Diffusé depuis mi-septembre sur Netflix, Jerry Before Seinfeld porte bien mal son nom. Dans cette émission concept entre le stand-up et l’album souvenir, on espérait y découvrir le Jerry d’avant Seinfeld, comique juvénile vierge du succès colossal de la série créée avec Larry David (dont on vous parlait ici récemment). C’est pourtant bel et bien Seinfeld qui s’offre à nous, mais un Seinfeld hors d’époque, édulcoré, personnage conservé au formol des années 1990 et qu’on nous ressert tel quel. Que les aficionados du comique américain se rassurent : sa routine familière, où il nous fait part d’une voix parfois suraiguë de ses observations anecdotiques à propos de tout, et surtout « de rien », fonctionne – la plupart du temps – toujours aussi bien. Mais il est loin de nous raconter avec sincérité sa jeunesse et ses débuts de comédien, comme le promettait le marketing de Netflix. En lieu et place des expériences brutes du jeune Jerry, Seinfeld construit, non sans maestria, une version minutieusement calibrée de son parcours initiatique.

 

Passé l’heure que dure Jerry Before Seinfeld, on ne peut pas dire que le spectacle soit vraiment décevant – loin s’en faut, tant la pratique du stand-up est affûtée chez le comédien. Il papillonne d’une remarque anodine à une autre en autant de sketchs qui s’enchaînent avec la fluidité propre aux maîtres du genre, baignant dans l’hilarité générale d’un public tout acquis à sa cause. Pourtant, on ne peut s’empêcher de ressentir de la frustration, voire un certain malaise, à le voir soigneusement éviter toute observation trop polarisante. À une période où les comiques (américains) sont en première ligne du débat public, « speaking truth to power », Seinfeld semble se planquer derrière son personnage, soucieux de préserver sa « marque » et les enjeux financiers considérables qui y sont attachés plutôt que de nous dire – pour une fois ! – ce qu’il pense réellement des sujets importants qu’il effleure au fil des sketchs.

 

Back to my roots

Pour le premier de ses deux comedy specials prévus sur Netflix, Seinfeld retourne donc à ses racines, là où tout a commencé, au Comic Strip Live à New York, scène sur laquelle il a effectué ses débuts de comédien de stand-up en 1976. Il rejoue quelques anciens sketchs et en profite pour raconter son histoire personnelle, de la petite enfance jusqu’à ses débuts de comédien, le tout entrecoupé de montages photo ou de vidéos d’époque ainsi que d’interviews (qui semblent scriptées, au point d’en être parfois gênantes) avec ses anciens collègues de stand-up. Le premier tiers du spectacle est le plus efficace. Seinfeld y raconte ses premiers temps, des plus banals, à Long Island, banlieue de classe moyenne où il « n’a pas récolté autant d’anecdotes que s’il était né dans le ghetto ». Ses observations sur l’enfance sont savoureuses et pertinentes, comme lorsqu’il évoque l’ennui chez les petits : « Quand vous avez cinq ans et que vous vous ennuyez, vous ne pouvez littéralement plus supporter votre propre poids. Être adulte, c’est avoir la capacité de s’ennuyer mortellement et de rester debout. » 

Ses sketchs traditionnels sur les tics de langage (« On ne vit pas à Long Island mais sur Long Island ») ou les rites sociaux (« Comment parler à une fille qu’on aime quand on a douze ans, d’énormes lunettes et un appareil dentaire ? ») font toujours mouche, mais c’est un humour sur mesure : quiconque d’autre que Seinfeld n’arriverait pas à arracher ne serait-ce qu’un sourire s’il parlait de la propreté des rues new-yorkaises et s’il avait pour seul ressort comique le cri final (suraigu, évidemment), « on vit dans la crasse ! ». Lorsqu’il raconte la première blague qu’il a testée sur scène (les gauchers ne supportent pas que tout ce qui est associé à la gauche est négatif), sa naïveté de l’époque transparaît, mais le tout est raconté avec un débit de mitraillette et l’assurance d’un vieux maître. C’est d’ailleurs la dichotomie la plus évidente du spectacle : malgré quelques fulgurances, le matériau comique oscille entre le médiocre et le périmé, et Seinfeld sauve à chaque fois les meubles en jouant la partition demandée par un public peu farouche.

Seinfeld

Dans l’Amérique de 2017, tenir cinq minutes sur le crime, la police et évoquer les modes opératoires de celle-ci sans avancer la moindre opinion relève de l’exploit.

Monsieur Propre

Assez vite, le défaut principal de Jerry Before Seinfeld devient alors une évidence. À vouloir aligner les sketchs ne parlant « de rien »,  Seinfeld ne raconte effectivement rien. Une interruption du public scriptée lui permet de parler du décor où des figurines de Superman et de ses parents trônent sur la bibliothèque. Lorsqu’un peu plus tard, Seinfeld évoque ses parents, il mentionne le fait que tous les deux étaient des orphelins, mais n’ose pas tirer le trait jusqu’à Superman et l’allégorie de l’intégration d’immigrants (juifs)/orphelins aux États-Unis. Il explique que le New York des années 1970 était un environnement dangereux (comme l’illustre bien The Deuce, récemment diffusé sur HBO/OCS), mais s’abstient nonchalamment de développer, passant autant que possible la réalité de l’époque à la Javel de la-vie-selon-Jerry-Seinfeld™. Et alors même qu’il en profite pour bifurquer vers la police et l’arrestation des criminels, il évite là encore soigneusement le sujet des violences policières. Dans l’Amérique de 2017, tenir cinq minutes sur le crime, la police et évoquer les modes opératoires de celle-ci (« Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi, quand ils arrêtent un tueur et l’ont menotté, les policiers appuient délicatement sur la tête du criminel pour qu’il ne se cogne pas la tête en montant en voiture ? ») sans avancer la moindre opinion relève de l’exploit.

Quelques vannes old school soulignent à quel point Seinfeld refuse d’adapter son humour à l’époque. Lorsqu’il évoque le pouvoir de pardon des bouquets de fleurs (« S’il n’y avait pas de fleurs, la Terre serait peuplée d’hommes et de lesbiennes ») ou qu’il explique qu’annoncer à ses parents qu’il voulait devenir comédien équivalait à « sortir du placard [pour un homosexuel] », on s’interroge forcément. Seinfeld le milliardaire est-il à ce point déconnecté du petit peuple et de ses luttes du moment ? S’en moque-t-il comme de sa dernière chaussette (dont il aime tant parler) ? Arrive le sujet du président des États-Unis, et on s’attend à un morceau de bravoure quand il affirme que ce dernier est « peut-être fou ». Hélas, Seinfeld esquive par une faible pirouette en expliquant que « quiconque pense être assez compétent pour être en charge d’absolument tout est forcément fou ». En voulant s’en tenir à un humour intemporel, Seinfeld fait preuve d’une lâcheté qui détonne, y compris au sein d’une line-up Netflix comportant des comiques autrement engagés comme Dave Chappelle, Chris Rock, Louis CK et Sarah Silverman.

Seinfeld

Jerry baignant dans ses premiers sketchs

Netflix Generation

Jerry Before Seinfeld est finalement révélateur d’une bonne partie de ce qui cloche peut-être au sein des productions Netflix. En voulant toujours faire du neuf avec du vieux, en laissant les algorithmes décider de ce qu’il est souhaitable de produire, la plate-forme américaine entretient le culte d’une fausse nostalgie dépourvue de la moindre authenticité (le rétro-doudou de la série en costumes Stranger Things). Aucune prise de risque ne vient pimenter le propos ou apporter une quelconque pertinence à ces observations d’un Jerry hors du temps. De Seinfeld, on n’apprend que pouic : cette origin story digne des navets Marvel les plus grotesques diffusés sur la plate-forme réussit même l’exploit de ne dévoiler aucune de ses opinions (et pourtant, il évoque la police, le sexe, la politique, la vieillesse, etc.). Quant à ses expériences de vie (la galère du jeune comédien de stand-up, dont il ne sera jamais réellement question, ou le New York coupe-gorge de 1976), elles seront laissées en jachère, en attente d’une plume légèrement plus acérée pour réellement les traiter. Seinfeld lui-même peut difficilement être blâmé : que celui qui refuserait un chèque de 100 millions de dollars pour raconter des blagues datant de plus de quarante ans lui jette la première pierre.

Jerry Before Seinfeld

Réalisé par : Michael Bonfiglio

Écrit par : Jerry Seinfeld

Durée : 61 minutes

Diffusion : Netflix

Année : 2017

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