Romantique anachronique égaré en son siècle, Jean-Louis Bouquet demeure à jamais un inconnu, mais les nouvelles rares et subtiles qu’il a écrites exercent toujours la même fascination. Les éditions Armada ont décidé de réimprimer ses œuvres complètes, en commençant par la publication d’un inédit, Mémoires d’une voyante. Qui l’eût prédit ?

On ne lit plus Jean Louis Bouquet (1898-1978), pas plus qu’on ne l’édite. Du reste, il était déjà passablement enterré de son vivant. Hubert Juin avait pourtant réédité cet écrivain maudit par excellence in extremis en 1978 en l’intégrant au catalogue de la collection « Bibliothèque Marabout Fantastique ». Mais sur les sept titres prévus, quatre seulement ont paru : L’Ombre du vampire a été scindé en deux tomes (le second étant Irène, fille fauve) ; Le Visage de feu et Les Filles de la nuit, quant à eux, reprenaient, en y ajoutant quelques nouvelles, les textes qui figuraient déjà dans Aux portes des ténèbres, publié en 1956 par Denoël, parmi les premiers numéros de la collection « Présence du futur ». On les trouvait encore facilement d’occase au mitan des années 1980, la quatrième de couverture sauvagement coupée dans le coin en bas à gauche comme un vilain signe d’infamie qui ne pouvait qu’exciter la curiosité des amateurs éclairés de « mauvaise » littérature.

Pionnier du genre

Il y a deux périodes dans la carrière de Jean-Louis Bouquet, et l’on ne peut véritablement vouloir prétendre connaître l’une sans ignorer l’autre. Épris de théâtre depuis la plus tendre enfance, il est ébloui par le miracle du cinéma muet d’après-guerre. Il signe ses premiers scénarios dès l’adolescence. À partir de 1919, Bouquet vit sa passion du cinéma de l’intérieur, comme réalisateur et scénariste. Son goût du fantastique éclate déjà dans La Cité foudroyée (1924, Luitz-Morat), l’un des tout premiers films de science-fiction français, et dans Le Diable dans la ville, réalisé la même année par Germaine Dulac, qui transpose cependant l’action au Moyen Âge pour ne pas dérouter le public. Hélas, le milieu du cinéma reste trop timoré à ses goûts et il n’arrivera plus à placer d’autre scénario du même ordre. Toutes ses tentatives pour traduire en images son propre imaginaire fantastique échoueront. On l’employait surtout à adapter l’œuvre d’autrui, ce qu’il fit toujours avec application, y trouvant même parfois une proximité d’esprit qui le sortait des besognes ingrates. Son adaptation des Cinq Sous de Lavarède d’après le roman de Paul d’Ivoi (1939, avec Fernandel) reste, malgré son âge, d’une étonnante fraîcheur – oserais-je dire – et d’une agréable modernité. Quant au Fantômas de Jean Sacha (1947, avec Simone Signoret), il donne une résonance psychanalytique inédite aux méfaits du criminel, où l’on reconnaît bien là la patte du futur auteur des Filles de la nuit.

Jean-Louis Bouquet Fantomas

Sans jamais recourir aux effets faciles de l’horreur du grand-guignol, l’œuvre fantastique de Bouquet est pourtant tout entière baignée d’une atmosphère démoniaque, factice, mortifère et perverse.

Amitié avec le diable

Délaissant peu à peu l’industrie du cinéma, Bouquet ne commence réellement sa carrière d’écrivain d’œuvres fantastiques qu’en 1951, avec la parution d’un premier recueil, Le Visage de feu. Salué en son temps par un André Breton conquis, il est également inscrit par Roger Caillois au sommaire de son Anthologie du fantastique, aux côtés de Balzac, Mérimée, Villiers de l’Isle-Adam et Maupassant pour le gratin national. Sans jamais recourir aux effets faciles de l’horreur du grand-guignol, l’œuvre fantastique de Bouquet est pourtant tout entière baignée d’une atmosphère démoniaque, factice, mortifère et perverse. Toujours en équilibre instable, elle met en scène la comédie des démons qui se jouent des vivants dans une sarabande infernale où l’auteur concilie avec une remarquable ambiguïté l’enseignement moderne de la psychanalyse avec les modèles de la tradition diabolique. Héritier de Nerval et du Zohar, une immense nostalgie couve derrière les mots où l’impossibilité d’aimer et d’être aimé en retour provoque le dérèglement des sens, la folie et, par contamination du réel, l’irruption du surnaturel. Réminiscences autobiographiques de quelques fiancées diaphanes et insaisissables ? Jean-Louis Bouquet a eu très tôt la révélation de l’au-delà. Il croit au diable, à la possession et à l’envoûtement. Pour lui, l’amour est perpétuellement condamné. Fantôme des amours perdus, le diable amoureux, déjà à l’œuvre chez Cazotte, revêt les formes du spectre adoré qui fait tourner la tête du fiancé esseulé, au sens littéral, jusqu’à lui rompre le cou. Craaac !

Jean-Louis Bouquet Cité Foudroyée

La Cité foudroyée (1924)

Madame Élisabeth

À la fin des années 1950, Jean-Louis Bouquet publie sous le pseudonyme de Nevers-Séverin une suite de dix aventures dont l’héroïne était une authentique voyante, madame Élisabeth – et non pas Élizabeth, ce qui évitera qu’on la confonde avec la gironde Élizabeth Teissier, qui ne tirait pas que des cartes dans la vie. Madame Élisabeth ne mange pas de ce pain-là. Trop collet monté pour prédire l’avènement du socialisme, madame Élisabeth vous reçoit tranquillement dans son petit salon bourgeois du parc Monceau pour une démonstration de ses talents : horoscope, tarot, imposition des mains… Mais sa pratique des arts divinatoires lui sert en réalité surtout à démêler les intrigues sentimentales de ses clientes, car, dans ce domaine, il convient de remarquer que l’élément féminin a toujours constitué une majorité massive. Les événements y prennent une tournure souvent policière, mais tout cela fleure bon l’eau de rose, les vierges tragiques, les maris volages et les aventurières avides d’héritage qui savent qu’on n’attrape pas les pigeons qu’avec des miettes. Cette brave madame Élisabeth fait justement figure d’antidote et de repoussoir face aux succubes démoniaques qui rendent folles de jalousie les épouses légitimes, sans compter qu’elle doit également démasquer les faux prophètes, déjouer les supercheries spirites et se coltiner la toute-puissance des membres de l’institut, car, comme disait fort à propos l’autre Élizabeth : « L’astrologie n’a jamais tué personne, contrairement à la médecine. »

Le journal des histoires vraies

Ces dix textes ont à l’origine été publiés entre 1959 et 1960 dans la revue Confidences, un hebdomadaire féminin sous-titré « Le journal des histoires vraies », ce dont les lectrices de l’époque ne démordaient pas. Pour preuve, les aventures de notre pittoresque voyante rencontrèrent un si grand succès que le magazine a été inondé de lettres de lectrices désirant bénéficier à leur tour des exceptionnels dons de prévoyance de ce petit morceau de bonne femme extraordinaire, dont l’écrivain affectait modestement être le simple porte-plume. Jamais réédité depuis, Mémoires d’une voyante est ici rassemblé pour la première fois en volume aux éditions Armada. Une lecture mineure – mais quand on aime on ne compte pas, n’est-ce pas monsieur le juge ? –, qui possède néanmoins suffisamment de piquant pour servir d’amuse-bouche à la réédition annoncée des œuvres complètes de Jean-Louis Bouquet. Le projet ne manque pas de panache et d’envergure s’il veut sortir l’auteur des oubliettes profondes où il a sombré.

 

Mémoires d’une voyante

Jean-Louis Bouquet

Éditions Armada, 14 €

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