Le cinéma a depuis toujours fait de Noël le moment de tous les miracles. Qu’il rassemble les individus ou nous fasse croire à l’impossible, il est l’heure des fraternités victorieuses, et peu importe ceux qui tenteront de jeter un regard lucide sur le grand mythe occidental. Car rien ne résiste à Noël, pas même l’ironie ou le cynisme. Et si les films se sont sans cesse emparés de cette date, parfois pour son atmosphère (la seule période avec l’été comme une parenthèse dans le temps), nous aussi avons fini par construire un rapport à Noël en lien avec le cinéma. De là est venue l’envie d’imaginer une petite liste de films de Noël. Liste parfaitement personnelle, où chaque auteur a sélectionné un titre, qu’il soit littéral, décalé ou insolite.  Des films à voir entre Noël et le Jour de l’An, dans cet entre-deux qui n’a jamais vraiment quitté l’enfance. Episode #6 : Le Grinch.

Jusqu’au début des années 2000, quand le téléviseur du salon faisait encore office d’âtre du XXème siècle, à chaque réveillon de Noël se rejouait la même injustice de part et d’autre de l’Atlantique. Tandis que les petits Français hésitaient entre Astérix le Gaulois (la magie sans Noël) et Le Père Noël est une ordure (Noël sans sa magie), les Américains héritaient quant à eux d’un tout-en-un : How the Grinch stole Christmas, merveille de cartoon adaptée du conte graphique de Dr. Seuss par Chuck Jones, fédérant marmots émerveillés et parents gentiment ricaneurs tel un rituel cathodique depuis sa première diffusion en 1966. Rapidement promu toile de fond officielle du peuple américain en période de fêtes (il apparaît notamment dans la télé de la cuisine des Mccallister, au début de Maman, j’ai raté l’avion), le film fait triompher l’esprit de Noël sans trahir celui du cartoon au sein d’une épure de fable immédiatement adoubée par l’auteur de l’oeuvre originale – dans laquelle un gnome agoraphobe, résolu à voler Noël aux habitants de « Choux-Ville », reçoit une leçon de fraternité. Si bien que jusqu’à sa mort en 1991, jamais le Dr. Seuss ne répondra aux nombreux appels du pied des studios, à la fois satisfait du chef d’oeuvre de Chuck Jones et persuadé qu’une adaptation live irait droit dans le mur.

C’était compter sans sur Audrey Geisel, épouse et ayant droit de l’oeuvre, dont la volonté de respecter celle du défunt n’attendit que huit petites années avant de transgresser son principe, bien aidée par un script respectueux de l’espièglerie de Chuck Jones (écrit par les scénariste de Qui veut la peau de Roger Rabbit ?) et un casting ahurissant improvisé avec Jim Carrey grimé en Andy Kaufman mimant le Grinch sur le plateau de Man on the Moon. Logiquement pressenti et alors au zénith de sa carrière, la vedette de The Mask voit dans cette idole pop un nouveau costume vert à sa mesure : soit l’occasion idéale de faire étalage de ses propriétés cartoonesques sans la concurrence des images de synthèse. De son côté, croyant avoir trouvé en Jim Carrey un parfait Grinch, la veuve du Dr Seuss n’imagine pas que l’on s’apprête à faire du Grinch un parfait Jim Carrey.

grinch

Poubelle parmi les poubelles, la superstar Jim Carrey détourne un conte de Noël en un spectacle de burlesque ordurier.

How Jim Carrey stole Christmas

Pour faire monter la chantilly d’un blockbuster de Noël sur la base de ce conte minuscule, le scénario remplume le récit de sous-intrigues, étoffe ses personnages et pond un flashback sur l’enfance du boudeur freaky. Troquant leur statut de villageois modèles contre celui de communauté hystérique rabaissant Noël à une orgie consumériste, et dissimulant sous leur bourgade rutilante une montagne de détritus, les Choux y deviennent les principaux responsables de la mise à l’index du trouble-fête. Le film de 2000 fait ainsi de l’illustre rabat-joie un déchet vomi par son propre peuple, offrant une nouvelle déclinaison de ce rôle d’idiot indécent qui, de Dumb & Dumber à Disjoncté, fait chaque fois remonter Jim Carrey des entrailles du corps social tel un rot malodorant. Poubelle parmi les poubelles, la superstar détourne un conte de Noël en un spectacle de burlesque ordurier, devenant la principale attraction d’un récit anxiogène et comique échappant par la caricature à son imaginaire d’origine. Voler Noël ? Au dernier moment, le Grinch du Dr Seuss n’avait pas osé ; Carrey, lui, n’en aura fait qu’une bouchée.

Grinch

How A Christmas Carol stole Jim Carrey

Mais c’est bien connu, au pays de l’Oncle Sam, nul ne trolle impunément la magie de Noël. Et de même que les Gremlins de Joe Dante finissaient en potage aux brocolis, ou que l’incrédulité du garçonnet de Polar Express se voyait corrigé à coups de rides numériques, Jim Carrey rendra lui aussi la monnaie de sa pièce. Aussi ne serait-il pas interdit de voir dans Le Drôle de Noël de Scrooge un parfait pendant au Grinch de 2000 : avec son père-fouettard maudissant l’allégresse environnante et propulsé par ses bons génies dans une odyssée corrective, les deux films sont d’indéniables faux-jumeaux. Car à la modestie de Ron Howard répond le contrôle marionnettiste de Robert Zemeckis et à l’univers lourdement artisanal du premier, fait de plâtres et de postiches en latex, s’oppose neuf ans plus tard l’omnipotence de la performance capture. Entre les deux, la place de Carrey change du tout au tout. Étoile d’un système gravitant tout entier autour de lui dans Le Grinch, il devient sous la baguette numérique de Zemeckis un corps ductile, multiple (il incarne six personnages du films) et docile – autrement dit : corvéable à merci. Le pouvoir change soudain de camp, la morale aussi. Et tandis que le charme féérique du Grinch se voyait sacrifié sur l’autel d’une vulgarité de confort (nonobstant pas dénuée d’humour), la rédemption de Scrooge installe enfin l’acteur au coeur d’un imaginaire authentiquement merveilleux. Preuve s’il en fallait qu’à Hollywood, aucun rot tonitruant, même de Jim Carrey, ne pourra jamais abîmer la magie de Noël.

Le Grinch

Un film de Ron Howard

USA, 2000 – 1h44

Avec : Jim Carrey, Taylor Momsen, Jeffrey Tambor, Christine Baranski

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