Retour sur La Saison des flèches et Les Gueules rouges, deux bandes dessinées françaises qui réinvestissent avec originalité le mythe des Indiens d’Amérique du Nord. Entre réalités hexagonales et fantasmes de l’Ouest sauvage, elles tracent à l’aide de ces éclaireurs de l’imaginaire une piste ouverte à toutes les transgressions.

Des personnages qui peuplent notre petit cinéma intérieur, peu sont ceux qui incarnent tout un peuple – qui plus est un peuple ayant vraiment existé avant de disparaître presque corps et bien. Ils sont tout aussi rares à avoir si radicalement changé de nature et de traitement en l’espace de quelques décennies. Longtemps limités à un archétype du mal, les Indiens ont imprégné la contre-culture des années 1960 par le biais des westerns révisionnistes et de la redécouverte d’une civilisation plus riche et sophistiquée qu’on avait bien voulu l’admettre jusque-là. D’abord Némésis des pionniers défendeurs des valeurs morales et religieuses, l’Indien a été reconfiguré en victime d’une des pires tragédies de l’Histoire : il s’est alors métamorphosé en Héros. L’homme blanc ayant déçu, le peau-rouge devient un repli de sagesse à côté duquel l’humanité était passée. Alors que JFK a été assassiné et que le pays s’embourbe dans la guerre du Vietnam, le rêve américain se fendille de partout et laisse apparaître ses limites – à cette occasion sont dévoilées l’horreur de ses racines, fondées sur le massacre des Indiens, véritable génocide qui inscrit la culpabilité et l’injustice dans l’ADN des États-Unis. Dès lors, face aux scandales politiques et financiers de l’actualité, devant les inquiétudes écologiques de plus en plus vives, vis-à-vis des crises de conscience morales et philosophiques, l’Indien s’impose comme un modèle dont le langage, les codes et la fierté tissent le fil secret de toutes les résistances face aux régimes d’oppression de l’Histoire. Il est celui qui combat un pouvoir illégitime, qui défend son identité et travaille en permanence à trouver un équilibre avec le monde.

La liberté sans réserve

La France profite aussi de ce changement de point de vue, même si l’impact est sans doute plus superficiel. Depuis le début du 20èmesiècle, l’argot français suit aveuglément le stéréotype : « indien » renvoie d’abord à une façon péjorative de juger un personne souvent à cause de son comportement original, tandis qu’« apache » désigne un individu hors-la-loi, en conflit avec la société et ne reculant devant aucune extrémité pour parvenir à ses fins. Ces considérations négatives autour de la marginalité finissent par être revendiquées avec passion alors que triomphe sous le ciel morose de la France giscardienne la contre-culture post-mai 68. Ces termes ne sont plus des insultes, mais des signes de distinctions. Parmi toutes les revues dédiées à l’underground culturel et artistique, il en est une qui adopte le nom de Geranonymo, heureux collage entre Geronimo, icône héroïque et rebelle, et l’anonymat éternellement nécessaire aux luttes libertaires. Aux côtés d’Actuel ou de L’Écho des savanes, Geranonymodéfend une nouvelle vision de la création et de l’engagement, radicale et combative. Jouant des images de western à la façon du Pop-art, la revue est savoureusement sous-titrée « la liberté sans réserve ». Le jeu de mot frappe aussi fort qu’un coup de tomahawk : les « apaches » qui composent la rédaction veulent conquérir d’autres espaces que les locaux dans lesquels ils sont confinés pour défendre leur utopie politique. Sans frontières ni règles, sans œillères ni censure, sans limites dans tous les sens du terme, l’indien montre la voie aux intellectuels des années 1970.

La liberté sous conserve

Il faut attendre 2009 et La Saison des flèches pour trouver une œuvre entière fondée sur ce principe. Rééditée au printemps dernier aux éditions de la Cerise, la bande dessinée de Samuel Stento et Guillaume Trouillard est une farce féroce et jouissive qui semble puisée dans l’esprit anarchiste et frondeur des seventies. Tout commence dans l’absurde le plus complet, celui que se disputent Ionesco et les Monty Python. Un couple de retraités charentais reçoit avec fébrilité un petit colis : une boîte de conserve Mulligan’s. Comme l’explique le récit avec force documents « authentiques », Irving McMulligan a inventé un procédé invraisemblable permettant de mettre les Indiens en conserve. Depuis une siècle, grâce à Mulligan’s Tradition Inc., le rêve américain s’exporte et se consomme dans le monde entier, sans colorant ni conservateur… Les usages de ces indiens ainsi mis en boîte suivent l’air du temps. Dès l’origine, la vision est à double tranchant, tout comme le progrès a ses inévitables revers : « Pensons aux générations futures, déclare le jeune Irving. Qui vont-ils pendre s’ils n’ont plus d’Indiens ? Ne faudrait-il pas les préserver ? Les mettre en conserve ? » La plaisanterie met en perspective la façon dont la nation américaine a construit son futur en éliminant les autochtones de leur territoire. Mieux : en évacuant toute espèce de culpabilité par leur confinement dans des réserves, dont la boîte de conserve est l’expression tout à la fois méchamment littérale et décalée (premier principe absurde entre tous). Au fur et à mesure que s’écoule le 20èmesiècle, le produit suit la trajectoire de la société américaine : l’Indien se fait tour à tour garantie du confort ménager et objet de divertissement. Concept pop par excellence depuis les boîtes Campbell’s d’Andy Warhol, la conserve impose surtout le symbole du consumérisme. La liberté incarnée par l’Indien, le rêve associé aux terres américaines, l’esprit pionnier qui manque tant à notre époque, tout cela n’est plus devenu qu’un objet de consommation comme un autre. Sans doute que la figure insurrectionnelle du peau-rouge (tout comme celle de Che Guevara, par exemple) est elle-même devenue une marque déposée, objet de désir plus que modèle de vie, signe dénaturé de sa signification, qui s’affiche sans jamais se saisir tout à fait.

Même réifiée par la société de consommation, la figure de l’Indien conserve une identité indomptable et impénétrable, mystérieuse et mystique, que la stérilisation industrielle à grande échelle n’a pas réussi à réduire.

Du mûrissement des flèches

Au-delà des désillusions et de la satire, il y a un discours situationniste à l’œuvre dans l’album de Stento et Trouillard. Le chef de famille indien est baptisé Gérald par les héros de l’album : son étymologie ne pourrait-elle pas être liée à Geranonymo ? D’abord consommateurs désœuvrés (sans activités, sans enfants, sans but tangible dans l’existence), le couple de retraités fait l’apprentissage des valeurs signifiées par la famille indienne sortie de la conserve. Le mari tient un journal, qui sert de fil narratif à l’action, mais pas seulement. Entre les lignes tendres et grotesques se devine une approche qui déplace déjà l’objet de consommation initial : une démarche presque anthropologique, ouverte à la différence et curieuse d’en comprendre les coutumes. D’abord déshumanisés par la mise en conserve ainsi que l’assimilation fréquente à des animaux de compagnie, les Indiens gagnent en épaisseur et en densité : ils vivent. Tant et si bien qu’ils finissent par avoir une influence sur le couple, bien plus que l’inverse. Même réifiée par la société de consommation, la figure de l’Indien conserve une identité indomptable et impénétrable, mystérieuse et mystique, que la stérilisation industrielle à grande échelle n’a pas réussi à réduire. D’abord en décalage avec les deux retraités et leur environnement civilisé (ils font du canoé dans la baignoire, installent un tipi dans le salon, tirent à l’arc dans la chambre à coucher), ils se l’approprient et le transforment progressivement.

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La Saison des flèches - Les Editions de la Cerise (2018)

Au départ plaisamment absurde, la bande dessinée bascule alors dans une dimension géniale, l’appartement bourgeois et sans balcon se métamorphosant peu à peu en un véritable ersatz du continent nord-américain, nécessitant plusieurs jours et même des semaines pour être traversé (aller dans le frigo est une véritable expédition polaire) et imposant à ses locataires d’en cartographier les nouveaux horizons. Les auteurs appliquent ainsi à la lettre les préceptes d’un Guy Debord, qui appelait de ses vœux une réappropriation de l’espace urbain par le jeu, de façon à en dérégler la planification raisonnée par les pouvoirs publiques et pour en faire le lieu toujours renouvelé des possibles et de la liberté. Le récit se mue ainsi en beau poème épique, au cours duquel les retraités s’élèvent en chef de fil d’une rébellion contre la machine administrative et sclérosante, découvrant au-delà de la vie active traditionnelle les ressources d’une existence meilleure délivrée des contingences déraisonnables du réel. Ils deviennent des Indiens, des Apaches, des hors-la-loi, des nouveaux bons sauvages en prise avec les fondements du monde. En fait, la bande dessinée relève du poème dès ses premières pages, dans lesquelles même le quotidien est transcendé par le style magnifique de Trouillard, ses couleurs lumineuses et transparentes, et ses lignes qui semblent déjà onduler sous l’effet d’une submersion onirique. Une flèche plantée dans le sol devient un arbre, dont les fruits sont à leur tour des flèches : on ne pourrait rêver meilleur destin pour le livre, semant dans l’esprit de ses lecteurs les germes d’une insurrection de l’imaginaire, reconfigurant l’espace et la vie qui s’y déploie pour en faire la reconquête.

Avec Les Gueules rouges, Dupont et Vaccaro saisissent dans l’intervalle entre deux temps et deux univers l’occasion de figurer la condition de notre humanité : celle de l’Indien.

Wild Wild Germinal

L’approche de Jean-Michel Dupont et Eddy Vaccaro est différente, mais elle s’inscrit dans une trajectoire identique. Nordiste d’origine, le scénariste du fabuleux Love in vain a entrepris avec Les Gueules rouges (paru en 2017 chez Glénat) de réaliser un récit aux couleurs de l’imaginaire mais sans se départir à aucun moment d’un strict réalisme. En dehors des péripéties et des personnages, tout est vrai : la vie dans les corons, le travail des mineurs et la venue du cirque de Buffalo Bill à Valenciennes lors de l’été 1905. Cet événement bouleverse la vie du jeune Gervais, excellent écolier dont le seul malheur est d’être né dans une famille de mineurs, le déterminant envers et contre ses talents à le devenir à son tour. Sur les bancs de l’école publique, Gervais rêve en écoutant les histoires de son instituteur à propos de la conquête de l’Ouest. Lorsqu’il apprend que le Wild West de Buffalo Bill fera une représentation dans la grande ville voisine, il n’a plus qu’un désir : y assister. Élément perturbateur à plus d’un titre, la collision entre les mornes plaines cendreuses du bassin minier et l’univers déjà si cinématographique du western autorise aux auteurs un mélange des genres inédits, transfigurant les étendues nordistes en prairies américaines, les terrils en canyons, les chevalets de forage en Forts de cavalerie. Profondément romanesque, le récit est travaillé par le choc entre ses deux univers. Dupont s’attache à ne rien altérer de la réalité de l’époque, du langage patoisant aux idéologies souvent embarrassantes et exprimées sans filtre.

Au-delà d’un réalisme social qui évoque fatalement Émile Zola, le scénariste s’emploie surtout à inscrire son jeune héros dans le déterminisme qui est celui du monde ouvrier pendant une bonne partie du 20èmesiècle. Le destin qui s’impose à lui en est d’autant plus tragique qu’il est pleinement accepté, dans la totale résignation des mineurs qui voient encore leur vie dans les corons comme une chance. Là, Dupont se distingue radicalement du modèle zolien en coupant court à tout misérabilisme larmoyant. Sa peinture du quotidien n’a rien de sordide, elle est même plutôt joyeuse et pittoresque, souriante et touchante, mais sans rien enlever à la précarité d’une vie qui ne laisse aucune place au rêve. Or, rêveur impénitent, Gervais voit plus loin que l’horizon tout tracé dont le modèle paternel donne toute la mesure. Ce n’est pas la pauvreté et la dureté de la vie que le jeune garçon veut fuir, mais une existence au programme inflexible comme la descente quotidienne au fond de la fosse et un décor qui jamais ne pourra être autre que celui de la cité ouvrière. Il veut rejoindre les Indiens, faire de sa vie une aventure nomade à la découverte d’un ailleurs sans cesse reculé. Le cirque en est le miroir (d’une certaine façon aussi, miroir aux alouettes) : il invite à l’errance buissonnière, à la fraude comme initiation à l’imaginaire, au vagabondage nocturne en nouvelle chevauchée fantastique. La fascination pour les Indiens puis l’amitié qui Gervais noue avec eux ne disent qu’une seule : il n’est pas d’imaginaire qui ne soit aussi transgression, il n’est pas de rêve qui ne cherche à resquiller avec le réel, il n’est pas de fiction qui ne veuille corriger la vie.

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Les Gueules rouges - Glénat (2017)

Été indien

Chronique sociale, rêverie d’entre-deux âges, intrigue policière nonchalante, Les Gueules rouges fait penser à l’œuvre romanesque de Pierre Véry par sa capacité à marier l’inconciliable en une alchimie féérique pourtant jamais loin du désenchantement. Vaccaro a recours à la technique de l’aquarelle pour diluer ces différents univers et leur apporter les teintes appropriées de la mélancolie. Le sentiment est sans doute attaché au récit d’une enfance qui est peu à peu éclipsée par l’âge adulte, mais il transparait surtout dans un discours politique porté avec lyrisme. Malgré leurs différences et leurs discordances à tous niveaux, les mineurs partagent avec les Indiens des valeurs communes. Gueules noires, gueules rouges, un destin similaire. La situation des mineurs actualise l’histoire des Indiens, faite de manipulations et d’exploitation, d’injustices et d’horreur. Les Apaches sont victimes de l’homme blanc ; les mineurs, des riches propriétaires industriels. Les peaux-rouges ont été massacrés, les ouvriers risquent à chaque instant leur vie au fond de la fosse – nombreux sont ceux qui y resteront, à plus ou moins long terme. Tous deux dépendent d’un pouvoir qui n’a que faire de la justice, de l’équité et de la morale. Les guerres indiennes semblent se prolonger dans les luttes sociales du 20èmesiècle, des grèves emmenées par Émile Basly à la montée des idéologies anarchistes et communistes.

Les gueules rouges confondent ainsi le signe de distinction ethnique et l’insigne politique. Mais ces luttes se terminent inévitablement de la même façon, l’Histoire faisant inlassablement ressurgir les mêmes vainqueurs. La saison des Gueules rouges est placée sous les hospices d’un été caniculaire, mais c’est en réalité un été indien, qui prolonge sa douceur de vivre alors que tout est déjà terminé. Avec ce chef d’œuvre crépusculaire, Dupont et Vaccaro saisissent dans l’intervalle entre deux temps et deux univers l’occasion de figurer la condition de notre humanité : celle de l’Indien, peuple en voie de disparition, dépossédé de son destin et de ses terres, mais qui peut encore conquérir l’imaginaire collectif. De La Saison des flèches aux Gueule rouges, les Indiens ne se contentent pas d’une réserve comme espace plus ou moins préservé du monde extérieur, ils n’engagent pas non plus à une lutte sauvage et sanguinaire, mais ils invitent à imaginer de nouveaux territoires à cheval entre le réel et la fiction.

Indiens

Les Gueules rouges - Glénat (2017)

Références

Geranonymo – 1972 / 1975, quinze numéros consultables ici

La Saison des flèches – Samuel Stento et Guillaume Trouillard, Les Editions de la Cerise (2018)

Les Gueules rouges – Jean-Michel Dupont et Eddy Vaccaro, Glénaat (2017)

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