Wes Anderson n’a jamais filmé autre chose que des îles. Investissant manoirs, sous-marins, trains et palaces, son cinéma obéit à une logique de retranchement insulaire dont L’Île aux chiens marque l’aboutissement. Avec ses paraboles politiques emboîtées façon poupées russes, cette fable canine se rêve en allégorie sur la domination sociale. Mais le goût pour les figurines à customiser est-il compatible avec ce genre de hautes préoccupations ? La soudaine passion révolutionnaire d’Anderson relève-t-elle d’autre chose que d’une lubie de démiurge un peu las de sa routine petite-bourgeoise ? Il faut ratisser ce nouvel îlot magique et ceux de ses anciens films pour déterminer si Anderson tient enfin sa grande robinsonnade. 

À qui s’ennuierait ferme devant les films de Wes Anderson, avec leurs défilés de perdants magnifiques et croquignolets (canidés velus ou stars moustachues, au choix), il reste toujours la possibilité de se laisser aller à une petite expérience de pensée. Celle-ci est simple : serait-il possible de donner un grand coup de pied dans cette filmo et d’intervertir les scénographies de chaque intrigue ? The Grand Budapest Hotel dans les entrailles du sous-marin de La Vie aquatique : ça roule plutôt bien. La Famille Tenenbaum dans les wagons cossus d’À bord du Darjeeling Limited : check. Fantastic Mr. Fox sur l’île de Moonrise Kingdom : sure, why not. Tous ces décors paraissent interchangeables, en tant qu’habitacles où bouillonnent les névroses de ses personnages, dont les enjeux sont redondants – enfoncer les portes de la lose, prendre sa revanche sur la norme. L’amicale des fans de Wes Anderson répondra qu’on refait de toute manière sans cesse le même film, qu’il n’existe en tout et pour tout qu’une vingtaine de récits archétypaux que chaque conteur se charge de réarranger à sa manière et qu’il est donc logique que les cocons dorés du réalisateur se suivent et se ressemblent, comme se ressemblent les histoires vécues par tous ses marginaux au cœur vaillant. 

Seul au monde

Mais l’interchangeabilité raconte aussi l’absence de lien entre les personnages et leur environnement : les premiers sont rarement façonnés par le second. Comme s’ils n’avaient aucun poids, les murs qui portent les récits ne façonnent jamais les psychologies et les humeurs (encore une fois, on imagine Steve Zissou rêvasser à sa gloire prochaine aussi bien dans un sous-marin que dans un dirigeable ou un ULM). Le problème n’est donc pas que le monde de Wes Anderson évolue en vase clos, c’est qu’il n’existe nulle part, pas même dans la tête de son créateur. Le phénomène est criant dans L’Île aux chiens, quintessence du désir insulaire d’Anderson. On le sait, la parcelle de terre sur laquelle échoue un Robinson (ou plusieurs, comme ici) est toujours le modèle réduit du monde lui-même. D’ailleurs, en inventant le terme « robinsonnade », Marx pensait à l’Occident miniature qu’était l’île de Daniel Defoe, utopie puritaine et paradis capitaliste en jachère. Mais L’Île aux chiens, c’est la maquette sans son modèle : une allégorie politique s’y déploie, même si le monde auquel elle fait référence est aux abonnés absents. La troupe de quadrupèdes parquée en quarantaine sur cette immense décharge suite à une épidémie canine va faire l’apprentissage de la résistance. En aidant un petit garçon japonais égaré à retrouver son chien, elle va déjouer – partiellement, car rien n’est jamais complètement résolu chez Anderson – un complot international, impliquant un Japon dystopique (à nouveau impérial) et des chats hypocrites bien contents de la misère des chiens. 

Ile aux chiens - Wes Anderson

© 2018 Fox Searchlight

L’Île aux chiens, c’est la maquette sans son modèle : une allégorie politique s’y déploie, même si le monde auquel elle fait référence est aux abonnés absents.

Bien sûr, la fable militante n’est que prétexte pour élancer les aventuriers sur un rail burlesque et tordu tous azimuts. Aucun mal à ça, si ce n’est que le déracinement de l’île parasite aussi bien la charge politique que les moyens d’identification. D’autant que la transformation en animal du héros andersonien est plus radicale qu’au temps de Fantastic Mr. Fox : affranchis de tout anthropomorphisme, les chiens s’appellent Chief, Rex, Spots, aboient et marchent sur leurs quatre pattes – une manière d’enfoncer le clou métaphorique, les laissés-pour-compte de la mondialisation se retrouvant dans la position de toutous errants. Le déséquilibre dont souffre le système andersonien n’est jamais apparu aussi clairement : c’est bien parce que son monde sous cloche flotte au milieu de nulle part que le réalisateur a besoin d’appuyer sur tous les traits (certes jolis, ici et là) afin de rendre réelle et intelligible la danse des marionnettes. Les clichés fatigants pleuvent donc, qu’il s’agisse de cette île en forme de décharge pour intouchables, faussement poisseuse (tout sent désespérément le propre, comme d’habitude), ou des méchants bureaucrates japonais tirant les ficelles et vociférant entre deux découpes de sushis.

Retranchement

Si le paysage de l’île est à la fois déréalisé et pavé de stéréotypes, que peut-il rester ? Un vague making of du film en soi, un documentaire « en cuisine » sur la texture des figurines, leur mobilité. Et il est vrai qu’elles sont hypnotiques, grâce à leur cadence indéfinissable, leur manière de se figer dans l’instant et de repartir aussitôt au galop, tournant en rond sur cette plate-forme cradingue et surchargée de matière. Comme il le faisait en pomponnant ses acteurs organiques, Anderson se concentre sur le tracé des silhouettes mais oublie, c’est typique, de régler le regard sur celui des personnages (dont les grosses pupilles se ressemblent cruellement, au point qu’on les confond vite – la fine caractérisation à la Pixar est bien loin). En somme, le démiurge ne dissimule même plus son désir impérieux de se retrancher dans une chambrette hors du monde où il peut fabriquer sans qu’on l’ennuie un cinéma qui, à trop s’échouer sur des îles, en est devenu une. Paradisiaque ou carcérale, c’est à voir.

Ile aux chiens - Anderson

© 2018 Fox Searchlight

L'île aux chiens

Un film de Wes Anderson

États-Unis, 1 h 41 (2018)

Avec (voix) : Bryan Cranston, Bill Murray, Edward Norton, Koyu Rankin, Jeff Goldblum…

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