Annapurna Interactive a encore frappé fort. Après la claque What Remains of Edith Finch récemment primé aux Game Awards, le jeune éditeur a une nouvelle fois déniché une perle du jeu indé avec Gorogoa, sorti à la mi-décembre. Premier projet d’un total inconnu, ce puzzle game atypique fait de la résolution d’énigmes une quête pour l’ordonnancement du monde. Réjouissant.

Toutes les rédactions qui ont déjà soigneusement préparé leurs tops de fin d’année avant de partir en congés vont bien devoir songer à apporter un correctif. Car, au royaume imprévisible du jeu indé, les coups d’éclat ne prennent pas de vacances, et le dernier en date mérite sa place au panthéon 2017. Gorogoa, de son petit nom, est le dernier né du décidément très inspiré éditeur Annapurna Interactive, filiale de l’écurie hollywoodienne éponyme. Rien ne lui ressemble. Peut-être parce que c’est le premier jeu de son réalisateur au parcours atypique.

Jason Roberts, qui cumule tous les postes sur Gorogoa à l’exception de compositeur, a tout d’un rescapé. Programmeur logiciel lassé par l’inanité de son travail, le quadra américain quitte son poste pour pouvoir se consacrer à une activité créative. Il entame la conception d’un roman graphique, puis abandonne. En 2008, le succès de Braid lui donne le courage de se lancer en solo sur un projet de jeu vidéo. Du hit de Jonathan Blow, il retiendra qu’un public existe pour les puzzle games un peu osés.

Taquin et banqueroute

En 2012, Roberts sort une première démo, primée au festival IndieCade et encensée par la presse, qui plébiscite son innovation visuelle. Surprenante proposition de jeu à vignettes où fil narratif et énigmes sont tissés dans une même toile, Gorogoa s’active en déplaçant des cadres où se déroule l’action sur une grille 2 x 2 (voir ci-contre). Comme au taquin, le but est de composer une image en déplaçant des blocs, à l’exception près qu’ici chaque panel constitue un espace dans lequel le joueur peut naviguer et où se déroule l’histoire, un peu plus dévoilée à chaque puzzle résolu.

Trois ans plus tard, le jeu n’a toujours pas vu le jour et la trésorerie s’amenuise. L’Indie Fund, le fonds philanthropique dédié au jeu indé géré par ses stars (dont Blow), octroie une première avance à Roberts, avant qu’Annapurna ne vienne sauver le projet une seconde fois lorsque le développeur frôle de nouveau la banqueroute.

Gorogoa

Cette filiation (Blow, Indie Fund, Annapurna) n’a rien d’anodin tant on retrouve dans Gorogoa les éléments caractéristiques de cette frange particulière du jeu indépendant (à laquelle appartiennent d’autres figures comme David OReilly, Davey Wreden et son compère William Pugh). Il s’inscrit avec The Witness, Edith Finch ou encore The Beginner’s Guide dans la montée en puissance d’une vague postmoderniste du jeu vidéo, inspirée par un certain réalisme magique.

En définissant le réel comme un éternel puzzle à résoudre, Gorogoa l’imprègne d’un onirisme doux et tranquille.

Sur les toits

À la fin du documentaire The Kingdom of Dreams and Madness, centré la production du film d’animation Le vent se lève, la réalisatrice récolte les derniers mots de Hayao Miyazaki avant qu’il n’annonce une énième fois sa retraite aux journalistes. Depuis une fenêtre, il observe Tokyo en contrebas. « Vous voyez cette maison avec tout le lierre dessus ? Depuis ce toit, pourquoi ne pas bondir jusqu’au suivant, se précipiter sur ce mur bleu et vert, sauter et s’accrocher au tuyau, puis escalader, traverser le toit et sauter sur le prochain ? En animation, vous pouvez. Quand vous observez en vous positionnant au-dessus, tant de choses se révèlent à vous. Ainsi, tout à coup, dans votre ville monotone, un film magique apparaît. »

Cette scène en appelle une autre, étrangement similaire : l’ouverture de Gorogoa, qui semble s’approprier ce court et vertigineux plaidoyer pour le réenchantement du quotidien. Accoudé à sa fenêtre, un jeune homme anonyme observe l’énorme bête mythique qui vient de surgir dans sa ville (le Gorogoa du titre). Il consulte un livre et comprend qu’il faut lui faire offrande de cinq présents. Le personnage se retire, mais le joueur ne suit pas son déplacement. Comme Miyazaki, il ne voit que cette fenêtre ouverte qui donne sur les toits affreusement banals des immeubles voisins. La bête s’est éclipsée. Il n’y a plus rien à voir. Alors, d’un coup de souris (un drag and drop pour les initiés), comme nous le suggère le jeu, on déplace le panel sur un espace vierge de la grille 2 x 2, et la magie opère : la fenêtre se détache du décor qu’elle encadrait et vient se poser à côté de celui-ci, créant un deuxième espace où naviguer.

Tout le jeu n’est ensuite qu’un enchaînement de variations sur ce mouvement de translation. Chaque énigme suppose en effet de décomposer le monde, puis de le recomposer selon une vision différente, afin que les événements s’enclenchent. Un panel avec une porte vide qui donne sur le toit d’un building ? Pourquoi ne pas le superposer à la sortie du cellier de l’appartement où nous attend le héros ? Ainsi, tels Harry Potter qui entre dans la tente de Perkins ou les enfants de Narnia qui pénètrent à l’intérieur de l’armoire, le personnage franchit le seuil ordinaire du cellier vers un ailleurs incongru. Incongru et pourtant ni bizarre ou illogique. Plutôt dans ce que l’incongruité naît de façons surprenantes d’ordonner le monde, et dans ce qu’elles peuvent transporter comme pouvoir d’évocation.

Gorogoa

La prouesse de Gorogoa se niche dans cette habileté à faire cohabiter différentes expériences du monde sans se préoccuper de savoir laquelle a raison.

Théâtre magique

Le puzzle est en effet affaire de montage et de perspective, de trompe-l’œil et de superpositions, de soudaines épiphanies jaillissant de l’emboîtement des pièces. Gorogoa maîtrise cet art à la perfection. Les plans se dédoublent, s’étirent et se rétractent par un jeu de zooms et de décalages qui ouvrent des passages insoupçonnés. Et tandis qu’au niveau macro les scènes s’assemblent, au niveau micro les objets renaissent grâce à la poésie du travail de composition. Soudain, la pointe qui indique la pression sur un alambic usurpe l’aiguille des minutes sous le clocher d’une cathédrale. Une échelle se prend pour un chemin de fer. Le soleil pour un engrenage. Et les éphémères nocturnes brûlent leurs ailes sur les étoiles de la voûte céleste. En définissant le réel comme un éternel puzzle à résoudre, Gorogoa l’imprègne d’un onirisme doux et tranquille.

La pièce qui se joue dans ce théâtre magique est celle de la quête de sens, si consubstantielle au puzzle game. Si Gorogoa n’en finit plus d’assembler et de déconstruire ses motifs, c’est parce qu’il s’obstine à chercher une formule pour expliquer comment fonctionnerait le monde. Un monde qui serait en pagaille, dispersé sur cette grille, et qu’il faudrait donc tenter de remettre en ordre, résoudre, pour en révéler le sens caché, à l’image de son personnage principal, qui dédie sa vie à la compréhension de la bête mythique, évidente allégorie d’un absolu chimérique. Science, religion, ésotérisme… Puzzle après puzzle, on assiste à l’inventaire des grandes métaphysiques, dont le jeu adopte successivement le langage. Logique, symbolisme ou bien absurde : à chaque énigme revient sa façon d’ordonner le monde.

Toute la prouesse de Gorogoa se niche dans cette habileté à faire cohabiter différentes expériences du monde sans se préoccuper de savoir laquelle a raison. Puisque tout se prolonge et se répond, comme ces tableaux qui fusionnent et dialoguent entre eux, rien n’est inutile ou vain, pas même cette vue fade sur les toits du quartier. Comme Miyazaki qui jette un coup d’œil par la fenêtre, s’éveiller au monde dépend en réalité de notre capacité à le réarranger du regard pour en dévoiler la structure cachée, tel un puzzle aux infinies solutions.

Gorogoa

Gorogoa

Un jeu de Jason Roberts

Édité par Annapurna Interactive

Disponible sur iOS, PC, Nintendo Switch

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