Jewell se glissent dans la sobriété formelle du « films-dossiers ». Plutôt qu’une paresse académique, c’est une façon pour Eastwood et Haynes de confier le récit aux petites mains des hommes de loi : le storytelling, la lisibilité d’une chronique datée, ont ici le même pouvoir salvateur qu’un dossier bien instruit. Raconter correctement une histoire, avec justesse et clarté, c’est résister en donnant du sens contre un système qui, à l’inverse, cherche à brouiller les pistes. Avocats, cinéastes, même combat : ils luttent, en remettant l’affaire en ordre, contre le chaos du monde sous toutes ses formes – qu’il s’agisse d’une tempête médiatique ou d’un système malade.    

Jewell

En haut : Dark Waters © 2019 FOCUS FEATURES LL / en bas : Le Cas Richard Jewell © 2019 - Warner Bros. Pictures

Remettre les choses en ordre : depuis L’inspecteur Harry, c’est l’obsession maladive des personnages de Clint Eastwood. C’est donc une nouvelle fois la mission de cet agent de sécurité, mais aussi des avocats et de Todd Haynes, qui avant Dark Waters avait déjà, dans le sublime Carol, montré une femme des années 1950 régler à l’amiable la garde de sa fille avec son mari, au lieu de se laisser déposséder de tout ce qu’elle avait par une législation inéquitable avec les femmes. Mettre de l’ordre, chez Eastwood et Haynes, c’est le propre des individus libres. Assurer la sûreté, constituer des dossiers, défendre des victimes ou des innocents, raconter l’histoire de ces justiciers ordinaires revient chaque fois à prouver que l’homme peut, s’il en a le courage, non pas subir mais écrire son destin. Le contexte terroriste et l’affaire environnementale ne sont que des habillages pour les films, ils renferment l’éternelle quête de sens d’une humanité refusant de s’avouer vaincue devant le chaos du monde. Dans une série de cartons finaux, Dark Waters nous apprend ainsi que Robert Dilott continue, à l’heure actuelle, d’obtenir des dédommagements au cas par cas pour les victimes de Virginie. Quand à Richard Jewell, Eastwood le montre accomplir son souhait le plus cher : intégrer les forces de polices. Sous l’apparente stabilité des conditions, tout a changé pour eux. Ils continuent certes de se mettre au service des autres, mais en parfaite conscience de leur responsabilité, avisés qu’il n’y aura aucun recours après eux. D’enfants qui veulent bien faire, ils sont devenus des adultes. L’amélioration du monde relève de leur juridiction personnelle, ils savent désormais qu’aucune prière – à dieu, au système – ne pourra l’exaucer. C’est la beauté des films d’Eastwood, et à présent de Dark Waters, que de cesser de croire en dieu pour mieux croire en l’homme.     

Le Cas Richard Jewell / Dark Waters

Le Cas Richard Jewell

Un film de Clint Eastwood

USA – 2h11

Avec : Paul Walter Hauser, Sam Rockwell, Olivia Wide, Jon Hamm

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Dark Waters

Un film de Todd Haynes

USA – 2h06

Avec : Mark Ruffalo, Anne Hathaway, Tim Robbins

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