« Roman monstre », « intraduisible », « livre-monde », les qualificatifs pour tenter de circonscrire l’expérience romanesque que constitue Jérusalem ne manquent pas en cette rentrée littéraire. Et pour cause. Les plus de mille deux cents pages qui attendent les lecteurs déroutent et fascinent, méritant amplement les épithètes laudateurs et autres définitions dithyrambiques qui leur sont accolées avant même leur parution. Porté dix ans durant par le Britannique Alan Moore, célèbre pour ses scénarii des comics Watchmen, V pour Vendetta ou encore From Hell, son deuxième roman mêle délire verbal à la William Burroughs, expérimentation littéraire pynchonienne et sens du récit digne d’un James Joyce.

En 1865, le peintre-ouvrier Ern Vernall perd la raison après une vision, perché sur son échafaudage. En 2006, Marla, une jeune junkie erre dans les rues enténébrées de sa ville à la recherche d’une dose. En 810, Peter, de retour de Jérusalem, s’éteint épuisé au pied d’une église. En 1889, Snowy Vernall assiste à l’accouchement de sa femme en pleine rue, crapahuté sur un toit. Le point commun de tous ces êtres : Northampton. Sorte d’ombilic universel, Northampton, commune anglaise sise à une centaine de kilomètres de Londres et qui a vu naître l’auteur, se déploie au fil des chapitres, son histoire et le récit de Moore s’entrelaçant perpétuellement. Le roman entraîne ainsi son lecteur à la découverte, renouvelée quasiment à chaque chapitre, des mêmes quartiers, rues ou pubs ciselés par le temps, l’urbanisme des siècles derniers et la sensibilité de ceux qui l’habitent. Autant dire que cette balade répétitive dessine une géographie tant réelle que fantasmée où les époques se télescopent, laissant entrevoir un projet narratif d’une ampleur colossale.

Car cette toile topographique et temporelle patiemment tissée par le romancier, patchwork a priori hétéroclite de destins éclatés, ne révèle sa densité dramatique qu’au fil des pages. Le titre Jérusalem, écho au creuset originel des religions qu’incarne cette cité, prend peu à peu son sens, spirituel, ésotérique et profane, cela va sans dire. Les êtres de papier qui peuplent le Northampton de Moore, apparentés ou non, déambulent tels des fantômes condamnés à errer à l’infini selon un schéma préétabli. Et le deus ex machina Moore de les manipuler à l’envi.

Démiurge, Moore échafaude aussi une structure littéraire complexe, où chaque strate du récit se juxtapose dans un jeu de calques d’une roublarde ingéniosité. En superposant ses personnages, chacun lié à une époque mais tous connectés à Northampton, l’auteur construit un inframonde d’une cohérence hallucinante. Rappelant l’odyssée dantesque du personnage créé par James Joyce dans Ulysse (on croise d’ailleurs la fille de l’auteur irlandais, internée à Northampton), ici démultipliée dans le temps et par le nombre de personnages, Jérusalem se situe d’emblée dans la catégorie des romans diablement ambitieux, tant sur le fond que sur la forme.

Jérusalem Moore

Si Jérusalem déroule un récit des plus prenants, c’est en filigrane que l’œuvre de Moore travaille ses effets, bouscule les attentes du lecteur et l’oblige à porter un regard neuf sur ce qui taraude l’homme depuis la nuit des temps.

L’univers de Moore

Né à Northampton, Alan Moore s’est toujours refusé à quitter sa ville. Ses origines modestes dans les boroughs, quartiers très populaires qui servent de points de jonction aux diverses trajectoires des personnages de Jérusalem, son attachement à ce passé ouvrier, aussi bien inscrit dans l’histoire familiale que dans celle de Northampton, grande cité industrielle aux XVIII et XIXe siècle, ont façonné sa pensée politique tout autant que son écriture. Anarchiste (penchant que l’on retrouve dans V pour Vendetta), Moore s’intéresse aussi à l’occultisme, fascination au cœur de son nouveau roman. En effet, Jérusalem est imprégné de cette « science » qui tente d’excaver et d’expliciter par le surnaturel, la magie ou la divination les mystères de la nature. En interrogeant sans cesse par ce prisme ésotérique les origines de Northampton, Moore concentre les grandes questions métaphysiques dans ce pré carré géographique et y répond. La mystique moorienne (les âmes de Northampton sont un précipité universaliste de l’humanité) et sa vision politique (le creuset ouvrier et pauvre des boroughs symbolisant la lutte sempiternelle pour survivre dans un environnement difficile) irriguent le roman, permettant à l’auteur de surpasser de simples intentions narratives et de s’aventurer sur un terrain nettement plus philosophique. Qu’est-ce que le temps ? Dieu existe-t-il ? L’âme est-elle immortelle ? Si Jérusalem déroule un récit des plus prenants, c’est en filigrane que l’œuvre de Moore travaille ses effets, bouscule les attentes du lecteur et l’oblige à porter un regard neuf sur ce qui taraude l’homme depuis la nuit des temps.

Jérusalem map

Vertige littéraire

Scénariste de génie, Moore n’a plus à démontrer sa dextérité à manœuvrer habilement un récit. Avec Jérusalem, il dépasse toutefois son simple statut de conteur pour s’aventurer sur un terrain stylistique des plus risqués. Rendre à chaque héros sa voix, sa singularité aurait déjà amplement suffi mais Moore veut aller plus loin, explorer le langage et les formes littéraires. Ici, un texte théâtral, là un conte… Fantaisiste lexical, l’auteur ne ménage pas sa copie et ses lecteurs, les berçant d’un verbe vernaculaire, original et référencé. Il faut d’ailleurs souligner le travail titanesque de traduction exécuté par Claro, qui, après Thomas Pynchon (Mason & Dixon, Contre-jour), James Flint (Habitus) ou William T. Vollmann (Central Europe), se frotte sans doute à l’une des œuvres contemporaines les plus délicates à retranscrire. Plus d’un million de mots, 3,6 millions de signes, autant dire un défi littéraire hors norme relevé avec brio par le Français.

Les drames personnels des nombreux personnages sont ainsi l’occasion d’observer tel un entomologiste les rouages de l’âme humaine, comme si l’univers était tout entier contenu dans ces êtres tourmentés de Northampton. Jérusalem condense l’espace et le temps, convoque les fantômes du passé dans un ballet littéraire virevoltant, navigue en terre ésotérique, voisine avec le fantastique avant d’accoster sur les rives du réalisme. De Northampton à Northampton, le voyage immobile initié par Moore se hisse au rang de chef-d’œuvre immédiat, un classique en devenir de la littérature et à n’en pas douter l’événement de la rentrée littéraire 2017.

Jérusalem

Traduit de l’anglais par Claro, éditions Inculte, 1 248 pages, 28,90 €

 

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