Conjointement à notre article sur Louis C.K., tentant d’apporter un éclairage à froid sur une oeuvre qu’on a voulu un peu vite ranger sous le tapis après avoir été prise dans le tourbillon de l’affaire Weinstein, nous publions une critique de I Love You Daddy. Salué en festival, le nouveau long métrage de l’ex-roi du stand-up n’a pas eu le temps de sortir en salles, rattrapé par les révélations accablantes du New York Times à l’encontre de son auteur. Si la volonté de publier un article à propos d’un film à la sortie désormais très incertaine peut sembler étrange, elle part d’un souci là aussi d’amener un point de vue qui puisse permettre à chacun de mieux comprendre l’oeuvre et les zones d’ombre de Louis C.K., sans se laisser happer par le fait-divers – sur lequel la position de Carbone est sans équivoque : toute atteinte à autrui et donc à l’intégrité des femmes est répréhensible.

C’est l’une des plus spectaculaires explosions en vol de l’histoire d’Hollywood, qui n’est pourtant pas avare en scandales. Suite aux révélations, début novembre, sur les « inconduites sexuelles » de Louis C. K. vis-à-vis de cinq femmes il y a une dizaine d’années, la sortie de son long-métrage, I Love You Daddy, a tout simplement été annulée sur tous supports, tous territoires et ce, jusqu’à nouvel ordre. Victime d’une campagne de presse extrêmement agressive aux États-Unis (principalement de la part du New Yorker et du New York Times), le film n’aurait de toute façon pas pu être jugé sereinement dans ce contexte. Espérons qu’un jour il pourra être vu pour ce qu’il est, non pas comme « l’enfumage cinématographique » et masculiniste qu’ont voulu y voir certains critiques américains. I Love You Daddy nous apparaît au contraire comme un brillant exposé d’une certaine culture misogyne régnant à Hollywood et comme un mea culpa sincère de son auteur, lucide sur le fait qu’il y a lui aussi participé.

De l’artiste et son oeuvre

De quoi s’agit-il ? Pour le dire simplement, I Love You Daddy ressemble à un long épisode de la série Louie, qui se tiendrait quelques années plus tard, dans lequel le double de Louis C.K.. aurait enfin réussi, professionnellement et matériellement, mais continuerait à se mouvoir dans les mêmes marécages existentiels et moraux : le scrupule comme moteur narratif, encore et toujours. Dans les premières scènes, Glen Topher nous est présenté comme le showrunner de deux séries à succès, venant de signer pour une troisième, sur le thème des infirmières. Il n’a encore rien écrit mais, sûr de son génie, il a promis de livrer le premier épisode quelques mois plus tard. Divorcé (d’une femme jouée par Helen Hunt, dont la trace s’était depuis trop longtemps perdue), il vit dans un appartement luxueux à Manhattan, avec sa fille de 17 ans, China (Chloë Grace Moretz) qui a insisté pour revenir vivre habiter chez lui – son confort de vie et sa possession d’un jet privé inclus n’y étant sans doute pas étrangers, comme le lui fait remarquer son ex-épouse, acrimonieuse – et qui use du « papa, je t’aime » comme d’un sésame pour obtenir tout ce qu’elle désire. Une poignée de personnages secondaires évolue autour de Topher, petite cour qui toutefois ne ménage pas son roi : Ralph (Charlie Day), le meilleur ami et alter ego qui prend tout à la rigolade, Paula (Edie Falco), la directrice de production et âme damnée à qui il demande l’impossible, Maggie (Pamela Adlon, camarade de longue date de l’auteur), son Jiminy Cricket (ou aiguillon moral) et enfin Grace (Rose Byrne), une actrice glamour rêvant de tenir le premier rôle de sa nouvelle série. Le monde tourne ainsi autour du « grand » Glen Topher, et il faut convenir qu’il tourne plutôt rond.

Louis C.K. I Love You Daddy

Jusqu’à l’arrivée d’une nouvelle figure, quasi divine comme en atteste le poster géant trônant au-dessus du bureau de Topher, qui va rebattre toutes les cartes : Leslie Goodwin (John Malkovich), cinéaste glorifié et séducteur roué, à la réputation cependant peu flatteuse : il aurait en effet sexuellement agressé des jeunes filles par le passé, mais le conditionnel reste de mise puisque personne n’ose le confronter, prestige oblige. Aussi, lorsque ce dernier s’entiche de la jeune China, Lolita en puissance rencontrée lors d’une fête, la boussole morale du showrunner-daddy vacille : doit-il laisser sa fille aux mains d’un satyre, fût-il un génie, fût-il son idole et fût-il formellement accusé d’aucun crime ? En somme, peut-on séparer l’art et l’artiste, trouver l’un admirable et l’autre repoussant ?

« C’est avec leurs plus grands défauts que les artistes réalisent leurs plus grandes œuvres. »

Louis et les scrupules

Premier vertige : c’est précisément la question qui fut posée une fois l’infamie de Louis C. K. révélée, dans un troublant jeu de miroirs entre la réalité et la fiction – jeu qui a d’ailleurs toujours alimenté l’œuvre du comique. On est toutefois pris d’un second vertige lorsqu’on considère le modèle de Goodwin : si Malkovich lui prête goulûment ses idiosyncrasies, c’est à Woody Allen qu’on ne peut s’empêcher de penser. Woody Allen dont Louis C. K. (qui a joué dans Blue Jasmine) emprunte l’esthétique, filmant son troisième long-métrage dans un noir et blanc celluloïdé somptueux qui évoque celui de Manhattan, et en samplant certains motifs (les affres de la création artistique rapportée à la vie, grande différence d’âge au sein d’un couple).

Résumons : un auteur en idolâtre un autre, décide de lui rendre un hommage tordu dans un long-métrage qui célèbre (et singe) son génie tout en questionnant sa moralité et se fait lui-même rattraper, quelques jours avant la sortie, par une vieille histoire de masturbation non consentie ; pendant ce temps, ultime pirouette du destin, l’idole sort son énième film au même moment, sans encombre ou presque… La situation est tellement abracadabrante qu’on peut légitiment se demander si Louis C. K. n’a pas consciemment donné le bâton pour se faire battre – à moins que son subconscient ne l’ait fait pour lui, dans un splendide acte manqué. Connaissant les rumeurs qui couraient sur son compte et qui se faisaient de plus en plus insistantes, C. K. aurait pu vouloir réaliser ce film pour se justifier, pour s’excuser ou simplement pour transmuer son jus de crâne en spectacle universellement appréciable, comme le font tous les artistes (a fortiori quand l’œuvre tient de l’autofiction). L’auteur d’Horace and Pete est trop malin pour ne pas savoir ce qu’il fait lorsqu’il écrit un dialogue par lequel son double, Glen Topher, s’excuse auprès d’un genre entier (« Désolé, femmes »), lorsqu’il demande à Charlie Day de mimer une masturbation à l’évocation d’une belle femme ou lorsqu’il met les mots suivants dans la bouche de John Malkovich : « C’est avec leurs plus grands défauts que les artistes réalisent leurs plus grandes œuvres. »

Louis C.K. I Love You Daddy

Cette phrase en particulier tient lieu de profession de foi, non seulement pour ce film, mais aussi pour toute l’œuvre de Louis C. K., dont on comprend aujourd’hui, avec le recul, à quel point y transparaissaient ses démons. Le méta est ici partout : voilà bien le seul point d’accord que nous avons avec les procureurs du comique new-yorkais. Car à moins de se faire seppuku en place publique, on ne voit pas très bien comment il aurait pu moins complaisamment décrire les rapports viciés entre les travailleurs dans cette industrie fondée sur le désir qu’on appelle communément Hollywood. Il ne s’exonère pas ici. Pas de « gentil » dans ce triste conte moral, seulement des hommes et des femmes faillibles, avançant sans certitude aucune dans une forêt de scrupules, se perdant au gré des hésitations et des non-dits. Une fois la situation posée, une fois les enjeux moraux tissés les uns avec les autres dans une toile particulièrement complexe, I Love You Daddy va consister à tordre et déchirer chacun de ces fils, pour aboutir à la ruine de l’araignée en son milieu, prise au piège par une bête plus futée.

 

Louis C. K. a merdé, il le sait et il s’invente un double moins pour s’absoudre lui-même que pour exprimer la complexité de ce qui se joue dans les rapports hommes-femmes à l’heure de cette nouvelle, et bienvenue, révolution féministe.

Gris méta

Formellement, c’est un aboutissement pour Louis C. K., dont on a vu au cours des saisons la mise en scène s’affiner jusqu’à ce chef-d’œuvre qu’est Horace et Pete, où la simplicité et la théâtralité apparentes recèlent une profondeur digne de Hong Sang-soo. De même, ici, c’est dans les détails, dans un choix de focale ou le placement d’un corps que se niche la complexité des rapports humains. Dans la façon, par exemple, dont Leslie Goodwin se déplace, tel un serpent, autour de la naïve China, pour lui expliquer en ses termes à lui ce qu’est le féminisme – l’intérêt de la scène n’étant pas d’expliquer (ou de « mansplainer ») le concept aux spectateurs, mais bien de montrer comment un personnage roublard peut se servir de la rhétorique pour arriver à ses fins.

Dernier exemple, dans ce qui est sans doute la scène clé du film : Glen est au lit avec son actrice Grace (Rose Byrne, brillante de bout en bout) et il tente de justifier auprès d’elle son choix d’interdire à China de revoir Goodwin. La discussion vire rapidement à la dispute, pleine d’amertume et de sous-entendus, où deux visions morales inconciliables s’affrontent : l’éthique de responsabilité d’un père contre l’aspiration à la liberté d’une jeune femme (fût-elle liberté de se tromper). Les deux arguments se tiennent, mais un détail vient faire pencher légèrement la balance d’un côté : les gouttes de transpiration qui perlent sur le visage et sur le torse de Louis C. K. le rendent pathétique et donnent à son discours, pour le coup, de vraies allures de laborieux mansplaining, face à son interlocutrice qui, elle, reste digne. Qu’on ne sache pas assurément si leur relation amoureuse est sincère ou seulement le fruit d’un rapport de force ou d’un calcul. Il serait plus aisé d’avoir des certitudes (« la pauvre actrice dans les griffes du réalisateur libidineux » ou, à l’inverse, « le brave type piétiné par son ambitieuse muse »), mais c’est cette ambiguïté qui fait le prix de l’oeuvre.

Louis C.K. I Love You Daddy

Chaque scène ou presque fonctionne sur ce principe de tango moral, que Louis/Louie maîtrise à la perfection, à force de l’avoir dansé dans ses séries et autres spectacles. Louis C. K. a gravement merdé, il le sait et il invente ce double, Glen Topher – ainsi que tous les autres personnages dans lesquels il projette un peu de lui-même, comme dans toute œuvre de fiction digne de ce nom –, moins pour s’absoudre lui-même que pour exprimer la complexité de ce qui se joue dans les rapports hommes-femmes à l’heure de cette nouvelle, et bienvenue, révolution féministe. Tout ici est méta, mais également gris – or l’époque aime la clarté, le tranchant, l’art comme leçon de chose. Il faut croire qu’I Love You Daddy est moins une leçon de chose qu’une leçon de cinéma.

I Love You Daddy

Un film de Louis C.K.

USA  2017 – 2h03

Avec : Louis C.K., Chloé Grace Moretz, Rose Byrne, Charlie Day, Edie Falco, Pamela Adlon

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