Parmi les œuvres de jeunesse d’Isao Takahata, Heidi tient une place à part. Grand classique aujourd’hui quelque peu tombé en désuétude, le roman de Johanna Spyri dont l’auteur s’inspire alors, dix ans avant de fonder Ghibli, n’est pas uniquement l’un des plus éblouissants récits d’apprentissage de la littérature jeunesse convertis en dessin animé, il est aussi un passionnant document sur une époque en marche vers la modernité. La même que le futur réalisateur de Pompoko et du Tombeau des lucioles ne va cesser ensuite d’interroger, toujours en creusant les relations entre progrès, nature et traditions. Retour sur un chef-d’œuvre mésestimé et d’une beauté intemporelle.

La mémoire est parfois trompeuse. Pour l’avoir découverte à l’époque de sa première diffusion française (c’est-à-dire, si Wikipédia dit vrai, pendant les vacances de Noël 1978), on se souvenait d’Heidi comme d’un charmant dessin animé pour enfants, gentiment tire-larmes et plein de bons sentiments. On se trompait, car Heidi est beaucoup plus que ça : une splendeur, une œuvre majeure et, accessoirement, une étape déterminante dans la carrière de ses principaux auteurs, Isao Takahata (qui l’a réalisée) et Hayao Miyazaki (en charge du layout), accompagnés à la direction de l’animation et à la conception des personnages par leur grand complice, Yoichi Kotabe. Car Heidi n’est pas seulement le représentant de 1974 d’une série d’adaptations annuelles pour la télévision japonaise de classiques de la littérature jeunesse (qui, par la suite, nous donnera entre autres Tom Sawyer, Princesse Sarah et Anne… la maison aux pignons verts). C’est même aussi davantage que la matrice d’une bonne partie des œuvres respectives de Takahata et Miyazaki. En 1974, Heidi est déjà un aboutissement.

À travers les yeux d’Heidi

Dans sa version miyazako-takahatienne, Heidi relève de la symphonie en trois mouvements. Le premier est une illumination, le deuxième un déchirement et le troisième prend la forme d’une utopie réconciliatrice presque trop belle pour être vraie. En chemin, il est question du rapport au monde et à la société (qui, ici, s’opposent fréquemment), d’apprentissages variés (pas seulement pour les enfants), du temps qui passe (mais pas de la même manière partout ni pour tout le monde) ou encore du pouvoir des mots, de ce qui constitue une famille, de la lumière qui passe à travers les nuages, du vent dans les arbres. Au fond, la petite Heidi, orpheline qui, au début de la série, vient vivre à la montagne dans le chalet de son grand-père supposément asocial et acariâtre, et qui n’apparaît pas strictement comme l’héroïne de la série qui porte son nom. Plus précisément, si Heidi raconte en théorie ce qui arrive à la petite fille (qui a perdu ses parents, est abandonnée par sa tante, puis retirée à son grand-père pour être envoyée à Francfort aux côtés d’une jeune et riche infirme), ce que montre la série est un peu différent. Plutôt que de regarder Heidi, elle la regarde regarder et nous présente un monde d’autant plus magnifique que la petite fille nous prête ses yeux pour le découvrir. Plutôt que de la montrer en train d’agir, la série décrit ce que ses actes, ses courses, son enthousiasme produisent. Non contente de tout absorber (les informations, les sentiments, les sensations), Heidi renvoie, réfléchit. Et révèle le monde, les autres, aux spectateurs comme à eux-mêmes. La grande idée, qui vaut peut-être aussi comme profession de foi artistique, c’est que la beauté existe quand quelqu’un la reconnaît comme telle. Une personne, une seule, ça suffit, avec de grands yeux ouverts pour ne rien rater et une bouche qui ne se lasse pas de témoigner de ce qui est.

Heidi japon

Si la première partie d’Heidi est si vivifiante, c’est parce qu’on y assiste à la fois, dans le même geste, à l’épanouissement d’une enfant et à la sublimation d’un monde.

Capter le vivant

« C’est beau », « c’est froid », s’écrie Heidi. C’est l’hiver, c’est un orage, c’est le printemps. C’est « le roi aux grandes cornes » (un bouquetin), ce sont les « petites mignonnes » (des marmottes), c’est un « pilou » (un petit oiseau). Heidi est celle qui exprime – plus que son grand-père, très économe en mots. Elle est celle qui décrit, nomme et crée du lien entre ce qu’elle voit et ce qu’on (c’est-à-dire ledit grand-père et Pierre, le petit voisin qui emmène les chèvres du village au pâturage) lui apprend : les faits incontestables et autres mythes locaux confondus (le « chant des sapins », la personnalité des animaux…). Si la première partie d’Heidi – ses dix-sept premiers épisodes, jusqu’à son départ d’autant plus crève-cœur que, dans un malentendu, il est initialement joyeux pour l’Allemagne – est si vivifiante, c’est parce qu’on y assiste à la fois, dans le même geste, à l’épanouissement d’une enfant et à la sublimation d’un monde. Car c’est elle qui le fait tenir, ce monde qui existait pourtant bien avant elle, elle qui lui donne son sens, sa cohérence. Sa forme, en définitive, qui découle ici de la rencontre entre un appétit contemplatif (les ciels, les sommets, les vallées…) et une précision remarquable dans la représentation des détails, lesquels peuvent aussi bien être le bond soudain d’un écureuil ou d’un petit lapin que les gestes d’une vieille femme sur son métier à tisser ou la trajectoire d’une luge qui file sur la neige. Ici resplendit le talent de l’encore jeune (trente-trois ans) Miyazaki. Être vivant, c’est aussi identifier ce qui fait événement.

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L’appel de la montagne

La deuxième partie, où Heidi doit jouer les mini-demoiselles de compagnie pour la blonde infirme Claire dans une grande maison de Francfort, vient rompre cette superbe harmonie, mais pas la fascination que suscite la série. L’opposition entre la beauté du monde naturel et la mesquinerie de la société des hommes (pour aller vite) qui se dessinait déjà dans la relation, marquée géographiquement, entre le chalet du grand-père (en haut de la montagne) et le village (en bas), prend ici des proportions plus dramatiques. C’est le temps de la division, de la scission interne jamais aussi prégnante que quand Heidi se laisse engloutir par son imagination. Elle voit la montagne (et nous avec elle), s’y croit et se cogne aux murs de la demeure bourgeoise. Tel le personnage de Willem Dafoe dans New Rose Hotel  d’Abel Ferrara (qui, certes, n’est pas le film qui vient forcément à l’esprit quand on regarde Heidi), elle se perd dans les réminiscences de son passé, de ce qui fut mais semble irrémédiablement perdu. Dans l’un des épisodes (le trente-deuxième, soyons précis), l’image d’Heidi à Francfort apparaît sur celles des montagnes, en surimpression. La petite fille ne serait-elle pas en train de s’effacer ? À ce moment du récit, il est question d’un fantôme qui hanterait la maison. On ne tarde pas à apprendre que ce spectre pâle, cet esprit tourmenté, c’est Heidi elle-même, officiellement en voie de désincarnation. Ce n’est pas pour autant l’envers de la première partie, le temps du désespoir total et du noir absolu. C’est plutôt celui de la contradiction (entre le désir de montagne et celui de rester avec Claire), de la dissonance. De la fusion impossible entre deux images (deux réalités, deux rapports au monde). Qui s’opérera comme par miracle dans le troisième et dernier mouvement de la série.

Après cinquante-deux épisodes menés avec une lenteur majestueuse et modeste à la fois, Heidi nous laisse sur une célébration du rythme des saisons et l’utopie d’une vie qui aurait trouvé une issue au dilemme du retour du même et de la progression.

Famille inventée

Alors, le lieu isolé (le chalet, les hauteurs) devient celui où tous accourent, où tout converge. Alors se répète, mais sur un registre plus collectif, ce qui se produisait au début pour Heidi. Bientôt, la paralytique marchera. Et l’aveugle verra ? N’exagérons rien, mais quelqu’un, au moins, la complètera. Les enfants jouent dans l’herbe, regardent le ciel. On aime quand la pluie tombe. On aime quand la pluie s’arrête. Pour se sécher, on enlève ses vêtements. Le « grand-père » et les deux « grand-mères » (la pauvre, celle de Pierre, et la riche, celle de Claire) deviennent, dans cette famille inventée par ses membres mêmes, ceux de tous les enfants. Ce qu’ils sont découle de leur « nom » – de celui qu’on leur donne. C’est un choix et aussi une question de foi. Après cinquante-deux épisodes menés avec une lenteur majestueuse et modeste à la fois, Heidi nous laisse sur une célébration du rythme des saisons et l’utopie d’une vie qui aurait trouvé une issue au dilemme du retour du même et de la progression, de l’apprentissage et de la répétition. La leçon est en tous points admirable.

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Heidi

Titre original : アルプスの少女ハイジ, Arupusu no Shōjo Haiji (« Heidi, fille des Alpes »)

Réalisation : Isao Takahata

Années de diffusion : 1974 (Japon) ; 1978 (France)

Nombre d’épisodes : 52

Série disponible en DVD et Blu-ray

 

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