Budget pharaonique, casting étoilé mais diffusion en streaming : à l’heure où les studios poussent la génération du Nouvel Hollywood sur le côté, Scorsese est allé chercher les moyens d’une ambition toujours verte dans les poches de Netflix. Les moyens et la liberté, aussi. Celle de proposer avec The Irishman un film de trois heure trente, pensé comme un long voyage cinématographique, car souverainement indifférent au tempo accrocheur d’une fiction télévisée. Un voyage, aussi, indexé sur le récit d’une grande fresque criminelle que le cinéaste filme comme un spectre évanoui dans les brumes du souvenir.

Tiré d’un livre de confessions, le scénario de Steve Zaillian semblait pourtant écrit de manière à renouer avec les films mafieux du cinéaste. The Irishman retrace ainsi la relation entre quelques capos de la mafia pensylvanienne et le leader syndical Jimmy Hoffa. On y suit l’itinéraire de Franck Sheeran (Robert de Niro), jeune vétéran de la seconde guerre mondiale, engagé comme homme de main par le chef mafieux Russel Bufalino (Joe Pesci). Discret, efficace et loyal, Frank va progressivement grimper les échelons de la famille jusqu’à devenir l’émissaire de la mafia auprès de Jimmy Hoffa, avec qui il se lie d’amitié. Quand les relations entre la mafia et le syndicaliste vireront à l’orage, il lui faudra choisir entre deux allégeances, et deux affections.

Sur le papier, The Irishman convoque donc tous les motifs de la filmographie scorsesienne sur son versant mafieux : l’histoire du crime comme métaphore de l’Amérique, sa cristallisation en tourment moral personnel, et la bataille sentimentale qui agite les hommes entre eux, jusqu’à l’épuisement de leur souffle. Film d’hommes où les femmes sont reléguées sur les banquettes arrières, film de criminels mus par des sentiments inavouables, film d’une contre-histoire de l’Amérique et d’un personnage existentiel pris dans les mailles de sentiments contradictoires : The Irishman s’avance comme la synthèse d’un cinéma qui a creusé son sillon dans les veines battantes d’hommes tourmentés et masochistes. Mais il le fait cette fois-ci à une place nouvelle, éloignée de l’intensité de la lutte, pour se nicher dans les flancs cotonneux du souvenir.

Déplié comme une série de flash-backs emboîtés les uns dans les autres, le films s’ouvre ainsi sur un plan séquence allant chercher la silhouette d’un Franck Sheeran décrépit dans un fauteuil roulant. Les travées brillantes des nights clubs et des casinos ont donc cédé la place aux couloirs moquettés des maisons de retraite. Tout le film s’annonce alors comme une émouvante expérimentation : que devient l’intensité de la mise en scène de Scorsese quand elle s’incarne dans des corps fatigués ? Que reste-t-il de son ADN (la jeunesse, l’énergie, le Nouvel Hollywood) maintenant qu’il s’avance vers sa panthéonisation sépulcrale ? Une autre vieillesse, nous dit le film, où la jeunesse serait elle-même devenue une chimère. Pourtant, ce fut longtemps la perspective de vieillir qui semblait impossible dans ce cinéma du chaos et de la violence. Difficile pour les personnages scorsesiens de faire de vieux os. Or, surprise : ils sont toujours là, et si vieux désormais qu’on prétend pouvoir substituer aux traits véritables de leur jeunesse une figure entièrement recomposée par un procédé technologique dit de « de-aging ».

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© Netflix (2019)

Pas la peine d’aller scruter, d’ailleurs, une once de réalisme dans cette manipulation de pixels. Le spectateur aura beau s’écarquiller les yeux, jamais il ne verra le vrai visage rajeuni des comédiens. Pire même, ce masque de la jeunesse semble constamment offrir les traits d’une vieillesse alternative, comme ravalée numériquement, et sous la façade de laquelle courrait encore la trace des rides et des affaissements de la peau. C’est qu’il y a une impossibilité ontologique à s’assurer de notre croyance dans ces faux visages d’acteurs connus depuis des décennies : le visage de Robert de Niro jeune est si parfaitement iconique que son souvenir barre toute autre tentative de rajeunissement.

The Irishman décompose les âges biologiques de la vie humaine pour les reformuler sous l’empire du souvenir.

En organisant l’impossibilité même de cette cure de jouvence, en refusant symétriquement de recourir aux conventions traditionnelles (par l’emploi d’autres acteurs pour interpréter les personnages plus jeunes), Scorsese s’est donc contraint à filmer des corps impossibles, des silhouettes vieillissantes surmontées de masques numériques irréels. Quand le supposément jeune Frank Sheridan entreprend de tabasser un commerçant sous les yeux effarés de sa petite fille, c’est du corps fatigué d’un vieux de Niro que sont envoyés des coups de pieds maladroits. Jusqu’au bout, son personnage se fera pourtant appeler « kid » par son mentor Russel Bufalino. Et, pendant que les hommes glissent d’un âge indéfinissable à un autre, au gré des souvenirs, les femmes semblent rester éternellement jeunes, comme prises dans la seule image de leur première rencontre, avant de disparaître brutalement du film. The Irishman décompose les âges biologiques de la vie humaine pour les reformuler sous l’empire du souvenir. Vieux, nous dit Scorsese, nous ne connaissons plus les traits de notre jeunesse. Nous ne pouvons que les imaginer à partir de notre figure présente, devenue le palimpseste de nos visages d’avant. D’un effet spécial, le cinéaste fait une mise en scène. Et de sa mise en scène, il fait une méditation sur la vie quand elle se tient indéfiniment au seuil de la mort, prise dans la trame mémorielle des sentiments.

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© Netflix (2019)

Tout le film est cerclé là, dans ces souvenirs évoqués du fond d’un fauteuil roulant, planté dans une chambre de vieillard qui attend son dernier souffle au fil de l’interminable automne de l’existence. Tout, c’est à dire : la vie d’un homme, ses amitiés perdues, une histoire de l’Amérique et, même, donc, cette fameuse mise en scène scorsesienne. Les travellings avant, la musique et les interventions de la voix off comme les vitesses d’enregistrement de l’image, qui en composent la musicalité traditionnelle ne mettent plus ici en valeur que des scènes sans gloire. La flamme psychopathe du Joe Pesci des Affranchis et de Casino réapparaît sous l’éteignoir quand un seul plan nous le montre rentrant tardivement chez lui le soir, la chemise tâchée de sang et le visage harassé. D’un film à l’autre, c’est une mythologie du cinéma qui se perpétue, mais dans laquelle la jouissance des héros a disparu de l’image. Ne reste qu’une immense fatigue qui achève de contaminer tout le film, en le recentrant sur le souvenir d’un long trajet en voiture, et d’une attente indéfinie dans les paysages estivaux de l’Americana.

Avec son trio d’acteurs, tous nés dans les rugissements adolescents du Nouvel Hollywood, Scorsese met un scène un véritable amour triangulaire qui ne peut se concevoir que dans l’état d’abandon où vous laisse le dernier âge de la vie.

C’est à travers cet épuisement (et l’effacement de toute jouissance) que le film peut alors faire sourdre la géologie sentimentale de ses personnages taiseux et violents. Avec son trio d’acteurs, tous nés dans les rugissements adolescents du Nouvel Hollywood, Scorsese met un scène un véritable amour triangulaire qui ne peut se concevoir que dans l’état d’abandon où vous laisse le dernier âge de la vie. Déplié au terme de l’existence, le film regarde l’affection trouble, mutique mais persistante des hommes entre eux. Mais si The Irishman filme loin des tempêtes de la vie, il ne s’autorise pas non plus à regarder ses personnages du point de vue de la mort.  Il se tient dans le temps suspendu d’un homme qui attend la fin, pile là où le présent n’existe plus, parce qu’entièrement envahi des souvenirs du passé. C’est un lieu sans représentation possible, échappant incessamment à nos regards, mais que Scorsese a pourtant le génie de filmer sans le dire. Alors qu’ils dorment dans les mêmes hôtels, Jimmy Hoffa prend ainsi soin de ne pas la fermer la porte qui le sépare de son ami Franck Sheridan. Plus tard, abandonné dans sa chambre de vieillard, Franck demandera à son tour à ce qu’on laisse la porte ouverte. D’une ouverture à une autre, Scorsese aura donc filmé une circulation de souffles et de sentiments, entre Jimmy et Franck, entre les vivants et les morts. Ni funèbre, ni éteint, The Irishman est un murmure d’amour poussé par cinquante ans de cinéma.

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© Netflix (2019)

The Irishman

Un film de Martin Scorsese

USA, 2019 – 3h29

Avec : Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci…

Diffusion France : Netflix

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