Depuis plus de dix ans, Jonathan Hickman développe une oeuvre dense et cohérente au sein du comics américain. Scénariste pour Marvel, il a su apporter son style à la Maison des Idées à travers des séries comme Secret Wars (2015–2016), Infinity (2013), ou ses multiples contributions à des emblèmes tels que The Avengers et Fantastic Four. De retour il y a quelques mois en V.F. chez Urban pour Black Monday Murders (avec la complicité de Tomm Coker au dessin), Hickman signe une enquête dans laquelle les mythes d’antan se confondent avec la réalité historique. D’une noirceur cinglante dans sa critique sociale, l’auteur déboulonne ici ce qui incarne peut-être le mieux le rêve américain aujourd’hui : la finance. Retour sur cette oeuvre (hantée, à sa manière) dont nous publions un extrait dans Carbone #02, toujours disponible à la vente en librairie et sur notre store.

Jonathan Hickman n’est pas qu’un scénariste hors-pair pour Marvel. Dès ses débuts, chez Image, l’auteur se fait également remarquer pour ses talents de graphiste avec son premier ouvrage : Nigthly News (2006-2007), où il impose son style à la fois spectaculaire et réfléchi. Moins d’un an plus tard avec Pax Romana (écrit après avoir découvert la philosophie d’Hegel et où le Vatican a découvert le secret du voyage dans le temps), l’auteur s’affirme. Les pleines pages de dessin alternent avec d’autres remplies de dialogues sans images. Apparait alors une structure faite de courts chapitres, séparés par des pages presque vierges, habillées d’une ou deux phrases où Hickman livre l’arrière-plan philosophique de son intrigue. Intrigue et surtout regard qui dès ces deux premiers ouvrages explorent ce qui deviendra l’une des grandes obsessions d’Hickman : la manipulation de la vérité par une élite. Moins complotiste que cherchant à discuter de ceux, celles ou ce qui produisent l’Histoire,  l’auteur rejoint à sa manière le philosophe allemand dans sa volonté de comprendre ce qui donne son sens historique au monde. Avec Black Monday Murders, sa dernière oeuvre en date conjointement publiée avec East of West (un western dystopique aux accents bibliques où l’Amérique aurait vite mis terme à la guerre de Sécession), Hickman s’attaque à la finance qu’il dépeint telle une religion dépendant de l’appétit d’un démon. Retour sur cet ouvrage, entre processus créatif organique et envie rationnelle de toucher à l’Histoire.

hickman

D.R.

« Je pense qu’il est impossible de déconstruire « la raison pour laquelle » un artiste crée une œuvre d’art.»

Entretien avec Jonathan Hickman

Carbone : Black Monday Murders semble être un moment important de votre carrière. À notre connaissance, c’est la première fois, que vous présentez une histoire hégelienne – une histoire où une clef explique tout (le Pacte dans East of West, le choix de Fatalis dans Secret Wars, etc) et a pour conséquence la réalité dans laquelle nous vivons. Devons-nous comprendre que ce monde est assez fictif comme ça ? Pourquoi ne pas replonger dans l’uchronie ?

Jonathan Hickman : Je pense, et c’est mon expérience qui parle, qu’il est impossible de déconstruire « la raison pour laquelle » un artiste crée une œuvre d’art. D’accord, j’ai beaucoup réfléchi à l’histoire que j’allais raconter, d’accord, je me suis documenté, et je sais ce que j’ai voulu faire avec cette trame, mais à un moment (assez tôt dans le processus de création), le projet cesse de tourner autour des choses concrètes et définissables, et préfère totalement reposer sur l’instinct. La démarche devient celle d’un danseur ou d’un athlète, qui produit des mouvements qui peuvent sembler déconnectés ou irrationnels lorsqu’isolés, mais qui permettent d’améliorer la performance dans son ensemble.
En conséquence de quoi, une histoire traitant d’un monde fictionnel ou du « vrai monde » pourrait apporter une trame plus aisément compréhensible pour le lecteur, mais pour moi, ça reste juste une histoire. Le réalisme n’est qu’un vernis. J’espère que ça fait sens.

Plus je vieillis, plus je suis terrifié par les gens avec des idéologies.

Carbone : Pour continuer sur le sujet, vous avez plusieurs fois mentionné un intérêt pour Hegel. Mais ses observations sur l’Histoire ne seraient-elles pas, finalement, qu’un outil d’écrivain pour toi ? Ou alors vous y croyez profondément ?

J. H. :  Plus je vieillis, plus je suis terrifié par les gens avec des idéologies. Ou plutôt, par les gens qui se soumettent à une idéologie qui les enferme.
Je ne suis pas la personne que j’étais il y a vingt ans, et je croyais en des choses qui ne sont plus forcément celles auxquelles je crois aujourd’hui. Et je ne suis pas plus la personne que j’étais il y a cinq ans, quand je croyais en des idées plus proches de celles en lesquelles je crois aujourd’hui.
Je ne vois aucun intérêt à dire « voilà ce en quoi je crois » alors qu’en vérité, je devrais dire « ce en quoi je crois maintenant ». Je n’utilise donc plus ce genre de phrases, étant donné que je ne m’embête plus à assumer le fardeau des engagements idéologiques.
Je crois que je préfère répondre à la question en disant : parfois, j’apprécie Hegel, et parfois, je pense qu’il est débile. Et mon travail est probablement un peu lié à ce jugement.

Black Monday Murders, vol.4

Carbone : Effectivement, on peut discerner un écho hégelien dans votre travail, puisqu’il y a toujours une signification cachée dans la façon de traiter l’histoire, et cela résulte souvent en une uchronie. Mais quand vous avez commencé à vous engager dans cette voie avec Pax Romana, les réseaux sociaux balbutiaient. Ce genre de croyances, adaptées à la vraie vie, étaient considérées démentes. Comment réagissez-vous à l’éruption de ce genre de théories (la Terre plate, les Illuminati, choisissez…) auxquelles 33 % des gens donnent du crédit ?

J. H. :  Je pense que les théories du complot sont juste de la fiction participative massive, et que les gens ont toujours aimé qu’on leur raconte une bonne histoire.
Å vrai dire, leur prolifération aujourd’hui me surprend peu, surtout que nous vivons dans un monde de tromperie et de désinformation délibérées. Cela vient aussi de la relation entre la « vérité » et le post-modernisme, mais c’est surtout que nous préférons un mensonge ridicule à un mauvais mensonge. Comme disait mon père, « seuls les couards mentent petitement ».

La seule responsabilité que j’aie, c’est envers moi, en tant qu’artiste. Je raconte les histoires que je veux lire, des histoires qui me divertissent. J’ai un public constitué d’une seule personne.

Je dois avouer que mettre les Illuminati et la Terre plate au même niveau était un peu trompeur. Dans Black Monday Murders, vous jouez sur un terrain assez gris, un entre-deux oscillant entre fiction et réalité. On peut sûrement se dire qu’aucun pacte avec Mammon n’a été passé dans la vraie vie, mais aussi que la collusion à haut niveau n’est peut-être pas si fictive que ça. Où tracez-vous la limite, et comment jouez-vous avec, en tant que scénariste ? Et pensez-vous que cela vous donne des responsabilités ?

J. H. :  La seule responsabilité que j’aie, c’est envers moi, en tant qu’artiste. Je raconte les histoires que je veux lire, des histoires qui me divertissent. J’ai un public constitué d’une seule personne.
Ma responsabilité envers un public plus large est de ne pas m’impliquer dans leur expérience. Je ne dois pas leur dire de quoi parle l’histoire, leur expliquer trop de choses ; je ne dois pas concevoir la façon dont ils vont s’amuser.
Et pour ce que tu impliques, ai-je une responsabilité qui me dépasse et qui dépasse mon public ? Je le croyais, mais ce n’est plus le cas.

J’aime à penser que la « route » qui mène à Secret Wars (chez Marvel) est une première version de ce que vous avez fait dans Black Monday Murders, mais, cette fois-ci, vous avez appliqué vos idées à notre monde et pas à la Terre-616 (et ses multiples pendants). Aviez-vous déjà l’idée de Black Monday Murders, à l’époque ?

J. H. :  Haha ! Non. En fait, j’ai écrit les premiers fragments de Black Monday le jour de la publication du premier Secret Wars.

Black Monday Murders, vol. 1

Vos premières œuvres étaient prophétiques à plus d’un titre, puisque Nightly News abordait la question de la confiance que l’on peut accorder aux médias traditionnels. Je crois que cela vient de votre expérience personnelle. Diriez-vous que vous avez prédit cette époque « post-vérité » dans laquelle nous vivons ? Quel est votre sentiment vis-à-vis de cela ? On pourrait dire que tout est devenu une question de foi, comme jadis…?

J. H. :  Comme je l’ai évoqué plus tôt, les gens ne croient plus en les institutions qui requièrent une croyance des gens. Les gouvernements, les médias et les religions ont annihilé toute confiance qu’on avait pu placer en eux.
Je ne pense pas que les choses vont s’améliorer. Tout va s’atomiser, devenir plus subjectif.
Je suppose que la vraie question est : « va-t-on s’accoutumer aux vérités subjectives des autres, ou demandera-t-on une solution plus violente ?»

Je parie qu’il y aura du sang.

Bibliographie sélective

  • Black Monday Murders (scénariste), Urban Comics, 2018.
  • Secret Wars (scénariste), Marvel Comics, 2015 à 2016.
  • Pax Romana (scénariste/dessinateur/coloriste), Urban Comics, 2014.
  • East of West (scénariste), Urban Comics, 2013 à 2017.
  • Avengers (scénariste), Marvel Comics, 2013 à 2016.
  • The Manhattan Project (scénariste), Urban Comics, 2012 à 2016.
  • Fantastic Four (scénariste), Marvel Comics 2010 à 2014.
  • The Nightly News (scénariste/dessinateur/coloriste), Image Comics, 2007 à 2011.
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