Vénérable star en son pays, Kazuo Umezu n’a été que très peu traduit en France, un mal auquel Le Lézard Noir tente de remédier en entamant la parution (en six volumes prévus) de Je suis Shingo, fable crépusculaire de 1982 qui raconte les souvenirs d’un robot programmé par un couple d’enfants amoureux. Dans ce chef-d’œuvre tardif du dessinateur, on lit en filigrane le basculement du monde incarné vers celui des machines et des intelligences artificielles, menaçant d’emporter les derniers rêves d’imaginaire au Japon. À moins que, comme le dit le dessinateur natif de Wakayama, les initiales A.I. ne fusionnent pour former le mot japonais « aï », qui signifie « amour ».

Je suis Shingo, Tome 1 (Le Lézard noir, 2017)

On a pris l’habitude de dire de l’excentrique Kazuo Umezu qu’il est l’un des pères du manga d’horreur, un terme qui limite la portée d’une carrière pourtant complexe. Il est vrai que les histoires courtes réunies dans La Maison aux insectes (paru chez nous en 2015) partagent une même cruauté avoisinant le grotesque et le pur fantastique, qu’il faut nommer « horreur ». Mais sans doute oublie-t-on le que l’horreur se nourrit toujours d’un regard sur le réel, que chez Umezu cette terreur monstrueuse est située dans un cadre quotidien comme pour mieux exalter les métamorphoses de l’esprit (par l’angoisse, l’adultère, la culpabilité ou le désir). Tout aussi étrangement réaliste, du moins dans son premier tome, Je suis Shingo prend des airs de chronique sociale située dans le Japon de la bulle économique, versant prolétaire. Kazuo Umezu y façonne un climat noir, à la lisière du rêve éveillé, prolongeant son goût du trait crasseux dans un contexte non horrifique cette fois.

Soleil noir

L’histoire démarre en plein été, saison lourde et étouffante à Tokyo. La mégalopole est prise sous une chape de soleil d’encre, les marges des cases étant réservées à des zones sombres qui encerclent les personnages et menacent de les asphyxier, nous donnant l’impression de les observer derrière un voile noir d’irradiations. C’est comme si le Black Hole Sun que chantera Soundgarden au début des années 1990 s’était déjà matérialisé dans le ciel de Tokyo en 1982. De cette brulure cafardeuse, Umezu ne puise aucune intention grinçante ou morbide comme pouvait le faire Franquin et ses Idées noires. Le dessinateur y voit une façon de figurer la capitale japonaise à la manière dont Will Eisner réprésentait la pollution de New York. Ainsi, les décors sont mouchetés de petites taches irrégulières et scrupuleuses, marquant le jaunissement généralisé du béton tokyoïte. On voit bien comment Umezu a pu inspirer Kiyoshi Kurosawa, qui le cite régulièrement comme modèle, au-delà d’une même propension à faire apparaître des fantômes. Les chantiers béants et les canaux aux eaux foncées de Tokyo Sonata sont déjà dans Je suis Shingo.

Cette contamination des images par la salissure figure également le suintement des machines dans un monde qui s’apprête à s’automatiser. « C’est dégoûtant !! Ouah, je suis couvert d’huile !! », s’écrie le père de Satoru en s’épongeant le visage, des giclées noires tapissant son uniforme d’ouvrier. L’instant d’après, il annonce tout sourire à sa femme qu’un robot va rejoindre sa compagnie. Sautillant de joie, Satoru imagine déjà son père épaulé par un Goldorak en armure d’argent. Quelle déception alors, lorsque quelques jours plus tard le jeune garçon visite l’usine avec ses camarades de classe et s’aperçoit que le robot en question n’est qu’un bras mécanique sur une chaîne de production ! Cette désillusion est le point de départ de l’intrigue, l’origine du projet d’un enfant rêveur (humaniser ce robot) contre l’infinie tristesse d’une société parfaitement huilée – au sens propre comme au figuré.

Je suis Shingo, Tome 1 (Le Lézard noir, 2017)

Amour béton

La famille de Satoru vit dans une de ces tours résidentielles moroses que l’on trouve dans toutes les zones urbaines du monde, les écoles prennent modèle sur les entreprises, qui elles-mêmes embauchent des machines pour remplacer la main d’œuvre humaine, alors licenciée ou reléguée aux tâches de maintenance. Mais la société que présente Umezu, si elle est fonctionnelle, semble foncièrement déréglée : le père de Satoru est alcoolique et narcissique, l’intello de la classe semble atteint de progeria, et Shizuka la fille de la voisine, haute comme trois pommes, est déjà une commère de quartier qui surveille Satoru telle une harpie. Malgré cet arrière-plan sombre, Umezu est loin de suivre l’archétype du portrait nihiliste de personnages aliénés, pris dans un milieu normalisé et dépourvus d’échappatoires (comme ceux des Fleurs du mal de Shuzo Oshimi, au hasard). Il fait au contraire de la noirceur le terreau d’un espoir, partagé par ses deux héros au romantisme entêté.

Loin de paraître fleur bleue, Je suis Shingo trouve la matière d’un réalisme onirique proche de Dickens : le manoir hors du monde et du temps où vit Marine, fille de diplomate anglais, ressemble à l’antique Satis House des Grandes Espérances

Le regard tenace du jeune Satoru, prunelles noires dilatées en une fixation rageuse, suffisent à traduire l’essence frondeuse du personnage. « Ouah ! », ne cesse de crier Satoru pendant les premières pages du manga. « Ouah ! », exulte le héros umézien type, comme animé d’une passion primordiale. Ce gimmick du cri (proche du célèbre gwashi! de Makoto-chan dans le manga éponyme) n’est pas, comme on pourrait le croire chez nous, une vocifération animale du personnage. L’exclamation évoque les sonorités des enfants japonais dans leurs jubilations de cour de recré, en constant état de surprise face au monde. Si le robot Shingo constitue le personnage central du manga, c’est pourtant Satoru (et dans un second temps son amoureuse Marine) qui est au cœur de ce premier volume. Le garçon est un héros vecteur, filant sans cesse d’un point à l’autre d’un micro-monde conscrit par son domicile, son l’école et l’usine de son père. Il avance souvent contre le courant et toujours vers un point unique, les yeux grand ouverts, rivés sur l’objet de son rêve.

Il y a là une thématique récurrente d’Umezu, déjà illustrée dans L’Ecole emportée (1972-74) où le courage et la volonté des enfants s’imposaient contre la lâcheté et la folie des adultes. En chemin, Satoru rencontre Marine, une jeune fille tout aussi transie que lui. L’intrigue vogue sur des rives amoureuses. Le coup de foudre des deux personnages ainsi que leur dévouement immédiat l’un pour l’autre nous rappellent que Kazuo Umezu a fait ses armes dans le rabu kome, la comédie romantique. Loin de paraître fleur bleue, Je suis Shingo trouve ici la matière d’un réalisme onirique proche de Dickens : le manoir hors du monde et du temps où vit Marine, fille de diplomate anglais, ressemble à l’antique Satis House des Grandes Espérances (ce qui ferait de la blonde Marine une cousine orientale d’Estella). Contre le monde des adultes, donc, Satoru et Marine s’infiltrent en cachette dans l’usine Kumata afin de reprogrammer le robot et, peut-être, parvenir à lui insuffler une âme.

Umezu Shingo

Je suis Shingo, Tome 1 (Le Lézard noir, 2017)

Le puzzle de la conscience naissante

Je suis Shingo est avant tout un récit de genèse, conté à travers la narration rétrospective d’une conscience artificielle. À son arrivée sur la chaîne de production, le bras automatisé est attaché à une photo cartonnée de Marilyn et baptisé « Monroe ». Pour l’inauguration, on fait venir un prêtre shinto qui le bénit selon le cérémonial en vigueur. Ces mascarades ne suffisent pourtant pas à en faire l’équivalent d’un homme : le bras n’est qu’un muscle mécanique, conçu pour travailler de façon plus increvable encore que les ouvriers. Umezu semble dire ici que les fonctions que nous attribuons aux machines sont le reflet de nos propres limitations sociales, celles d’un monde à l’imaginaire mourant. Vient alors le rêveur : Satoru pirate ce muscle et lui donne des yeux, lui apprenant à regarder le monde.

C’est dans cette longue formation d’un regard qu’Umezu décrit les balbutiements de la conscience. Pour représenter cette évolution d’état, le mangaka fait des trouvailles visuelles hors du commun. Au début, les contours que décèle Monroe forment des silhouettes incertaines, reconnues par l’intermédiaire d’une grille de lecture (et de pixels) qui simplifie le réel en carrés électriques. Mais la précision s’affine au fur et à mesure que Satoru expérimente de nouvelles lignes de code. Umezu, qui nous place dans l’œil de la machine, invoque alors l’art abstrait. Lorsque Monroe perçoit pour la première fois la décomposition du mouvement, on songe au Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp. Puis vient la représentation vectorielle, ses courbes polygonales et ses volumes en fil de fer à la Tron, film-clé du règne informatique sorti la même année que le manga. Nous voyons parfois les entrailles de la machine, ses fiches et ses boulons, mais nous sommes surtout plongés dans son cerveau. Ainsi Umezu livre-t-il une sorte de manga total, qui serait à la fois un commentaire social, une fugue amoureuse et un manifeste esthétique réunis en un long poème moderne.

La poésie frappe le plus fort dans les illustrations intercalaires, décollées du récit, qui séparent les différents chapitres. Celles-ci semblent extraites de songes colorés et représentent les aventures de Satoru et Marine bravant des paysages urbains dépeuplés. Ici, le dessinateur imagine un romantisme messianique post-apocalyptique. Sont-ce les prémonitions d’un avenir radieux, car amoureux, dans le monde d’après ? Sont-ce les rêves de nostalgie du robot Shingo qui pleure ses parents ? Ou des icônes utilisées par les machines du futur au cours de leurs rituels religieux ? Ces vignettes ont vraisemblablement inspiré le chorégraphe Philippe Decouflé qui a signé l’adaptation du manga en comédie musicale l’an dernier, c’est dire leur valeur lyrique. Dans chacune d’elles, Umezu parvient à condenser en une image l’impression merveilleuse que nous donne la lecture de ce premier tome : Je suis Shingo semble être l’hommage d’une machine humanisée, loin, très loin dans le temps, à ses géniteurs et à leur amour vivant.

Umezu Shingo

Je suis Shingo, Tome 1 (Le Lézard noir, 2017)

Je suis Shingo

Tome. 1 disponible

380p, 21€

Edition : Le Lézard Noir

 

 

704498265a9e3b0e28006afb692b9b56@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@@