Déboulée sur Netflix sans crier gare, The Haunting of Hill House s’impose déjà comme l’une des plus grandes séries d’épouvante, sinon un chef d’oeuvre tout court du genre. Mieux qu’une nouvelle adaptation du roman derrière La Maison du diable de Robert Wise, cette chronique familiale au romantisme d’une noirceur à la beauté parfois stupéfiante, se révèle l’une des lectures les plus sensibles de la maison hantée – et surtout une oeuvre vertigineuse et éblouissante sur l’enfance.

L’enfance n’est qu’un souvenir. Une collection d’images enfouies, d’instants, de visages et de présences ; de lieux et d’objets qui plus que tout renferment le passé dans les boites du temps, ces écrins de l’intime que chacun habite avec sa propre mélancolie. L’enfant, par son absolue présence au monde, ne se situe pas. Il ne repensera aux prémices de son histoire que plus tard, quelque part dans sa vie d’adulte et par les traces qu’il aura laissées autour de lui. C’est dans l’oeil d’un parent, d’un proche, que l’enfant existe. Et c’est dans ce regard qu’existe la potentialité d’un gouffre. Un abime à peine concevable pour celui qui n’a pas, ou pas encore, pu voir et vivre cette enfance – qui n’est jamais la nôtre, jamais un retour ou une projection de soi, mais la vision quotidienne d’un état d’une pureté unique et fragile qui donne autant à saisir une certaine épaisseur du temps, que l’absolue nécessité de la famille comme refuge pour l’éclosion de cette enfance. Observer un enfant grandir, c’est accepter de céder à ce vertige bouleversant d’être le spectateur privé d’une mémoire qui se combine à la nôtre ; et plus encore se résigner à ne pouvoir endiguer la lente contamination du mal qui pousse depuis le dehors, depuis le monde, depuis l’extérieur de la maison.

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Peu d’oeuvres comme The Haunting of Hill House, à la télévision, au cinéma, ailleurs, n’ont su montrer avec autant de sensibilité et de clairvoyance ce rapport de l’enfance à un espace. Comme le rappelait Philippe Baudouin il y a quelques mois ici, la maison hantée est une histoire de famille. Sa légende nait en bordure du vingtième siècle avec les soeurs Fox, deux adolescentes qui seront les premières à rentrer en contact avec les esprits frappeurs – comme si alors les pages d’Edgar Poe et de La chute de la maison Usher s’invitaient dans le home sweet home pour fonder une nouvelle mythologie. Cette relecture d’un classique, la série la doit d’abord au roman du même titre de Shirley Jackson, dont Robert Wise avait donné au cinéma en 1963 le célèbre La Maison du diable. Contrairement à Jan de Bont qui, en 1999, sortait un pénible remake truffé d’effets numériques, la série se défait de la trame d’origine pour n’en garder que les lignes directrices, et reconfigurer son intrigue autour d’une histoire de famille. Celle des Crain et leurs cinq enfants, venus habiter une vaste demeure gothique du Massachusetts (la Hill House) le temps de la retaper pour la revendre et se construire la maison familiale idéale.

« Une maison est comme un corps » raconte Olivia, mère de la famille Crain et architecte de cette maison rêvée qui ne verra jamais le jour. Jamais autrement que sur des plans ou en maquette, les siens ayant dû fuir la Hill House sans elle par une nuit d’orage. C’est autour de ce moment clé : le père effrayé poussant ses enfants vers la voiture alors qu’une silhouette fugitive apparait derrière une fenêtre ; de cette idée : chaque foyer est tel un organe avec ses membres, son coeur et ses tumeurs ; et d’un nouveau deuil servant de détonateur et court-circuit temporel : la perte de Nell, la cadette partie retrouver le fantôme de sa mère, que Mike Flanagan articule sa version, ou plutôt vision, de The Haunting, qui ne cesse d’enchâsser le passé et le présent. Pourtant peu réputé par ses déjà multiples passages par le surnaturel (Ne t’endors pas, Ouija : les origines…), l’auteur (né à Salem, ça ne s’invente pas) se révèle un fin artisan du genre. En donnant à chaque personnage son épisode, pour finir sur la maison dans un dénouement collectif par paliers éblouissant, sa construction trouve dans le dépliage feuilletonesque une forme d’évidence. Jusqu’au final, Flanagan tourne encore et encore autour de cette nuit traumatique par la voix de chacun des Crain. Ils ou elles sont devenus adultes, mais tous sont restés abîmés par le souvenir de cet évènement mystérieux et tragique où ils ont perdu leur mère et que Steven, l’aîné, a transformé en best-seller.

Haunting

En haut : La Hill House ; En bas : la famille Crain au passé.

Evidence, donc, parce que la fausse simplicité de ce chapitrage, explorant chaque trajectoire par branche fragmentée, résonne avec cette image de la maison comme un corps dont les habitants seraient les membres. Et c’est en partie la grandeur de cette série : sa conception à la fois littéraire et architecturale. Les différents parcours s’emboitent en jouant avec les méandres d’une mémoire rattachée à un lieu qui est tel un poumon, ou plutôt un « ventre » – car elle dévore et poursuit au-delà de ses murs et du temps par appétit. Construit comme un dédale mnésique ramenant sans cesse à la maison, The Haunting est fidèle au roman de Jackson : un chef d’oeuvre d’horreur psychologique labyrinthique, où chaque personnage noue son propre rapport à la hantise à travers un espace où le passé est encore contenu. Un espace où les « rêves débordent » comme dit Hugh, le père, à Nell pour la rassurer d’avoir vu réapparaître le fantôme de la femme au cou tordu.

The Haunting ne cède jamais sur son approche du genre :  le réel est toujours sur le point de basculer, et le paranormal sans cesse rattrapé par un élément rationnel.

Dormir debout

Mais la beauté de la série ne tient pas qu’à cette pelote de récits aux correspondances vertigineuses (et parfois appuyées, tout n’est pas parfait). Elle repose d’abord sur son approche du genre. Les fondations psychologiques, issues du roman, permettent à la série de ne jamais céder en maintenant une ambiguïté permanente : le réel est toujours sur le point de basculer, et le paranormal sans cesse rattrapé par un élément rationnel. L’horreur psychologique est un genre et L’Echelle de Jacob ou Silent Hill 2 (en jeu vidéo) font partie de ses chefs d’oeuvre. Mais The Haunting a quelque chose de plus, une forme d’équilibre inédit et miraculeux, où le symbolique passe dans un autre champ, plus poreux, plus friable, plus incertain. Les apparitions de fantômes ne sont pas seulement la vision détraquée des personnages, des peurs d’enfant qu’on matérialiserait, l’interprétation excessive d’un bruit comme le répètent les parents. Le doute subsiste. Même lorsque les rêveries de Nell et Luke, son frère jumeau, trouvent plus tard une explication, celles-ci conservent une part d’onirisme résonnant dans les murs de la maison.

« Aucun être vivant ne peut subsister sainement, ancré dans un réalisme absolu. Même les alouettes et les sauterelles seraient capables de rêver. » En ouvrant la série par ces mots dits par Steve, le grand frère écrivain, Flanagan place immédiatement la question de l’inexpliqué sur un terrain qui ne cherche pas plus à produire des preuves, que s’emmitoufler dans un genre (tout en étant son plus fidèle serviteur). Tout au long de ses dix épisodes, The Haunting ne cesse de discuter l’origine et la possibilité des apparitions dont est victime la famille. Si certains voient (les plus jeunes), et d’autres pas (les plus âgés), tous finiront par voir sans pour autant qu’on bascule dans un registre ou l’autre – car tout est motivé par le chemin que parcourent les personnages, seuls et à travers leur famille. Voir est ainsi moins un passage qui ferait basculer vers le fantasmagorique, qu’une résurgence tangible, la preuve de quelque chose qui a eu lieu, ou en cours, et qui serait lié aux relations, aux affects, à la mémoire. Quelque chose qui coexisterait, qu’il ne faudrait pas prendre comme une illusion, un rêve à chasser de la réalité, mais une vérité parfois en attente d’être reconstituée dans cette maison conçue comme le point névralgique, le lieu de synthèse et de projection où le parcours de chacun s’inscrit.

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En haut, Shirley, Nell, Steven et Theodora revisitent la Hill House depuis le présent : En bas : Nell entourée de ses parents, Olivia et Hugh.

La série réussit ici une curieuse et étourdissante symbiose de réalisme fantastique, combinant un folklore quasi forain de maison hantée avec l’horreur psychologique et un drame familial raconté comme un pur roman gothique. Et c’est sans doute ce qui distingue aussi cette adaptation, même si les bases encore une fois étaient chez Jackson : cette façon de recourir aux archétypes parfois les plus attendus pour aller y chercher cette lumière noire oubliée qui résonne encore quelque part en dedans. L’infinie noirceur de The Haunting, celle qu’on ne voit plus que rarement dans le genre (qui au mieux lorgne vers le commentaire social), n’est jamais feinte, décorative ou provocatrice. Elle irrigue chaque moments, scènes ou dialogues où il n’est question que de vivre avec le regret, l’abandon, le deuil, la tristesse, le désespoir, la trahison, le mensonge, le doute, la maladie, l’angoisse et la mort. The Haunting concentre en un récit familial de hantise un tourbillon d’obscurité qui miraculeusement ne frôle jamais la surcharge – et qu’une profonde douceur, chaleur, bienveillance, comme celle d’un être aimé pour l’éternité en dépit des conflits, vient équilibrer.

Rien, et peut-être encore moins un parent, ne peut protéger l’enfant de ses larmes à venir d’adulte. Aucun rempart ne peut empêcher l’obscurité de pénétrer le souvenir des chambres de notre enfance.

Dans une des plus belles scènes de la série, Olivia couche Nell et Luke (plus tard devenu héroïnomane). La fille demande à sa mère qui lui souhaite bonne nuit : « Et si je faisais un mauvais rêve ? Un rêve encore pire [que celui de la dame au cou tordu]. Et si je rêve que tu nous tues ? Si jamais je rêve que tu nous mets dehors, la nuit, qu’on nous fait du mal ? Tu nous envoies dehors, dans le noir, mon coeur se casse en deux, et je ne suis plus jamais heureuse pendant très longtemps, et un jour, je ne le supporte plus et je dois mourir. Tu nous mets dehors dans le noir et le noir nous prend. Morceau par morceau, pendant des années. Et je me retrouve sur une table en fer avec ma bouche qui ne s’ouvre plus. Et Luke est tout froid, mort par terre, avec une aiguille dans le bras. On serait morts à cause de toi car tu nous as mis dehors. Dans la nuit. Dans le noir. Tu nous réveillerais d’un rêve comme ça ? Tu nous protégerais ? On est en sécurité avec toi ? On l’est vraiment ? » Ce quasi monologue, récité par une fillette de six ans, à peine entrecoupé de quelques lignes de Luke et de la mère tentant de rassurer ses enfants, est un tremblement de terre émotionnel, sans la moindre roublardise, et qui touche au plus profond la vérité de cette noirceur qui traverse The Haunting. Car rien, et peut-être encore moins un parent, ne peut protéger l’enfant de ses larmes à venir d’adulte. Aucun rempart ne peut empêcher l’obscurité de pénétrer le souvenir des chambres de notre enfance.

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Nell voit apparaitre le fantôme de la femme au cou tordu.

Hantises

On finira par découvrir les secrets de la Hill House, trouver des explications à ce remue-ménage, ces apparitions qui hantent la famille Crain, mais les réponses de Flanagan ne sont jamais des réponses de scénariste. Chaque brèche ouverte par la série cherche bien à clôturer la trajectoire de ses différents personnages, avec comme enjeux la volonté de montrer comment outrepasser le poids du deuil et de la culpabilité. Mais l’important siège ailleurs, dans ce rapport de la famille à la maison, dans le lien des enfants aux parents, et principalement la vision de la mère (ici au centre de tout, submergée progressivement d‘hallucinations). Ce monologue de Nell concentre la poétique ténébreuse de The Haunting. Il intervient à un moment où les strates temporelles s’entrechoquent, où l’enfance est menacée par l’effroi de son mal être à venir, dans le regard d’une mère devenue conscience du temps, happée autant par le passé trouble de la maison que le futur accidenté de ses enfants dont elle est responsable. La hantise est une mémoire, un souvenir douloureux qui ne passe pas, que les murs des lieux aspirent et qui pousse notre imagination à divaguer. Rarement elle est racontée aussi comme une angoisse en flash forward, une peur venue du futur.

À un moment, Olivia donne l’une des clés de l’énigme : son anxiété. Pour elle, une maison doit « nous garder en sécurité à l’intérieur » raconte-t-elle à Shirley, sa fille qui plus tard deviendra croque-mort (son histoire débouchant sur des scènes sublimes de noirceur). À l’inverse de cette image de foyer chaleureux et enveloppant, le manoir des Hill pourrit de l’intérieur, il est infesté par une étrange humidité qui envahit les murs (on est pas loin des images de Kioyshi Kurosawa). Plus loin, le schéma de cette maison rêvée qu’Olivia dessine est reproduit à l’infini sur les plans de celle des Hill dont elle cherche à comprendre la structure. On saisit alors que les deux se superposent : ce manoir de cauchemar qui les enferme et cette maison idéale dont elle rêve ne font qu’une. La maison hantée, si elle existe, est d’abord une abstraction renfermant les hantises d’une mère autant que les souvenirs de sa famille. Des hantises où les terreurs enfantines que l’adulte voudrait apaiser sont aussi ses propres projections et traumatismes imbriqués. « Petit, on apprend à voir ce qui n’existe pas. Une fois grand, on apprend à lui donner vie ». rajoute Olivia. Tout se conjugue dans ce rapport à la réalité, au temps et aux possibles pris à deux âges croisés de la vie. Un rapport aussi à la mort où la maison familiale tient d’utopie à la fois sublime et tragique, comme si on pouvait y arrêter le temps pour que l’enfance dure à jamais dans le regard de l’adulte – le seul regard qui sait ce que signifie l’enfance-, tout en sachant ce rêve d’amour filial absolu morbide. Et c’est peut-être là l’un des plus beaux passages de la série, lorsque la maison devient un abri où un couple pourra à jamais rendre visite à leur enfant décédé. On a rarement vu chronique familiale filmée avec un tel total romantisme, touchant avec une grâce aussi fragile qu’éblouissante aux sentiments les plus troublants qui nous unissent depuis toujours.

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En haut : Olivia, la mère, avec ses jumeaux Nell et Luke. En bas : Olivia dans les ténèbres de la Hill House.

The Haunting of Hill House

Une série créée, écrite et réalisée par Mike Flanagan

Netflix, 2018 – 10 épisodes

Avec : Carla Gugino, Michael Huisman, Elizabeth Reaser, Oliver Jackson-Cohen, Kate Siegel, Victoria Pedretti, Timothy Hutton…

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