Cinquante-quatre ans, c’est le temps qu’il aura fallu à Ikarie XB-1 pour enfin atterrir dans les salles françaises. Réalisée par Jindřich Polák à l’orée des années 1960, cette fierté oubliée du cinéma tchécoslovaque n’a en effet jamais pu percer officiellement le rideau de fer. Il faut dire qu’à l’époque, les interactions économiques et culturelles entre les deux Europe se réduisaient à peau de chagrin, l’Est et l’Ouest se tournant le dos telles deux vieilles tantes fâchées. Pourtant, l’histoire avait plutôt bien commencé : sélectionné au festival de Trieste, en Italie, Ikarie XB-1 avait remporté le Grand Prix ex æquo avec La Jetée de Chris Marker, autre joyau du cinéma d’anticipation.

© The Jokers / Capricci Films

Malgré son prix à Trieste, Ikarie XB-1 n’a pu échapper au triste destin promis aux œuvres de sa catégorie. Comme ce fut le cas pour La Planète des tempêtes de Pavel Klouchantsev (dont les droits ont été rachetés par Roger Corman, qui, après un remontage, l’a diffusé dans les salles américaines en 1965, sous le titre Voyage sur la planète préhistorique), les bobines d’Ikarie XB-1 ont été récupérées par une société peu scrupuleuse (American Film Pictures, spécialisée dans la série B pour teenagers), laquelle a sans ménagement fait passer l’œuvre de Jindřich Polák sur son lit de Procuste anti-soviétique. Ainsi, loin de se contenter de renommer le film (Voyage to the End of the Universe) et de le doubler en anglais, les producteurs n’ont pas hésité à américaniser le générique en modifiant tous les noms de la distribution et de l’équipe technique (Jindřich Polák, le réalisateur, devint Jack Pollack ; Zdeněk Štěpánek et František Smolík, les interprètes principaux, prirent le nom de Denis Stephens et Francis Smolen).  Un american washing de circonstance, auquel s’ajouta un caviardage brutal de plusieurs morceaux de séquences, peut-être suspectées de fantasmer un peu trop fort la chute des États-Unis.

Pour rappel, l’histoire se déroule dans un futur mondialement pacifié (par le communisme ?), où l’homme, réconcilié avec lui-même, a cessé de se chercher querelle. Le film suit spécifiquement le destin de l’astronef Ikarie, qui explore les confins de l’espace à la recherche de nouvelles formes de vie. Or, au cours de son périple, la mission croise l’épave d’une installation militaire abandonnée depuis deux siècles, le Tornado, qu’on devine appartenir aux Yankees. À l’intérieur, les scientifiques y retrouvent un équipage décimé, dont on apprendra un peu plus tard qu’il s’est entretué froidement au moyen du Tigger Fun, un gaz létal. Dans la version américaine, la scène a été réécrite pour faire croire à un simple incident technique. De même, tout sous-entendu réprobateur a discrètement été élagué, de l’allusion aux torpilles nucléaires remplissant les soutes de l’épave à cette réflexion sans équivoque du doyen des membres d’Ikarie : « Nous avons découvert le XXe siècle. Ce n’étaient pas nos ancêtres, c’était de la racaille : ceux qui ont laissé derrière eux Auschwitz, Oradour et Hiroshima. »

Sous ses airs de vitrine politique, Ikarie XB-1 est pensé comme un jalon vers une nouvelle forme de science-fiction réaliste.

La Guerre des étoiles

Rappelons qu’en 1963 la guerre froide battait son plein : quelques mois à peine après la crise des missiles de Cuba, la crainte d’un conflit nucléaire est encore dans toutes les têtes. Finalement raisonnables face à la perspective de l’Apocalypse, les colosses soviétiques et américains continuent néanmoins de faire feu de tout bois pour arbitrer leur suprématie idéologique. Avec, comme champ de bataille privilégié, le cinéma – et notamment à travers un genre, la science-fiction, qui confère à ce duel un viatique allégorique inépuisable. Dix ans avant Ikarie XB-1, Byron Haskin adaptait ainsi  La Guerre des mondes de H. G. Wells, en faisant des extraterrestres – descendus de la « planète rouge » pour envahir les côtes tranquilles de la Californie – le symbole à peine voilé du péril communiste.

Dans le prolongement de cette guerre des représentations, les années 1960 observent d’un œil émerveillé les deux rivaux mettre tout en œuvre pour conquérir le wild wild space et mieux affirmer leur statut de superpuissances technologiques. Une course qui, en 1963, est loin, très loin de tourner à l’avantage des États-Unis : le premier objet envoyé dans l’espace en 1957 est soviétique (Spoutnik 1), de même que le premier être vivant (la chienne Laïka). Enfin, le premier Icare moderne, Youri Gargarine, déploie ses ailes en 1961, aidé d’un vaisseau Vostok aux couleurs de l’URSS. La Lune, survolée par la sonde Luna 1 en 1959, semble même à portée de main. C’est donc enivré par cette série de succès triomphants que s’élabore Ikarie XB-1, superproduction sponsorisée par la République socialiste tchécoslovaque, qui y voit un moyen idéal de flatter la Mère Patrie.

Financé grassement par l’appareil d’état, Ikarie XB-1 reste toutefois relativement tempéré sur le terrain de la propagande. Sous ses airs de vitrine politique, le film de Polák est surtout pensé comme un jalon vers une nouvelle forme de science-fiction réaliste. Membre de la Nouvelle Vague tchèque, le réalisateur s’attelle ainsi au recensement de toutes les récentes découvertes scientifiques afin de crédibiliser les péripéties de son voyage intersidéral – adapté d’une œuvre de Stanislas Lem, le futur auteur de Solaris. Au menu : dilatation temporelle, base spatiale en orbite géostationnaire, radiations solaires, etc. Un souci de crédibilité qui prend néanmoins place dans un imaginaire technologique encore primitif (les intérieurs de l’astronef, d’inspirations Art déco et constructiviste), sensiblement influencé par les films de science-fiction des fifties (on pense parfois à Planète interdite de Fred McLeod Wilcox, sorti en 1956). Dans Ikarie XB-1, on organise des bals dansants durant lesquels on sirote des flûtes de champagne, on entretient son organisme dans d’opulentes salles de sport, on se passe des mélodrames dans un cinéma prévu à cet effet. Et la vie en communauté dans le cosmos finit par ressembler à une colonie de vacances entre gros QI.

Avec Apollo 11, une nouvelle affaire de pionniers et de New World commence : aller dans l’espace, ce sera désormais élargir les frontières des États-Unis.

Un petit pas pour la science-fiction

Techniquement, le film paraît aujourd’hui à la fois élégant et désuet, avec ses jolies maquettes de série Z planant sur fond d’étoiles scintillantes. Si la révolution figurative est proche, si elle pointe même le bout de son nez au détour de quelques plans (des plans de couloirs et de salles des commandes à la froideur impeccable, qui semblent annoncer les intérieurs pétrifiés par la peur d’Alien de Ridley Scott), Ikarie XB-1 a pourtant quelque chose de l’objet transitoire, synthétique, bizarrement daté. C’est bien simple : le film sort en 1963, quatre ans avant 2001 : l’Odyssée de l’espace. Pourtant, c’est comme si une éternité de recherches et d’inventions techniques séparait ces deux prétendants au titre de première fiction spatiale immersive.

Il faudra en effet attendre Stanley Kubrick et son hyperréalisme plastique pour observer la science-fiction cinématographique opérer ce bond de géant bientôt formulé par Neil Armstrong sur la Lune. À ce titre, il n’est peut-être pas anodin que le film de Polák émerge précisément au point de bascule de la conquête spatiale. Malgré son retard, l’Amérique remportera en effet le sprint cosmique final, pour venir planter le Stars and Stripes dans le désert lunaire lors de l’été 1969. Avec le recul, la victoire fut autant technologique que symbolique : avec cet alunissage réussi et copieusement diffusé à travers le monde, l’humanité semblait enfin parvenue à croiser son destin avec celui des étoiles. Mais ce destin sera bel et bien celui de l’Amérique, qui s’emploiera à coloniser et vampiriser définitivement l’imaginaire spatial. Avec Apollo 11, une nouvelle affaire de pionniers et de New World commence : aller dans l’espace, ce sera désormais élargir les frontières des États-Unis, rejouer dans l’immensité de la Voie lactée les mythes de Christophe Colomb et du Mayflower.

The Jokers / Capricci Films

Vers l’Amérique et au-delà

Pour l’URSS, c’est, à l’opposé, la fin du rêve de socialisme astral – un rêve initié par des films comme Aelita de Yakov Protazanov, qui fantasmait en 1924 la libération de Mars par le socialisme. 1969 sonnera pour ainsi dire le glas de cette industrie cinématographique épique et exaltée. Trois ans plus tard, Andreï Tarkovski tentera bien un dernier voyage, mais ce sera précisément sous la forme d’un chant du cygne, venu solder l’échec des conquêtes d’antan et tendre un miroir névrotique à la vieille Russie – « Les autres mondes ? Pour quoi faire ? Nous cherchons simplement un miroir », reconnaîtra ainsi, passablement blasé, l’un des membres de la station d’observation de la mystérieuse planète Solaris.

Un constat amer et un abandon progressif du folklore sidéral aux seuls Américains, dont on peut du reste trouver un indice cruel dans le remontage d’Ikarie XB-1 par American Film Pictures. Dans la version originale, la mission parvenait après quelques errements à ses fins en découvrant l’existence d’une planète habitée dans le système Alpha Centauri. Le plan final nous laissait ainsi face à la contemplation lointaine d’une ville extraterrestre. Dans la version américaine, cette mégalopole alternative a été remplacée par l’île de Manhattan, offrant à l’équipage médusé le panorama de sa skyline et de sa statue de la Liberté. Un twist à la fois grandiloquent et ironique, qui pirate la trame initiale du film pour en inverser tous les curseurs : on suivait donc, depuis le début, le voyage d’une communauté extraterrestre, venue frapper à la porte de la Terre et accueillie comme il se doit sur le perron de l’oncle Sam. La pirouette était grossière, mais elle avait aussi quelque chose de prophétique. Car pour l’URSS et ses satellites européens, le ciel étoilé ne sera bientôt plus synonyme d’espérance : à quoi bon, en effet, persister à s’aventurer dans l’espace, si c’est pour éternellement échouer sur les rives de l’Amérique ?

Ikarie XB-1

Un film de Jindřich Polák

1963 – République tchèque – 1 h 26

En salles le 19 avril 2017 – Distribution : The Jokers/Capricci Films

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