Six ans après Saudade, sort sur les écrans français Bangkok Nites, par lequel Katusya Tomita, peut-être le cinéaste japonais le plus important apparu depuis cette dernière décennie, explore pour la première fois un territoire autre que sa ville natale de Koku. Entre la Thaïlande et le Laos, il signe là son film ambitieux, une oeuvre vivante, grouillante, romanesque, tournée en sept langues, pleine de musiques, et auscultant de multiples trajectoires toujours entre passé et présent. Sur les pas de Hou Hsiao-hsien, d’Apichatpong Weerasethakul et surtout de lui-même, Tomita marche plus que jamais loin des routes balisées du cinéma mondialisé, qu’il soit auteuriste ou commercial. Une telle trajectoire à contre-courant valait bien une rencontre avec cet ex-chauffeur routier qui sublime la banalité comme personne.

Katsuya Tomita était à l’honneur au Festival du film de La Rochelle en juillet dernier. Pour la première fois en France, il a été possible d’y voir les quatre films du réalisateur de Saudade (2011), ses deux premiers étant inédits sous nos contrées. Et pour cause : fabriqués (c’est vraiment le terme) avec trois fois rien (un peu de pellicule Fuji 8 mm et/ou une petite caméra DV), sur plusieurs années, avec des amis acceptant de tourner le week-end et par un cinéaste exerçant en parallèle (jusqu’à récemment) le métier de chauffeur-livreur, Above the Clouds (2003) et Off Highway 20 (2007) sont des expressions à l’état brut, loin des canons professionnels, d’obsessions qui ne cesseront par la suite de se manifester. La dèche, l’ennui, la drogue, les casinos miteux fleurissant en bord des villes (pachinko), les petites frappes au service des yakuzas, les prostituées ou les ouvriers précaires, tous pris dans les rets d’un capitalisme de la bricole et le plus souvent enkystés dans sa ville natale de Kōfu (sauf dans son dernier film, Bangkok Nites), voilà la matière avec laquelle Tomita fait des films. Mais des films sans la moindre complaisance (ni vers le glauque ni vers l’embellissement artificiel), aussi lumineux que la réalité qu’il représente est sombre, ou plutôt qu’il construit avec une liberté totale, plus intéressé par les accidents du réel que par les cadenas d’un scénario. Par l’entremise de son producteur et interprète Terutarô Osanaï, nous lui avons surtout parlé de ses années de formation pour chercher à comprendre comment son regard s’était forgé, son éthique solidifiée.

Tomita

(DR)

Carbone : D’où vient votre envie de faire du cinéma ?

Katsuya Tomita : J’ai commencé à vouloir faire du cinéma vers 20-22 ans. À la majorité, je suis parti de Kōfu pour Tokyo afin de réaliser mon rêve de devenir musicien. Mais ça n’a pas fonctionné : je ne parvenais pas à gagner ma vie ni à vraiment percer. Je n’avais pas grand-chose à faire de mes journées, alors je me suis très vite retrouvé dans les salles obscures, à voir film après film. J’avais soudain accès à tout un pan du cinéma que j’ignorais, que je ne pouvais pas voir dans ma ville natale. C’était par exemple le cas de Tarkovski, auquel je pense puisque ses films ont été montrés à La Rochelle. C’est de là, je crois, de la cinéphilie que vient mon désir de devenir cinéaste.

Quels sont les films ou les cinéastes qui vous ont fortement marqué à l’époque ?

K.T. : C’est difficile de répondre à cette question (il réfléchit)… Je crois que les films de Fellini ont été importants.

C’est une réponse étonnante ! Cela ne ressemble absolument pas à votre cinéma ; Antonioni m’aurait moins surpris. Qu’en avez-vous tiré ?

K. T. : Je précise : Fellini n’est pas du tout mon cinéaste préféré. Mais la vision de certains de ses films a été importante dans mon parcours. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est dans Roma, quand la caméra sort du studio. On est dans les décors artificiels, il y a une parade, et hop on sort par un travelling. Ce passage du studio, de la fiction, vers la rue, le documentaire m’a procuré un choc profond. Fellini n’est bien sûr pas le seul à le faire, mais c’était la première fois que je voyais ça.

Et parmi les cinéastes japonais, lesquels ont compté ?

K. T. : Ce n’est pas vraiment vers le cinéma japonais que je me suis d’abord tourné, même si plus tard Ozu a été un choc. Mais celui qui m’importe le plus n’est pas très connu ; il s’appelle Mitsuo Yanagimachi. J’ai presque fait des copier-coller de certains de ses plans dans mon premier film Above the Clouds

Tomita

Saudade (2011)

Comment en êtes vous venu à faire ce film justement ?

K. T. : J’ai essayé de mélanger mes fantasmes avec ce que j’avais vécu et vu dans ma ville d’origine, les destinées des gens que je connaissais. J’ai commencé à en écrire le scénario à vingt-cinq ans. Il m’a fallu trois ans pour terminer le film. Aujourd’hui, je le trouve un peu trop réflexif, trop intériorisé. Comme s’il était fait dans ma tête avant tout. J’ai un peu de mal à le revoir, mais c’est normal non ? (Rires.)

Les films sont forcément la résultante de leurs conditions de tournage. En ce qui concerne Above the Clouds, le fait d’avoir mis aussi longtemps à le faire, avec le recul, quelles conséquences pensez-vous que cela a eues ?

K. T. : Le tournage a duré trois ans, et forcément le paysage a beaucoup changé. Et j’y suis particulièrement sensible. Filmer ces changements m’intéresse. Les acteurs eux aussi ont beaucoup changé en trois ans. Enfin, l’idée originelle qu’on a en tête est également susceptible de changer, et il faut savoir lui rester fidèle, tout en restant ouvert à son évolution inévitable. Tourner longuement a donc beaucoup de défauts et pose parfois des difficultés pour la continuité narrative, mais cela a aussi indéniablement une qualité : capter le mouvement irrémédiable des choses. Tous mes films ont mis un certain temps à être tourné : Saudade, par exemple, a été fait en un an et demi. Le sentiment de la perte, c’est quelque chose qu’à mon avis le cinéma peut et même doit capter. C’est son essence.

« J’aime la banalité, la familiarité. Je veux montrer qu’on peut s’habituer à tout. Le cinéma, en se focalisant sur certaines choses, peut en transformer la perception. »

Il y a eu des moments de découragements ? 

K. T. : J’étais chauffeur routier à l’époque, pour des chantiers, dans le bâtiment (je l’ai été jusqu’à après Saudade) et je tournais le week-end. Pourtant, malgré cela, ou peut-être grâce à cela, je n’ai jamais été découragé. Tourner constituait – et constitue toujours – un grand plaisir. Et c’était la même chose pour les membres de mon équipe. On était tous passionnés. Tellement qu’on se fichait de la façon dont cela se terminerait, dont on sortirait le film. Tout ce qui comptait était de faire un beau film, peu importe la suite.

Et appréciez-vous votre métier de chauffeur ou était-ce une corvée ?

K. T. : Au début, c’était juste un boulot alimentaire, mais j’ai réussi à en tirer le meilleur. C’était un travail de nuit qui me laissait mes week-ends et qui me permettait d’aller souvent à Kōfu. Ainsi, j’avais le double avantage de pouvoir faire des repérages (rires) et de n’avoir personne à qui parler, puisque tout le monde dormait, ce qui me permettait de pouvoir me concentrer sur mon scénario. Conduire la nuit, en écoutant la radio, simule l’inspiration ! Comme je tournais dans ma ville natale, je connaissais des gens qui me racontaient des choses, et ces choses aussi ont nourri mes films…

Tous vos films se passent dans des zones périurbaines, des lieux de transit qui ne sont ni la ville ni la campagne et qui sont souvent assez laids. Entendez-vous rendre une certaine noblesse, une certaine beauté à ces sites ?

K. T. : Mon intention est moins de trouver de la beauté ou de contrer la laideur que de ne pas juger. Tout simplement. J’aime la banalité, la familiarité. Je veux montrer qu’on peut s’habituer à tout. Le cinéma, en se focalisant sur certaines choses, peut en transformer la perception. Dès lors, peu m’importe les critères usuels de beauté : si c’est filmé, pour moi c’est intéressant. Point.

C’est vrai pour les paysages, mais aussi pour les personnages, qui sont le plus souvent des marginaux… Vous n’avez jamais de regard surplombant sur eux. Et vous gardez toujours une certaine pudeur – pas de scènes de sexe entre clients et prostituées par exemple…

K. T. : Oui, c’est exactement ça. Merci beaucoup de l’avoir noté. Tout ce dont on est en train de discuter peut se synthétiser par ce dont on a parlé au début de l’entretien : ce choc que j’ai eu en voyant Roma de Fellini. Ce qui est toujours important pour moi, c’est de comprendre que la réalité est là. Je n’ai pas à l’expliquer, j’ai juste à la proposer au public. Dépouillée de sens. Aussi brute que possible. Mon regard agit comme un filtre, c’est évident, mais ça, il ne m’appartient pas de l’expliquer. C’est cette bouffée de réalité que j’ai ressentie et que je cherche toujours à retranscrire.

Tomita

Bangkok Nites (2016)

Filmographie

Above the Clouds (2003)

Off Highway 20 (2007)

Saudade (2011)

Bangkok Nites (2016)

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