Crazy Day (I Wanna Hold Your Hand en V.O.) ne date pas d’aujourd’hui, mais de 1978. Il raconte toutefois une autre époque : l’année 1964, et la Beatlemania s’abattant sur la jeunesse américaine. Un film du passé, au passé, mais qui annonce une œuvre future, celle de Robert Zemeckis, le maître des paradoxes temporels. Four cuisant à sa sortie, le film a été distribué en France en 1985 grâce au succès d’À la poursuite du diamant vert. De retour en vidéo aujourd’hui, en 2018 (vous suivez ?),  Crazy Day tire le portrait rigolard d’une génération tourneboulée par une révolution pop-culturelle. 

Peu de personnes ont vu I Wanna Hold Your Hand, mais l’humanité connaît son climax par cœur. Il se situe le soir du 9 février 1964. Les avenues et les malls d’Amérique sont à moitié déserts, tous les regards de la nation étant rivés sur le mythique Ed Sullivan Show. L’émission de variété est le lieu de tous les grands adoubements pop : quelques années auparavant, le King et son obscène danse du bassin y étaient devenus fréquentables. Les voilà détrônés pour de bon par les Beatles, que Sullivan reçoit ce soir-là. Les quatre apparitions encravatées entonnent « All My Loving » par-dessus les cris stridents. En contrechamp, le public offre un spectacle au moins aussi démentiel. Personne n’oubliera avant des millénaires ces grappes de minois hurlant, exultant, au bord de l’évanouissement. Autant d’images marquant un séisme culturel : il ne s’agit pas seulement du tsunami de la British Invasion frappant la côte Est, mais aussi de l’explosion prodigieuse d’une libido collective. Car ce public magnétisé est en pleine jouissance, purement et simplement. Elvis peut bien agiter les hanches jusqu’à se les déboîter, c’est le quartette de Liverpool qui a trouvé le point G du XXe siècle.

Devant ce morceau d’anthologie télévisuelle, n’importe qui rêverait de rencontrer ces gueules anonymes noyées dans les images d’archives, de rembobiner l’histoire pour prendre un bain de foule électrique. Un tel rêve est la matière même du cinéma de Robert Zemeckis, dont les héros serrent la main de John Kennedy ou réinventent « Johnny B. Goode » dans les mid-fifties. On ne s’étonnera donc pas de (re)découvrir dans I Wanna Hold Your Hand le brouillon de son œuvre à venir. À la fin des années 1970, les deux Bob (Zemeckis et son comparse Bob Gale) sont encore deux nerds frais émoulus de l’USC que John Milius a repérés grâce à A Field of Honor, un court-métrage écrit à quatre mains et réalisé par Zemeckis. Mais c’est Spielberg qui prend le tandem sous son aile : avant de les mettre à l’essai sur le script de la Grosse Bertha (et du gros four) que sera 1941, le wonderboy s’amourache du pitch de I Wanna Hold Your Hand. Il rend possible son financement en garantissant à Universal qu’il prendra les commandes de la mise en scène si Zemeckis (âgé alors de 26 ans) venait à perdre le contrôle du film. Voilà lancé ce projet de voyage à l’ère de la Beatlemania, dont l’argument est simple. En ce jour béni du 9 février 1964, trois jeunes Américaines accros à Paul, John, George et Ringo entreprennent de s’infiltrer dans leur hôtel new-yorkais. Pas de DeLorean ni de savant fou : ce voyage-là se contente d’égrener les péripéties d’une folle journée – d’où le (mauvais) titre français – impulsée par une logique de néo-slapstick typique des deux Bob à leurs débuts.

Zemeckis

La troupe de Zemeckis se forge ici, tout comme le ton sardonique qui ne le quittera jamais vraiment.

De fait, tous leurs archétypes favoris sont déjà là, ainsi que les têtes faites pour les incarner. Parmi les trois copines figurent Rosie, alias Wendie Jo Sperber, future sœur de Marty McFly qu’on verra aussi dans 1941 et Used Cars (La Grosse Magouille en V.F.). Cette dondon survoltée se lance dans un chassé-croisé en plein Plaza Hotel, coincée successivement dans chaque pièce (mais surtout dans l’ascenseur) avec Richard « Ringo » Klaus, autre fan à grosses lunettes interprété par Eddie Deezen – ce second couteau génial, quelque part entre Woody Allen, Darry Cowl et Steve Urkel, reviendra aussi dans 1941. Parallèlement, sa copine Grace (Theresa Saldana) cherche 50 dollars pour soudoyer le gardien du plateau où les Fab Four s’apprêtent à enregistrer l’émission, tandis que le falot Larry (Marc McClure, futur aîné loser de la fratrie McFly) tente de conquérir son cœur. Seule leur amie Pam (éternelle Nancy Allen) arrive à pénétrer dans le saint des saints : la suite où les quatre garçons dans le vent ont laissé traîner instruments et chaussettes sales. Il faut voir le travelling arrière dévoilant la chambre que Pam traverse à quatre pattes pour atteindre la basse de Paul, sceptre rutilant qu’elle couvre de baisers suaves. Dans 1941 toujours, Nancy Allen développera une passion similaire pour l’ancêtre des B-52 (l’avion, pas le groupe) : seuls les bombardiers turgescents semblent pouvoir l’envoyer au septième ciel. 

Zemeckis

(C) Universal Pictures

Jouissance

La troupe de Zemeckis se forge ici, tout comme le ton sardonique qui ne le quittera jamais vraiment. Ce chaos lui inspire à la fois un dispositif burlesque et un constat acide sur l’absurdité des engouements générationnels. Car l’enjeu n’est pas de montrer les Beatles eux-mêmes, absents partout ailleurs que dans les moniteurs des cameramen (la production proposa au groupe une apparition, poliment déclinée), mais de scruter la part mi-touchante mi-grotesque de la Beatlemania. L’arrivée des Fab Four est l’occasion de disséquer une masse grouillante au sein de laquelle tout le monde a perdu la tête : les fans transis, mais aussi les petites frappes réfractaires à la British Invasion. Ainsi Tony, sorte de proto-Biff Tannen, ne cesse de maudire ces quatre chevelus au look de « tapettes » débarqués chez les Américains pour « piquer leurs femmes ». Entrecroisant les trajectoires des différents clans, cueillis au milieu de la foule en délire, I Wanna Hold Your Hand rit de cette guéguerre petite-bourgeoise et de ses paradoxes aberrants. Tony le macho passéiste (« Rendez-nous les Four Seasons ! ») s’unit avec Janis, post-beatnik mordue de Joan Baez et remontée contre l’abrutissante « culture de masse » qu’incarnent les Beatles.

Zemeckis accueille la fièvre sensuelle qu’est la Beatlemania comme le point zéro d’une ère nouvelle. Une ère dans laquelle les jeunes apprennent à désirer autrement.

Plutôt qu’apparaître comme un mouvement cohérent, la Beatlemania trahit la nécessité de jouir à l’unisson. L’envie furieuse d’apercevoir l’ombre, la mèche, la semelle des Beatles passionne les deux Bob, dont les héroïnes n’en finissent plus de s’évanouir sous le poids du désir. Plus tard, avec Retour vers le futur, il s’agira de reconstruire le foyer en réparant la libido parentale : éveillant le désir de sa mère, Marty découvrira que le déchaînement libidinal des jeunes filles est la clé d’un plus bel avenir (et d’un 4 x 4 neuf au garage). De la même façon, Zemeckis accueille la fièvre sensuelle qu’est la Beatlemania comme le point zéro d’une ère nouvelle. Une ère dans laquelle les jeunes apprennent à désirer autrement, à se draguer hors des schémas classiques, prenant acte de la libération des appétits sexuels, désormais sauvages, versatiles et suscités par n’importe quoi, y compris par les coupes au bol de jeunes prolos du nord de l’Angleterre. Le macho et la beatnik auront beau tenter de pirater la télé pour empêcher les filles de voir leurs idoles, ils appartiennent à un passé ringard et se verront balayés par l’histoire. Les fifties et leurs vieux dogmes sont morts, vivent le sexe et les sixties. 

Zemeckis

(C) Universal Pictures

1964

Comme dans le jumeau 1941 (I Wanna Hold Your Hand aurait d’ailleurs pu s’appeler 1964, tout comme Retour vers le futur être intitulé 1955), l’hystérie collective devient donc le sujet premier. Presque le personnage principal. Mais l’aversion toute zemeckisienne pour les mouvements de foule, à l’œuvre dans Forrest Gump, puis dans Contact ou Flight, est encore endormie. Aucun cow-boy solitaire ne se dresse ici contre la folie du groupe. Zemeckis reste solidaire de sa jeunesse écervelée, s’incluant lui-même dans l’équation grâce au personnage d’un gosse de douze ans à la tignasse liverpoolienne, avatar discret du fan des Beatles comme l’auteur l’était lui-même en 1964. Au risque de flirter avec le film à sketchs sens dessus dessous (c’est aussi le reproche qui fut adressé au scénario de 1941), ce branle-bas de combat est contemplé avec une gouaille attendrie, jusqu’au final voyant une horde de groupies aux trousses de la limo du quartette. On reverra chez Zemeckis des meutes aveugles courir après des héros fantasmés, comme dans Forrest Gump où des hippies marquent à la culotte un nigaud magnifique, lancé dans une course nonsensique à travers le pays.

Évidemment, ce regard a aussi sa part de cruauté. Outre son goût pour la dispersion narrative, la critique reprochera souvent à Zemeckis de ricaner devant le sort de personnages à la sottise indécrottable. C’est ne pas voir qu’en la diluant dans une série de rebondissements cartoonesques, I Wanna Hold Your Hand rend le plus bel hommage possible à la Beatlemania. La jeunesse a certes l’air ridicule, mais elle devient elle-même l’objet d’un spectacle extravagant, généreux, presque forain – et Dieu sait combien ces notions importent à Robert Zemeckis. Sans doute parce que le souvenir de ce crazy day du 9 février était encore trop frais dans les mémoires, le grand public de 1978 ne partagea pas sa nostalgie amusée. Mais après quarante ans, ce rendez-vous dans le passé (comme dirait l’autre) paraît d’autant plus incontournable qu’il offre la clé de toute une œuvre future – ou passée, on ne sait jamais trop.

Zemeckis

I Wanna Hold Your Hand (Crazy Day)

Un film de Robert Zemeckis

États-Unis, 104 minutes (1978)

Blu-ray et DVD, ESC Éditions

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