Adulée depuis le printemps par l’Amérique progressiste anti-Trump et grande favorite des Emmy Awards, la série The Handmaid’s Tale, produite par Hulu et adaptée du roman de Margaret Atwood, vient d’arriver en France sur OCS. Avec Elizabeth Moss (Mad Men) dans le rôle-titre d’une servante contrainte de mettre son corps à la disposition de ses maîtres, le show envisage le basculement des États-Unis dans une dictature chrétienne fondamentaliste. Filmée comme une vision prophétique suintante de sérieux à chaque plan, The Handmaid’s Tale joue plutôt à se faire peur et ne semble jamais prête à totalement embrasser l’horreur qu’elle représente. Balourd et exaspérant. 

Marquée par les attentats religieux, l’époque se prête à l’exploration des fondamentalismes. Après Le Vénérable .W, Silence ou The Young Pope, The Handmaid’s Tale confirme la trajectoire d’un cinéma inquisiteur qui cherche à se confronter aux extrêmes idéologiques. Parmi ces œuvres, son pitch est sans doute le plus radical de tous. Les déboires de June (Elizabeth Moss) débutent lorsque le régime théocratique chrétien, qui vient de renverser le gouvernement des États-Unis, lui enlève son enfant, tue son mari et l’envoie remplir le rôle d’utérus sur pattes pour une famille de notables stériles.

Fidèle au livre dont elle est adaptée (à l’exception de quelques retouches pour moderniser l’univers), The Handmaid’s Tale se projette dans un futur pas si lointain où une crise écologique ayant drastiquement réduit la fertilité amène les extrémistes protestants au pouvoir. June, devenue Offred (comprendre « de Fred ») et déclarée fertile, est assignée comme servante chez un haut dignitaire du gouvernement, condamnée à se faire violer à répétition jusqu’à tomber enceinte. À peine quelques mois après les colossales marches des femmes organisées en protestation à l’élection de Donald Trump, The Handmaid’s Tale projette sur les écrans la vision d’horreur déprimante d’un pays submergé par ses pires instincts conservateurs.

Tableau naturaliste

Dans cet univers où les choses panachées de la vie ont été mises à mort par la rigueur d’État, Offred tente d’endurer son supplice de femme servile. Puisqu’il entend ses pensées, le spectateur est avant tout convié à partager son calvaire, son histoire et à devenir son confident. Avec elle, il subit les brimades, les coups et finalement (assez tôt) le viol. Rien n’est épargné. La réalisatrice Reed Morano filme cet enfer d’humiliation comme une suite de tableaux bibliques ultra-composés et suintant de traditionalisme. Plus que des images, la série veut montrer une prophétie – l’hypothétique troisième tome de la Bible, effroyable Testament à venir, qui renouerait avec la cruauté du livre de la Genèse.

Ainsi, la caméra est lourde, cérémonieuse, presque inerte, comme les corps et les visages figés dans des décors monochromes disciplinés. Dans ses meilleurs moments, The Handmaid’s Tale s’immobilise intégralement pour se laisser contempler telle une galerie de portraits de femmes martyres. Leurs faciès infiniment déformés par la peur et l’angoisse, plus rarement un sourire, veulent assourdir lentement (quand ils ne sont qu’un effet immédiat visant la sidération). Chronique d’une effroyable captivité partagée, la série fait parfois penser au trombinoscope féministe Orange is the New Black, qu’on aurait ici gavé de Prozac. Mais, contrairement à la production chorale de Netflix, il y a bien ici une héroïne principale sur laquelle s’abat tout le poids de l’oppression patriarcale. Prisonnière de longues journées d’ennui ponctuées par les pires sévices, Offred n’a d’autre choix que de subir cet écoulement du temps qui la mène au calvaire. C’est le point de départ accablant de The Handmaid’s Tale, tourné comme un tableau naturaliste : entièrement vêtue du rouge des servantes, Moss patiente adossée à la fenêtre de sa chambre de bonne tandis qu’elle songe au sort misérable qui l’attend.

Handmaid’s Tale Streets

Le doigt tremblant et la main moite, The Handmaid’s Tale n’a de cesse de désigner lourdement ce dont l’Amérique doit avoir peur.

Distante prophétie

Cette volonté de décrire l’horreur avec force détails se trouvait déjà dans le roman de 1985, fruit du long travail de recherche d’Atwood sur les totalitarismes et la mouvance fondamentaliste WASP. À ce titre, la série lui fait honneur. Quitte à peut-être prendre le chemin d’une adaptation trop dense et littérale. Car The Handmaid’s Tale veut trop en dire, trop longtemps, chaque épisode étant monté tel un sermon bavard à grand renfort d’hyperboles. Incessamment montrée, dite, décortiquée, soulignée ad nauseam par une copieuse liturgie, la souffrance des personnages, cœur battant de la série, ne se pare d’aucune pudeur. Au point d’inhiber l’empathie, bombardée à outrance de stimuli.

Couche après couche de dialogues péniblement discursifs et surmontés d’une infatigable voix-off, l’exposition en mille-feuille asphyxie les enjeux et joue contre l’élégante crudité du jeu d’Elizabeth Moss. L’emploi maladroit et constant du ralenti comme d’un surligneur d’intensité censé flécher les émotions venant parachever cet édifice de fébrilité. Le doigt tremblant, la main moite, The Handmaid’s Tale n’a de cesse de désigner lourdement ce dont l’Amérique doit avoir peur. Intimidée par l’envergure de la menace fondamentaliste qu’elle décrit, elle se résout pour la dompter à en produire un inventaire didactique dont chaque entrée est soulignée à l’attention du spectateur. Sauf qu’à trop signaler l’évidence, elle s’affaiblit inévitablement et plus rien n’en ressort qu’une exaspération tenace.

Handmaid’s Tale dinner

Résistance tardive

Comme tous ceux qui s’y frottent, le créateur Bruce Miller et sa réalisatrice Morano ont intégré que chaque dystopie est l’histoire d’une résistance tardive. Ce qui les effraie, à juste titre, réside peut-être autant dans le futur totalitaire que dans l’oisiveté démocratique qui y mène. On entraperçoit cette dernière par la lorgnette de flash-back filmés caméra au poing façon cinéma-vérité. Figure montante du festival Sundance, Morano a voulu donner le contrepoint de ses compositions austères à travers la célébration d’une Amérique CSP+ romantique et impressionniste. Pour ensuite mieux la précipiter dans la tourmente d’un changement de régime. Mitraillettes lourdes de Terminator pointées sur les manifestants, ralentis sur les corps percés par les balles : une nouvelle fois, le trait est épais et ne s’embarrasse pas de nuance, guidé par la crainte de ne pas parvenir à faire passer le message.

Angoissée par cette violence sur laquelle elle ne cesse de gamberger péniblement, The Handmaid’s Tale s’excuse sans cesse de devoir la montrer pour la dénoncer. Et quand elle pense avoir franchi un seuil de tolérance, elle s’empresse de donner du répit à ses personnages en les envoyant prendre l’air dans ce fantasme d’Amérique pré-dictature vierge de vices. Entre deux lens flares, elle en profite alors pour rappeler l’évidence : maintenant constitue le territoire des possibles. Ouf, nous voilà rassurés : tout n’est pas joué – on ne mourra peut-être pas demain. Mais ce qui devait être une échappatoire devient progressivement la banale vérité à laquelle la série veut se raccrocher.

Craintive à l’idée de retourner dans son théâtre d’horreurs dystopique, The Handmaid’s Tale préfère en effet fixer ses appuis sur le présent plein d’espoir. Par ricochet, les supplices et les atrocités perpétrés par la théocratie s’étiolent progressivement en un vague songe, une évanescente possibilité à laquelle la série ne croit plus vraiment – parce qu’elle ne veut pas y croire. L’exposition étouffante n’est alors plus qu’un moyen de mettre à distance un monde qu’on trouve trop effrayant pour le rendre réel. La terreur fondamentaliste, puisque c’est de cela qu’il s’agit, est ainsi réduite à son expression la plus cartésienne : un sujet d’étude froid et décharné. Pas sûr que la clique de misogynes patriarches à la Maison-Blanche s’en émeuve.

Handmaid’s Tale Moss

The Handmaid’s Tale

Hulu / OCS

Saison 1 / 10 épisodes

Créateur : Bruce Miller

Année : 2017

 

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