Tous en confinement. Fini de rire ? Pas vraiment. Alors que la moitié de l’humanité n’a plus de contact avec le monde que connecté, la comédie fait son grand retour. Dans les bas-fonds, forcément.

N’en déplaise au Monde, Leïla Slimani ne sera pas l’icône de la France en quarantaine. En publiant un extrait de son « journal de confinement » au premier jour de l’enfermement général, c’était pourtant le pari du quotidien : et si cet épisode monacal était l’occasion de mettre en avant la figure de l’écrivain, ce reclus professionnel dont la France allait connaître la condition ? Raté. Le bad buzz fut à la hauteur des louanges récoltées par le coup de gueule de Despentes (« Maintenant, on se lève et on se barre »), paru dans la foulée des Césars chez les concurrents de Libé. Reprise de volée par les cerbères de l’indignation tous azimuts, Slimani, qui avait eu la mauvaise idée d’étaler son niveau de vie sans mentionner la misère du monde en astérisque, allait donc être érigée en symbole du décrochage des élites. Non, la France ne se reconnaîtrait pas dans le vague à l’âme d’un écrivain privilégié ; pas plus qu’elle n’attendra de Libé et du Monde, largués comme le reste de la presse des préoccupations « d’en bas », qu’ils contiennent quoi que ce soit de salutaire pour le confiné moyen. Mais alors, si ce n’est nos écrivains ou notre presse d’information nationale, qui pour exprimer le génie de la France qui compote ? D’où percera la lumière de nos journées entre quatre murs ? Qui pour sécréter le miel de la retraite forcée, puisé à même notre condition pour faire antidote à sa misère provisoire ? 

La réponse à cette question ne s’est pas faite attendre – elle était là, sous notre nez. Au dixième jour de mijotage domestique, enfin, la vérité saute aux yeux : l’éclair de génie ne tombera pas de ce journalisme d’indignation conformiste, publié dans des journaux qui n’intéressent que les lecteurs de Despentes et Slimani, non. La lueur d’espoir vient d’Instagram, de Snapchat, de Facebook, de TikTok, de WhatsApp. Les vrais génies du confinement, ce sont les memers, ces créateurs de vidéos minuscules, de collages, de traits d’esprits à l’humour fédérateur au point de se voir partagés, pour les meilleurs, aux quatre coins de notre humanité en cage. Les auteurs de mèmes sont les héros anonymes de notre quarantaine, les casques bleus d’un comique de catastrophe, les violonistes du Titanic continuant de jouer malgré le naufrage pour nous aider à relativiser l’épreuve et la supporter. Avec le confinement de notre espèce, il faut dire, toutes les conditions étaient réunies pour un âge d’or de ce rire épidémique : l’oeil rivé h24 sur son smartphone, chacun ou presque peut en apprécier les fulgurances, à plus forte raison maintenant que le couvre-feu général lui offre un sujet universel.   

Le mème, précis comme une frappe chirurgicale, ne s’embarrasse d’aucune contingence pour aller à l’essentiel : notre angoisse de mort.

Par sa viralité, son coefficient de partage et sa force de frappe anarchique (depuis dix jours, qui n’en a pas reçu au moins un ?), cet artisanat du pauvre lutte contre le Covid avec les mêmes armes que lui, comme si deux puissances pandémiques s’affrontaient : celle dessinée par Mère-Nature, née d’un marché d’animaux sauvages pour nous montrer l’absurdité de certains confinements, et celle de l’homme, sous la forme de ce remède comique, administré en pastilles d’humour pour dégonfler la psychose et nous rassembler dans un grand éclat de rire. 

Mais alors, pourquoi le mème et pas les bonnes feuilles à l’encre turquoise de Slimani ? Pourquoi des gags régressifs et pas le journalisme d’indignation, qui pointe ça et là le creusement des inégalités de traitement, les scandales d’État, etc. ? Parce que le mème, précis comme une frappe chirurgicale, ne s’embarrasse d’aucune contingence pour aller à l’essentiel : notre angoisse de mort. De quoi avons-nous peur, d’un virus qui tue ? N’est-ce pas, pourtant, le destin de toute créature vivante ? En s’amusant du ridicule de nos craintes, en pointant nos recroquevillements de petites tortues sans défense, les mèmes de confinement tournent en dérision notre faiblesse incurable : en 300 000 ans d’existence, de science, de religions et de philosophies toutes plus sages les unes que les autres, Homo Sapiens ne s’est toujours pas fait à l’idée de mourir.   

Il ne s’est pas fait non plus à sa bizarre condition d’être social et solitaire simultanément, comme en témoigne la tonne de mèmes hilarants sur la difficile cohabitation des familles, des parents et des enfants, et bien sûr des sexes. « Un peu sexiste tout ça… », rumine-t-on en sourdine, chez les ventriloques du moralisme facile (ceux qui traitaient Slimani de privilégiée après avoir porté Despentes en triomphe). De leur point de vue, oui, c’est effectivement sexiste. Mais que vaut ce point de vue, aujourd’hui que le monde entier s’amuse de nos antagonismes portés à ébullition par la promiscuité, et de ce vernis de civilité craquant si promptement dans l’adversité ? Quelle importance accorder aux donneurs de leçons, maintenant que le peuple n’a plus le temps pour leurs jérémiades, et que les pirates de l’humour ont pris possession des zygomatiques sur le thème, d’éternelle actualité, de nos irréductibles différences ? 

hanouna

Quand le Pr. Raoult, Hanouna et Charlot font de la résistance 

Si l’art du mème ne nous vient pas des professionnels du rire, c’est parce que, si bons soient-ils dans l’ordre bien huilé du pré-confinement, sa simplicité leur échappe. Le mème relève d’une forme primitive de burlesque, ne requérant aucun savoir-faire particulier et écartant de ce fait les habituelles valeurs sûres. Art sans tête, irresponsable et chaotique, personne n’en a la propriété. Viral par nature comme dans ses effets, il impose sa cruauté, sa morale et ses prophètes contre le monde d’avant et son esprit de sérieux. Véritable contre-culture de caniveau, il provient pour (très grande) part du peuple de l’ombre – banlieues, ados, arabes, noirs, familles apéros-barbecues – pour faire contre-pouvoir de toute sa puissance comique aux valeurs en place. En France, par exemple, la mème-culture n’a pas attendu les tests randomisés du « Plaquenil » pour faire une icône-pop du Professeur Raoult, ce Tournesol Marseillais préconisant la Chloroquine contre le consensus médical. Elle y a vu un paria, condamné à n’être jamais pris au sérieux à cause de son drôle de look.   

Hanouna, c’est la raison pour laquelle « les gens qui n’ont pas la télé » n’ont pas la télé, comme si l’être humain avait attendu la télé-poubelle pour faire connaissance avec sa propre bêtise.

De même qu’elle a ses fétiches, la mème-culture a ses propres canaux, qui ne sont pas ceux de Leïla Slimani et de Virginie Despentes. Au risque de chagriner les prescripteurs du bon goût, dans les médias de masse, le premier à leur faire une place n’est autre que Cyril Hanouna. Plutôt que d’annuler son live, depuis une semaine, le mogul de C8 fait le job chez lui, en compagnie d’une poignée de chroniqueurs qu’il contacte sur Skype. Égale à elle-même, l’émission donne toujours lieu à ce festival de jovialités vanneuses qui fait du problème technique sa zone de confort, et de l’improvisation l’ingrédient-clef d’un show bien bordélique. Il y donne donc la part belle aux mèmes, aux lives-chats de Karim Benzema, au témoignage d’une Miss France sur le décès de son gynéco, ainsi qu’aux clashs de rappeurs sur twitter (dernier en date : Niska versus Aya Nakamura, une affaire d’insinuation de « petite bite »). Surtout, fort d’une popularité indiscutable, Hanouna peut se permettre de recevoir un Ministre de la Ville au téléphone, avant de le couper net en raison d’un appel de Blaise Matuidi. Contre-culture de parias : ici, l’avis d’un gouvernant ne vaut grand-chose face à celui d’un champion du monde.  

Pourquoi s’attarder sur Hanouna ? Parce qu’il appartient à la même communauté que la mème-culture. Lui aussi est un virus, du moins si l’on en croit les Unes de Charlie Hebdo (souvenez-vous : « Hanouna, le virus qui rend con »), qui pour une fois reflète assez bien l’opinion générale de la France éduquée. Hanouna, c’est celui qui dégoûte les propriétaires du bon goût, leur inspire la même moue écoeurée qu’à l’évocation d’une gastro-entérite. Hanouna, c’est la raison pour laquelle « les gens qui n’ont pas la télé » n’ont pas la télé, comme si l’être humain avait attendu la télé-poubelle pour faire connaissance avec sa propre bêtise.

Sauf que voilà, avec le foot et « L’Équipe du soir », Hanouna c’est aussi ce que regardent en priorité les personnes incarcérées, les retraités, les chômeurs, les zonards de chichas, les gilets jaunes et les caissières. Toute cette France virale à qui les bonnes âmes de Slate, du Huffington Post et de Libé n’oublient pas de dédier une pensée, la main sur le coeur pendant la crise sanitaire, pour soulager leur conscience du poids d’appartenir à la bourgeoisie culturelle de Slimani et ses sensations champêtres, ou de Despentes et son pavé d’amalgames.

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Pendant ce temps-là, Hanouna, le bouffon utile que le Paris cultivé vomirait en peinture, se montre fidèle au poste. Il sait que sa communauté de virus compte sur lui, il sait qu’en prison, les taulards n’attendront pas l’aumône compassionnelle d’un journaliste diplômé ou d’une sociologue des Buttes-Chaumont pour se sentir exister. Ils préfèrent les compiles de mèmes, les clashs de rappeurs, et voir un Ministre en cravate se faire couper la parole par un Noir en claquettes. Cette liberté de ton extrémiste, alliée à sa dépendance aux images, fait d’Hanouna la créature médiatique la plus fascinante du paf. Il est une chaîne de télé-faite homme, une machine branchée sur le réseau des images et connecté à son public comme à un respirateur. Ce n’est pas un virus nocif mais bénin, un antivirus même, si l’on prend la peine d’épouser le point de vue de cette France bactérienne qu’il soulage quotidiennement, celle qui nous achemine des masques par colissimo en écoutant RMC, assure le fonctionnement des supérettes et nous fournit des mèmes en période de confinement. Cette France « moyenne » qui, loin d’être sous-développée, n’en a simplement rien à foutre des vapeurs de Slimani, du dégeuli de mémé-Despentes ou de l’apitoiement des bons élèves du consensus indigné, tant que tout cela reste moins drôle que les mèmes et moins cool qu’Hanouna.  

Dans son tout premier film sous les fripes du Vagabond, en janvier 1914, Charlie Chaplin s’amusait à faire effraction dans le cadre d’un reportage en marge d’une course de voiturettes. Viré par les (vrais) flics en charge de la sécu, il était comme un parasite de l’image, et par extension de la société, où son personnage de clochard n’était pas le bienvenu. La simplicité du sketch disait déjà tout de la nature virale, et donc indésirable, du rire populaire. Venus de marges que nous ne considérons jamais, le mème n’est que la forme hyper-contemporaine d’un burlesque réduit à sa plus simple expression, un art de parias pressés de s’inviter dans nos téléphones pour nous prouver qu’ils existent. Il aura suffit d’un péril sanitaire pour le voir refluer en masse, dans sa coriacité native, grâce aux milliers de génies d’un jour qui profitent de cette brèche dans l’ordre bien rangé du monde pour y injecter leur dérision. 

Dans ce duel d’épidémies, pas d’inquiétude, l’humour viral a de bonnes chances de l’emporter sur la peur. Même si, quand viendra l’heure de faire les comptes, la morale de l’histoire sera pour Dame Nature : mettre l’humanité en cage pour la châtier d’un commerce d’animaux sauvages, on appelle cela le gag de l’arroseur arrosé. « En guerre », vous dîtes ? Soit. Alors il serait temps de réaliser que le match se dispute sur le terrain du rire, et non de la solennité martiale, de l’indignation, ou du lyrisme de villégiature.         

 

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