Le slasher est une comédie qui ne se dit pas, mais que tous les amateurs peuplant autrefois les salles connaissent bien. Le génie du grand retour de Halloween, produit par le nouveau mogul du genre, Jason Blum, tient à ceci : les rênes du film ont été confiées au touche-à-tout David Gordon Green et à son comparse Danny McBride, revenus ensemble de Kenny Powers ou de Vice Principals. Drôle, donc, et à la fois fidèle à son modèle, le trio va jusqu’à ressusciter Jamie Lee Curtis, devenue l’alter ego féministe du bogeyman qui la hante depuis quarante ans. C’est sûr, on n’avait pas vu mieux depuis Carpenter, de retour également derrière ses synthétiseurs.

Le film prend un peu de répit lors d’une scène qui se déroule dans une station-service, en bordure d’autoroute. Les deux journalistes qui enquêtent sur Michael Myers et la survivante de son carnage s’offrent une pause après avoir rendu visite au croque-mitaine à l’hôpital psychiatrique. À cet instant, ils ignorent encore que, depuis leur passage, le serial killer a profité d’un transfert d’asile pour s’échapper et se mettre en quête de son masque blanc que les reporters conservent dans le coffre de leur voiture. Derrière eux, dans le flou de l’arrière-plan, on le devine qui martèle ses victimes à mains nues, comme s’il attendrissait du rumsteck. Il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour le remarquer : pas à cause du flou, mais parce que ses coups sont tellement répétitifs qu’ils l’apparentent à l’une des machines de l’aire de repos. Pour l’heure, il ne massacre pas encore au couteau de boucher, mais écrase comme une presse, scande comme un vérin et tamponne comme un carrossier. C’est la première belle idée de cette séquelle-anniversaire signée David Gordon Green et coécrite par Danny McBride (l’ex-joueur de baseball à l’ego XXL de la série Kenny Powers et collaborateur régulier du réalisateur de Délire Express) : comparer le grand retour de Myers à la remise en route d’un rouleau compresseur et installer cette mise à jour dans le décor crasseux d’une station-service. Littéralement, la machine reprend du service, le Stakhanov du mal remet le bleu de travail (qu’il pique à un garagiste) avant de prendre la route pour son milieu naturel, Haddonfield, dans l’Illinois, pour quelques empalements roboratifs en guise de tour de chauffe. 

Par son énormité et sa drôlerie, la scène fait écho à l’ouverture du film, qui laissait d’emblée deviner à quel bois (comique) il allait se chauffer. On y voit les deux reporters en compagnie du nouveau psychiatre allumé de Myers, le remplaçant du docteur Loomis (Donald Pleasance, resté légendaire pour son célèbre « It’s pure evil », qui refusait de concevoir chez son patient le minimum d’humanité requis pour faire l’objet d’une vraie psychanalyse) se dirigeant jusqu’à la cour intérieure du pénitencier où se trouve l’objet de leur curiosité, obligé par une chaîne à se tenir tranquille dans les limites d’un carré qui ressemble à une place de parking. Immobile et muet, Myers y est exposé comme une pièce de musée, un bel automate reluqué par des amateurs de mécanique vintage, fièrement exhibé par son thérapeute à la manière d’un brocanteur. La tension monte soudain lorsque le journaliste tend son masque au tueur en série, suscitant l’hystérie des internés, à l’exception de Myers. Le visiteur supplie désespérément Michael de s’enflammer à son tour, comme s’il tournait frénétiquement la manivelle d’une Plymouth indifférente : c’est alors que surgit brutalement le générique du film au son d’un remix vrombissant du thème original de Carpenter, mimant l’allumage d’une machinerie dans un fracas métallique. En matière d’illustration, une grosse citrouille se regonfle peu à peu, comme s’il s’agissait pour le trio formé par Jason Blum, David Gordon Green et Danny McBride de rendre au mythe sa forme initiale, après qu’il a été foulé aux pieds par quarante ans de séquelles foireuses. 

Halloween

Halloween © Universal Pictures

Le film fait de Myers la synthèse parfaite de l’Alien de Ridley Scott et du Terminator de James Cameron : une innéité du mal et une machine fondue dans un toon dénué par définition de toute psychologie.

Telle était la condition fixée par Blumhouse pour relancer la franchise : sectionner d’un coup de ciseaux « l’univers étendu » de nanars qui avaient fait de « The Shape » un mariole de série Z, traînant son spleen dans des intrigues indignes de son pedigree carpentérien, à l’instar de Jason, Freddy et Chucky, que chaque nouvel opus semble rapprocher dangereusement de la tournée « Stars 80 ». Avant le face-à-face entre Myers et Jamie Lee Curtis, laquelle se prépare depuis quatre décennies à le voir débarquer dans son jardin, la première partie du film voit ainsi le prédateur se refaire la main, passant aléatoirement d’une maison à l’autre tel un comédien du muet rendu à la pureté de son instinct punitif. David Gordon Green profite ainsi du peu d’enjeu de cette distribution de gifles pour renouer avec la simplicité formelle de ses débuts, accueillant les échauffements de sa star dans l’écrin d’une mise en scène maniériste. Par cette façon de faire rimer la logique répétitive du meurtre en série avec celle du slapstick (plutôt que des coups de couteau, on se dit parfois que Myers pourrait aussi bien balancer des tartes à la crème) se devine l’analogie du frisson et du rire, comme si les deux relevaient au fond des mêmes ressorts, là où l’humour n’existait qu’à titre accidentel chez Carpenter. Plus qu’une simple valeur ajoutée, la comédie force ainsi chaque scène de meurtre à se présenter sous un nouvel habillage ludique, en ne s’interdisant aucun écart de style. À un soyeux plan-séquence de cinq minutes vient alors répondre une scène foraine, où la silhouette au grand couteau clignote sous l’effet stroboscopique d’un détecteur de mouvements. Le comique s’y déploie sans jamais rompre le commerce de la peur, redoublant la mécanique horrifique de ses hyperboles, personnages secondaires à la langue bien pendue et autres effets de surprise, loin de la connivence de Scream, évacuée à bon escient comme une fausse piste en même temps que les deux journalistes trop conscients du début.

Halloween

Halloween © Universal Pictures

Plutôt que de s’en tenir au cadre exotique d’un western d’épouvante, le film prend le risque de nous rediriger en douce vers l’actualité #MeToo à travers la maison des horreurs de Jamie Lee Curtis.

On aurait tort de voir dans ce bloc de violence à la mécanique presque burlesque une insulte à la mythologie du monstre de Carpenter. D’abord parce que, de Psychose à Shining en passant par L’Exorciste, l’épouvante n’a jamais renié sa parenté avec le rire (conseil : tous les films d’horreur devraient être coécrits par un comique). Ensuite, parce que le film fait de Myers la synthèse parfaite de l’Alien de Ridley Scott et du Terminator de James Cameron : une innéité du mal et une machine fondue dans un toon dénué par définition de toute psychologie. Deux manifestations absolues qui, comme « The Shape », vinrent au tournant des années 1980 oppresser des femmes sans défense et semer la mort à une cadence industrielle. Deux créatures mythiques ayant fait l’objet de remises à neuf après moult dérives guignolesques, mais surtout deux monstres à l’origine d’une même paranoïa maladive : celle, parfaitement identique, de Sigourney Weaver et Linda Hamilton transformées en machines de guerre après leur rencontre traumatisante avec le mal. Avec cette nouvelle mouture de Halloween, David Gordon Green rend enfin justice à leur troisième comparse, Jamie Lee Curtis, métamorphosant la baby-sitter virginale de La Nuit des masques en un double du bogeyman rompu au tir de précision, au corps-à-corps, à la traque, et éduquant comme Sarah Connor sa progéniture à l’art du self-défense ultraviolent. La « Scream Queen » de slasher movie s’est elle-même muée en monstre de vigilance, recluse dans sa propriété cernée de barbelés, dont le regard semble constamment prendre le monde en joue, guettant avec appétit le moindre père fouettard à dégommer.   

Car, après avoir restauré le mythe de Myers et pris soin de présenter en parallèle une Jamie Lee Curtis hirsute et barbare, le film tend dans son ultime segment vers l’horizon très carpentérien d’un duel domestique. Mais plutôt que de s’en tenir au cadre exotique d’un western d’épouvante, le film prend le risque de nous rediriger en douce vers l’actualité #MeToo, à travers la maison des horreurs de Jamie Lee Curtis, où un placard couve la carcasse d’un mari. Le refuge est aussi un traquenard, un train fantôme et la scène d’une battue à l’envers, guidée par trois générations de femmes (la boucle du scénario a fait se rejoindre la fille et la petite-fille de Jamie Lee Curtis) résolues à se débarrasser définitivement de cette présence qui les oppresse. On repense alors à la façon – paternaliste – qu’avait le gendre de Jamie Lee Curtis de chercher à relativiser la peur panique de cette dernière, en lui assurant qu’il maîtrisait un peu le jujitsu, avant de se faire broyer le coup comme un lapereau sans défense. Il est signifiant que le récit prenne la peine de mettre tous les hommes hors jeu (policiers, psychiatres, patriarches, boy-friends) pour finalement offrir Myers à la merci des trois femmes, comme s’il avait absorbé la force de ses victimes et les symbolisait tous, tel un boss de jeu vidéo. Aussi, difficile de ne pas reconnaître dans le final explosif du film (dont on ne dira rien, sinon qu’il est hilarant) le procès et la vendetta méthodique de la domination masculine, ou au minimum la célébration d’une gorgone plus redoutable encore que Michael Myers, car douée de solidarité et de ruse, en plus de s’être familiarisée comme Jacqueline Sauvage au sang-froid du bourreau qui partageait son lit.

Halloween

Halloween © Universal Pictures

Le film achève ainsi sa course sur un monstre fier : une sorcière à trois têtes, ennoblie par son émancipation gagnée de haute lutte, armée d’un côté d’un fusil à pompe, de l’autre d’un grand couteau maculé du sang du prédateur, crânement serré par la plus jeune – et vierge – des trois femmes. Juste au cas où.

Halloween

Un film de David Gordon Green

États-Unis, 2018, 1 h 46

Avec Jamie Lee Curtis, Judy Greer, Andi Matichak

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