Hommage à Harry Dean Stanton, figure culte du cinéma américain et décédé le 15 septembre 2017.

Stanton

Paris Texas (1984)

Nombre d’entre nous auront appris la nouvelle du décès de l’immense acteur que fut Harry Dean Stanton en ayant en tête -et au cœur- son personnage de Carl Rodd dans l’inespéré retour de Twin Peaks. Au fil de ces dix-huit heures dont on n’a pas fini d’explorer ni l’importance ni les splendeurs, il aura été le point d’ancrage, et le dépôt, de toute l’humanité dont le monde est capable. Seul un regard tel que celui de Harry Dean Stanton pouvait exprimer ce mélange de gravité (de celui qui en a probablement trop vu) et de légèreté (de qui a gardé un précieux morceau d’enfance), sublimées par une bienveillance encore plus poétique et désarmante que les visions oniriques venues des autres mondes.

Et le nôtre, de regard, se posait alors sur ce visage émacié avec en lui le souvenir de cinq décennies de cinéma, dont on ne refera pas ici le récit (laissant chacun puiser dans ses souvenirs, d’Alien en Dernière Tentation du Christ…) avec en leur milieu le désert parcouru par Travis Henderson dans Paris, Texas de Wim Wenders (1984). Ce rôle, iconique, fait de Stanton pour l’éternité une figure de l’errance et de l’incomplétude, ces marqueurs si profonds de notre condition -que le grand cinéma américain a su transposer en odyssées existentielles. Errance encore, chez le précieux Monte Hellman, cinéaste pour l’œil duquel l’allure élégante -volontiers austère mais magnifique- de Stanton semblait dessinée. Et incomplétude à travers cette quête du frère, à laquelle répondit bien des années plus tard le trajet d’Alvin Straight dans Une Histoire Vraie : au bout du chemin c’était lui qui attendait Alvin, sous le regard d’un David Lynch qui l’aura fait tourner dans nombre de ses rêveries.

Harry Dean Stanton disait espérer arriver in fine dans le grand rien, l’absence totale de sens et de réponses, et l’acceptation totale de cette absence. Espérer le dépassement de l’encombrante conscience et l’inexistence du self. Il avait 91 ans et s’est éteint le vendredi 15 septembre 2017. Ce même jour, à des milliers de kilomètres au-dessus de nos pauvres têtes, la sonde Cassini elle aussi rendait l’âme, en plongeant vers Saturne tandis qu’elle envoyait son ultime message à destination de la Terre. En disparaissant après avoir traversé le désert intersidéral, elle nous offrait d’inestimables informations. Et surtout contribuait encore à nourrir nos imaginaires autour des mystères de l’univers, et de sa terrifiante beauté. Si Saturne fascine par l’incroyable esthétique de sa forme -ces sublimes anneaux- elle est aussi chargée d’une mythologie ambiguë. Dieu dévoreur de ses propres enfants et planète hypnotique, Saturne a inspiré les plus troublants récits, et plus près de nous de déstabilisantes chansons : ainsi Saturn Return, l’un des plus étranges et des plus beaux morceaux de R.E.M., où il est question de retour, de convenience store (les fans de Twin Peaks apprécieront) et de la planète sortie de son orbite, livrée à l’errance. Ainsi, aussi, Rings of Saturn, chef-d’œuvre de Nick Cave sur un album (Skeleton Tree) douloureusement marqué par l’inacceptable, par la perte d’un enfant.

Alien (1979)

Twin Peaks The Return aura été une série elle aussi marquée par la perte, et rythmée en partie par la scansion des hommages éclairant nombre de ses génériques, de Catherine Coulson à David Bowie en passant par Warren Frost, Jack Nance ou Miguel Ferrer. Harry Dean Stanton vient les rejoindre, et son personnage aura été confronté, lors d’une scène bouleversante d’une rare douleur dans l’œuvre de David Lynch, à l’enfance sacrifiée. C’est Carl Rodd qui à travers ses yeux sublimes voit s’élever l’âme de l’enfant, brutalement fauché, vers les cieux. C’est lui aussi qui prend sa guitare pour entonner la folksong traditionnelle Red River Valley -un magnifique chant de deuil :

From this valley they say you are going,
We will miss your bright eyes and sweet smile,
For they say you are taking the sunshine
Which has brightened our pathways a while.

Cette séquence de chant nous rappelle que Stanton croisa à plusieurs reprises la route d’une autre incarnation du hobo existentiel, ce vieux Bob Dylan qui a fait d’un autre chant de la Red River (Red River Shore) l’une de ses plus belles chansons. Il y est dit « Well, I’m a stranger here in a strange land/But I know this is where I belong » (« bon, je suis ici un étranger dans un étrange pays/mais au moins je sais que c’est ma place »). Exactement ce que nous racontent, pour toujours, le corps, la voix et le regard de Harry Dean Stanton.

Filmographie sélective

L’ouragan de la vengeance de Monte Hellman (1966)

Luke la main froide de Stuart Rosenberg (1967)

Pat Garrett & Billy the Kid de Sam Peckinpah (1973)

Alien de Ridley Scott (1979)

New York 1997 de John Carpenter (1981)

Coup de coeur de Francis Ford Coppola (1981)

Paris Texas de Wim Wenders (1984)

La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese (1988)

Sailor et Lula de David Lynch (1990)

Twin Peaks – Les sept derniers jours de Laura Palmer de David Lynch (1992)

Une Histoire vraie de David Lynch (1999)

Big Love de Mark V Olsen et Will Scheffer (TV, 2006-2010)

Twin Peaks – The Return de David Lynch (TV, 2017)

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