Qui a dit que la bande dessinée franco-belge n’avait pas de bon scénariste ? La preuve du contraire avec L’Homme gribouillé. Événement de ce début d’année, ce one shot de plus de 300 pages réunissant Serge Lehman (scénario) et Frederik Peeters (dessin) réussit à combiner un récit initiatique passionnant ouvrant sur les pouvoirs de la fiction, un univers fascinant où s’entrechoquent les temporalités, un duo de personnages féminins d’une contemporanéité rare et un style graphique dont le trait transcende sans cesse le scénario.  Et si on tenait là une œuvre qui réenchentait, rien de moins, la bande dessinée ?

C’est un reproche qui revient souvent quand on fait l’état des lieux de la bande dessinée franco-belge contemporaine : les scénarios font défaut. Manque d’inventivité, manque d’originalité, manque de soin accordé à une véritable écriture – les scénaristes capables de rivaliser avec leurs homologues anglo-saxons peuvent se compter sur les doigts d’une seule main. Serge Lehman fait partie de ceux-là. Lycéen au début des années 1980, il s’initie à l’imaginaire à travers la découverte conjointe de Philip K. Dick, du magazine de bande dessinée Métal hurlant  ou encore des comics publiés dans Strange. Habité par cette inspiration bouillonnante, il publie ses propres nouvelles et histoires courtes en bande dessinée dans divers fanzines. Se consacrant d’abord à la science-fiction, il devient, à partir des années 1990, au même titre que Maurice G. Dantec et Pierre Bordage, l’un des rénovateurs de la littérature de genre francophone. Après une période de latence au début des années 2000, il se consacre avec succès aux scénarios de bandes dessinées. Entre autres, il crée la série La Brigade chimérique (coécrite avec Fabrice Colin, mise en images par Gess et en couleurs par Céline Bessonneau) et ses spin-offs. Dans un registre plus fantastique, Lehman offre en ce début d’année 2018 un autre récit extraordinaire, qui captive avec intensité dès la première page et qui poursuit le lecteur longtemps après la dernière.

Betty, Clara et Max

D’une densité qui laisse s’épanouir le mystère et la fascination, l’histoire de L’Homme gribouillé suit l’enquête de Betty Couvreur, éditrice d’une quarantaine d’années et angoissée chronique (elle en perd régulièrement l’usage de ses cordes vocales), qui voit sa vie bouleversée par deux événements : l’AVC de sa mère, Maud, célèbre auteure de livres pour enfants, et l’irruption d’un homme inquiétant, Max Corbeau, qui réclame une mystérieuse rétribution de la part de la famille Couvreur. Celui-ci va jusqu’à agresser Clara, la fille de Betty, puis se métamorphose étrangement sous ses yeux, avant de disparaître en laissant derrière lui deux plumes de corbeau. Au fur et à mesure de ses découvertes, l’ordinaire Betty voit s’ouvrir sous ses yeux un monde insoupçonné, fait d’énigmes et de sociétés secrètes. Les légendes urbaines et les superstitions d’un autre temps se mêlent aux désastres de la guerre et aux horreurs de l’Histoire. Les origines de l’héroïne elle-même tissent des liens inattendus avec la mythologie, l’imaginaire et l’harmonie du monde. Enquête policière, récit initiatique, histoire fantastique, réinvention des contes traditionnels : L’Homme gribouillé est tout cela à la fois et bien plus encore.

Le duo mère-fille formé par Betty et Clara offre l’une des plus belles incarnations féminines de la bande dessinée.

Des temps anciens

Avec cette histoire, Lehman offre un récit tout en contrastes. Le premier d’entre eux, et non des moindres : trois générations de femmes y occupent la place de personnages principaux tandis que les hommes sont relégués à des seconds rôles au mieux dispensables, au pire nocifs. À ce titre, le duo mère-fille formé par Betty et Clara offre l’une des plus belles incarnations féminines de la bande dessinée. Puis, il y a notre présent, avec tous ses signes extérieurs de contemporanéité, qui se mélange à des traditions négligées, des lieux oubliés du temps ou des décors délicieusement surannés. Paris se montre à la fois sous ses atours d’aujourd’hui, avec son béton, son acier et son verre omniprésents, mais également à la faveur de ses sculptures en pierre façonnées par l’homme et par les éléments au fil des siècles. La capitale à moitié inondées par des pluies torrentielles se présente dans une temporalité où les périphériques et les feux rouges cohabitent avec les gargouilles de Notre-Dame, où l’horizontalité des HLM est croisée par la verticalité des ponts Art déco – où le passé habite autant l’instant que la modernité qui semblait l’occuper tout entier.

Le mystère qui se dégage de L’Homme gribouillé s’exprime à travers le prolongement des temps anciens dans une époque qui croyait pourtant en avoir tout oublié – et c’est une bien délicate alchimie que Lehman et Peeters sont parvenus à créer là. Un ultime contraste apparaît encore à propos des pouvoirs de l’imaginaire : ils sont à la fois propres à créer les choses les plus terribles, les plus redoutables et les plus horribles, mais constituent aussi un moyen de contrôler les désordres du monde, le chaos sur lequel il est bâti et la destruction qu’il est toujours prêt à semer sur sa route. Loin de ne se mettre qu’au service d’un éloge manichéen du merveilleux, le récit favorise la complexité, la multiplication des points de vue, l’entrecroisement des trajectoires. Sa morale est belle autant que puissante : elle nous dit que, privé de maîtrise sur l’imaginaire, dépourvu de cette boussole dans l’ordre des choses, le monde se perd, le monde étouffe, le monde se noie.

Génie du gros plan qui fait mouche, des perspectives qui en jettent sans jamais tomber dans l’esbroufe, Frederick Peeters parvient à transcender le scénario avec la poésie que seule la bande dessinée est capable de procurer.

La tessiture du réel

Le plaisir suscité par le livre tient aussi beaucoup à Frederick Peeters, en qui Lehman a trouvé le partenaire idéal. À travers son dessin, une page de dialogue se voit chargée d’une atmosphère aux mille nuances, une scène d’action est parcourue d’une électricité presque palpable, l’expressivité des visages et des gestes est constante, le dynamisme de la mise en scène est maîtrisé avec virtuosité. Génie du gros plan qui fait mouche, des perspectives qui en jettent sans jamais tomber dans l’esbrouffe, le dessinateur parvient à transcender le scénario avec la poésie que seule la bande dessinée est capable de procurer. Il n’est qu’à considérer les attitudes de Max, qui se situe entre le fantôme au masque de polichinelle et la figure japonaise du yūrei : personnage singulier et inédit animé avec une extraordinaire fluidité. À la faveur de deux belles pages, Peeters donne même la clé de la bande dessinée : dans l’une, les gouttes d’eau qui tombent sont dessinées de si près qu’elles atteignent une grosseur surnaturelle ; dans l’autre, ce sont des flocons de neige dans lesquels on plonge jusqu’à laisser apercevoir les cristaux de glace dont ils sont composés. Les deux auteurs nous donnent ainsi à voir de quoi est faite la tessiture du réel.

Toucher le fond

Et peut-être que le trésor de L’Homme gribouillé appartient encore à d’autres sphères, innombrables. Une dernière, pour conclure. Critique littéraire et essayiste prolifique, Lehman n’aborde pas l’écriture avec la nonchalance de l’amateur ni avec le professionnalisme froid de celui qui se croit en terrain conquis. Avec cette bande dessinée qui parle d’édition, de talents de narrateur et d’histoires anciennes et nouvelles, il s’interroge sur les enjeux de la fiction et sur l’impact qu’elle peut avoir dans la vie – sans compter l’impérieuse nécessité de la faire vivre et perpétuer. Dans l’aphasie dont souffre Betty et sa paralysie face à ses devoirs d’invention, Lehman a mis beaucoup de lui-même. En 2005, sur le site ActuSF, il expliquait ceci : « Entre 2001 et 2004, j’ai cessé d’écrire. J’ai traversé une période de remise en question très intense, pour ne pas dire violente, chaque interrogation en amenant deux autres jusqu’au moment où je me suis retrouvé complètement paralysé, incapable d’aligner deux mots (et pas seulement par écrit). Il y a un titre de Nine Inch Nails, « The Downward Spiral ». Eh bien, c’était à peu près ça. Et d’après ce que j’ai vu, ce processus de descente ne s’arrête que quand on touche le fond (c’est-à-dire quand on décide qu’on est au fond). C’est une sorte de défi qu’on se lance à soi-même : je veux bien remonter, mais seulement pour des raisons vitales. »

Comme Betty, Lehman s’est donc retrouvé dans l’incapacité « d’aligner deux mots ». Mais, comme elle aussi, il s’est redressé pour des « raisons vitales » : faire entendre une voix singulière, poursuivre la quête de l’imaginaire, se battre contre les fantômes de l’histoire et les pulsions destructrices enfouies dans la mémoire des hommes. Quand la réalité a touché le fond, c’est le rôle d’auteurs comme Lehman et Peeters que de réenchanter le monde pour le délivrer des gribouillis qui l’aveuglent.

L'homme gribouillé

Serge Lehman (scénario) et Frederik Peeters (dessin)

326 pages, Delcourt, 2018

Prix : 30 €

 

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