Pour la première fois sans son frangin Bobby, Peter Farrelly aurait-il trouvé la voie de la respectabilité avec Green Book ? La voie du biopic sérieux, prêt à concourir partout, et se voir couronné après une filmographie tapissée des comédies populaires qui tachent (Dumb and Dumber, Fous d’Irène, Mary à tout prix…), mais qui ont fait hurler de rire les foules ? Quelle drôle d’idée ? Et si Green Book n’était pas du tout  un film différent, encore moins du reniement, mais simplement un aboutissement ? La preuve.

Engagé sur l’autoroute de la reconnaissance tardive, Peter Farrelly semble avoir trouvé en Green Book ce que Jim Carrey, son acolyte de Dumb and Dumber et Fous d’Irène, avait jadis entrevu en cassant son image de pitre dans Eternal Sunshine of the spotless mind : un repentir, ou l’occasion de faire amende honorable après deux décennies de fart comedy qui les auront vus passer, lui, son frère Bobby et Jim, du statut d’improbables poules aux œufs d’or à celui de pestiférés, à la suite du naufrage commercial des Trois Corniauds puis celui, relatif, de Dumb & Dumber De. Soit deux projets kamikazes, deux tentatives inégales (Les Trois Corniauds est un époustouflant film maudit, peut-être la comédie la plus expérimentale jamais produite à Hollywood depuis Jerry Lewis, quand le retour des écervelés de Dumb et Dumber ne servit qu’une déclinaison défraîchie quoique sympathique de l’original) mais unies par l’ambition de sceller le sort du slapstick à celui des frangins, quitte à entraîner le genre (ou ce qu’il en restait) dans leur chute. Pour les Farrelly, alors, tout semblait clair : les dauphins du burlesque s’étaient offert une sortie discrète mais digne, avec l’espoir qu’un jour, peut-être, Hollywood viendrait leur décerner une médaille pour service rendu au gag, comme Chaplin et Harold Loyd (leur comique préféré) – même si tout portait à croire qu’ils finiraient plutôt aux côtés de Keaton, Fatty, Langdon et Sennett, c’est à dire au mieux dans le formol d’une notoriété de cinémathèque.

Tchao, pantin ?

Le récit de cette improbable amitié entre un gorille du Copacabana et un musicien afro-américain dans le Deep South des années 1960 cacherait donc le Tchao Pantin d’un comique grillé dans le milieu. À croire le bourdonnement d’éloges entourant Green Book depuis sa présentation triomphale au festival de Toronto, nous tiendrions ici le grand pardon d’une mauvaise graine libérée de ses mauvaises influences (Bobby ? Jim ?), à qui l’Académie s’apprête à décerner ses « félicitations » malgré un casier de bouffonneries long comme le bras (le film concourt à l’Oscar dans cinq catégories, et a déjà remporté trois golden globes dont celui de meilleure « Comédie ou comédie musicale »). Car voilà par quel plaidoyer doit passer un auteur de comédie pour avoir le droit de faire un film honoré : celui d’un forçât qui voudrait nous faire croire qu’il a changé, d’un Jean Valjean clamant qu’il n’y a plus rien à craindre de lui puisqu’il a parjuré son style – alors que pas du tout.

green book

Green Book © 2018 Universal Pictures.

Green Book est un manifeste d’épicurisme américain : rarement un film aura autant donné envie de réveillonner dans le Bronx, et de bouffer dans le Kentucky.

En vérité, rien n’a changé. Sous ses airs d’Award movie trop bien formaté pour les Oscars, Green Book ne fait que confirmer l’aspiration du cinéma des Farrelly au classicisme ; cet art découpé dans l’étoffe du rêve, du cas particulier fait cas général (en l’occurrence : l’amitié impossible d’un raciste mal embouché et d’un afro-américain raffiné dans l’Amérique ségrégationniste), des vertus fédératrices du storytelling et de la transparence formelle : autrement dit du cinéma de Frank Capra – la source secrète des frangins. Dès lors, inutile de passer Green Book au détecteur comique pour y trouver des particules de feu Peter & Bobby, il suffit à l’inverse de relire leur filmographie à la lumière de ce dernier road movie pour voir que les Farrelly n’ont jamais cessé de raconter la même histoire : celle d’outsiders qui se complètent, et en creux d’une Amérique peuplée d’âmes sœurs qui se cherchent puis se déchirent pour mieux se rabibocher dans de grandes effusions fraternelles (Dumb et Dumber, Kingpin, Fous d’Irène, Osmosis Jones, Deux-en-un déclinent toujours cette même histoire). C’est pourquoi l’on aurait tort de bouder son émotion devant la fin magistrale de Green Book, où le pater raciste du début ménage une place à son nouvel ami noir à sa table de Noël, au son de « Have yourself a Merry Little Christmas » chanté par Franck Sinatra. Elle respecte à la lettre cette tradition hollywoodienne consistant à substituer à la véracité sociologique un idéal prenant la forme de récits d’une exemplarité digne de ce que l’Amérique aurait de meilleur à offrir. Ici : un foyer accueillant, une table bien garnie, et l’un des repas de Noël les plus réconfortants vu depuis longtemps (Green Book est un manifeste d’épicurisme américain : rarement un film aura autant donné envie de réveillonner dans le Bronx, et de bouffer dans le Kentucky).

Green Book © 2018 Universal Pictures.

Poésie des raccords

Aussi, il serait mesquin de réduire Green Book à son politiquement correct ou ses métaphores pas très fines voyant l’artiste récurer l’inculte de son racisme en lui apprenant à écrire, sans insister en contrepartie sur la minutie de ses coutures, l’onctuosité de sa narration, qui en font l’objet populaire subtilement ouvragé et logiquement nommé à la récompense suprême. Mais encore faut-il, pour le voir, prêter attention aux détails d’un récit dont le montage, justement, dissimule les moindres accrocs par soucis de clarté. Or c’est précisément là, dans le velouté de ses jointures, que se niche tout l’art des Farrelly – dans cet alambic d’échos visuels et sonores, révisé sur l’établi des gags, faisant de chaque baffe donnée par Tony (Viggo Mortensen) le « la » des notes de Don Shirley (Mahershala Ali), et contenant dans d’infimes raccords toute la sève de leur poésie.

Un exemple parmi d’autres, le plus beau. Au milieu du film, avant que Don Shirley n’explique à Tony les raisons de sa solitude et de cette tournée dans le Sud hostile des États-Unis, le montage s’était déjà chargé de tout nous dire : une séquence nous montre les concerts s’enchaîner, les mains noires de Shirley pianoter rageusement comme s’il cherchait à nous dire quelque-chose dans sa langue (la musique), puis des tonnerres d’applaudissements, des mains blanches frapper très fort dans différentes salles à une égale intensité, dans un fracas presque métallique ne tardant pas à se fondre au bruit de la pluie tombant drue et froide, dans le plan suivant, sur le toit de leur Cadillac. On y devinait ce que la suite immédiate du film explicitera par une scène d’arrestation gratuite : les acclamations qui le douchent n’épargnent pas Don Shirley contre la ségrégation des lois, et ni son art, ni son éducation ni même l’amitié de Tony ne suffiront à le protéger des intempéries racistes de ce pays localement haineux.

Green Book met en lumière cette évidence : le slapstick était pour les Farrelly une sorte de parcours classique, une voie d’accès à Capra.

Il n’y a rien de drôle, et pourtant le sens de la scène emprunte la même expression bruitiste qu’avant, recèle les mêmes mécanismes de montage que lorsqu’il s’agissait pour les Farrelly de nous faire comprendre, par le biais d’un raccord, que les crétins de Dumb et Dumber n’apprendraient jamais rien de leurs conneries : « surtout, prend l’essentiel, ce sont nos derniers dollars » disait Jeff Daniels à Carrey avant que celui-ci ne se retrouve, dans le plan d’après, à jouer avec un lasso coiffé d’un immense chapeau de cowboy acheté en guise de provisions. Green Book, donc, ne nous apprend rien que nous ne sachions déjà. Ce n’est ni l’acte de naissance d’un Peter tout neuf, ni son meilleur film sous prétexte qu’il ne ferait résonner aucun « pouêt-pouêt », ni la fin d’une époque néo-burlesque dont les gags, ici très discrets, à l’état presque gazeux, pourraient très bien reparaître sous forme solide dans un prochain film. Il met simplement en lumière cette évidence : le slapstick était pour les Farrelly une sorte de parcours classique (comme on parlerait des « langues anciennes » en hypokhâgne), une voie d’accès à Capra (qui fit ses armes, pour rappel, aux côtés de Sennett et Langdon). Et s’il va de soi qu’un Oscar n’ajouterait rien à la qualité du film, la statuette permettrait peut-être de reconsidérer plus promptement la valeur de leur travail. Pour qu’enfin Fous d’Irène, Deux-en-un et Les Trois Corniauds s’extirpent des poids mouches de la « comédie populaire » pour se hisser au rang qui leur conviendrait le mieux : celui des chefs d’œuvres du cinéma américain, toutes catégorie confondues. Point.

Green Book © 2018 Universal Pictures.

Green Book

Un film de Peter Farrelly

USA, 2018 – 2h10

Avec: Viggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini

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