Après cinquante ans d’une carrière discrète en Europe, Gō Nagai, le créateur de Goldorak rebaptisé « God of mechas » par Guillermo del Toro, est doublement honoré cet été. D’abord, par une biographie en français riche en informations qui sortira en juillet et surtout par une invitation au Festival d’Annecy, où les toutes premières informations sur l’adaptation au cinéma de son Mazinger Z ont été livrées devant quelques centaines de fans chauds comme la braise. Portrait et rencontre avec un pionnier à l’oeuvre encore méconnue.

Gō Nagai dans les bras d'un fan à Annecy en 2017

C’est le père de tous les mechas, ces robots géants qui inondent la culture japonaise depuis plus de quarante ans. Sans lui, les animés Neon Genesis Evangelion, Patlabor, Appleseed, Gundam et les films Avatar, Pacific Rim ou District 9 n’auraient pu exister. Pourtant, à l’aune de ses cinquante ans de carrière, le mangaka Gō Nagai reste peu connu en Europe. Gageons que ceci va changer. D’abord, avec la sortie cet été de sa première biographie en français (écrite par Jérôme Wicky chez Huginn & Muninn), où l’on découvre de larges pans de la carrière du mangaka. Ensuite, grâce à la dernière édition du Festival d’Annecy, où Gō Nagai est venu présenter son travail sur l’adaptation au cinéma de son manga Mazinger Z – ce qui a permis à l’artiste de répondre à de nombreuses questions devant ses fans français pour la toute première fois (sa seule venue en France jusqu’à aujourd’hui avait été à l’invitation du Festival d’Avoriaz pour y être juré en 1988). L’hystérie qui a entouré sa participation à l’un des festivals les plus geeks d’Europe a rappelé l’engouement qui avait accompagné celle de Leiji Matsumoto au même endroit en 2011 : comme lui, Gō Nagai est rare, son travail rarement évoqué et parfois méprisé, mais son œuvre fait toujours battre très fort le cœur des fanboys.

Autolargue

En France, l’œuvre la plus connue de Gō Nagai restera à tout jamais Goldorak (UFO Robo Grendizer dans son pays). Une série culte qui a marqué l’histoire de la télévision en 1978, à une époque où il n’existait que trois chaînes et où rien de comparable n’avait jamais été proposé. Diffusée durant l’été sur Antenne 2, Goldorak est la toute première série animée japonaise diffusée chez nous, dix ans avant Dragon Ball et Akira (à l’époque, même Astro Boy n’a pas encore atteint notre contrée). Les passions se déchaînent alors devant ce programme adoré des enfants et détesté des parents qui l’accusent de tous les maux : scénarios indigents, animation au rabais, invasion culturelle venue d’Asie, abrutissement de ces chères petites têtes blondes – aucun cliché n’est épargné. Mais aucun ne fait mouche : la série est un immense succès. Mieux : c’est un phénomène de société ayant les honneurs de faire la couverture de Paris Match le 19 janvier 1979 avec le titre : « La folie Goldorak, l’aventure extraordinaire d’un personnage de bande dessinée au Japon et qui a conquis les jeunes téléspectateurs ».

On savait donc à l’époque que Goldorak était une BD avant d’être un dessin animé. Mais celle-ci mettra quarante ans à être traduite en français. Et encore… en éditions limitées : cinq tomes publiés par les éditions Black Box à partir de 2014. À la fin des années 1970, les seules BD de Goldorak disponibles en France sont de mauvaises traductions d’une adaptation italienne dont le dessin est « européanisé » et non signé, bien éloigné de celui de Gō Nagai, qui n’est par ailleurs même pas crédité dans l’animé. Aujourd’hui, la quasi-totalité des autres bandes dessinées du mangaka (une quarantaine de séries et autant de one shots) n’a toujours pas de traduction en français, hormis celles – notables mais tardives – de Cutey Honey et Devilman, deux séries importantes de l’auteur permettant de découvrir la versatilité d’un artiste qui ne s’est pas intéressé qu’aux robots géants.

Goldorak (UFO Robo Grendizer) en couverture de TV Land. un magazine télé pour enfants.

Quand j’étais enfant, j’ai beaucoup regardé Astro Boy et je me suis toujours dit que quand je serai grand je ferai moi aussi des mangas avec des robots.

Culte, ou presque

Cependant, si Goldorak est un programme culte en France et en Italie, le titre est en réalité mineur au sein de l’œuvre de l’auteur. Pire : il est relativement peu connu et mal aimé au Japon car celui-ci n’est qu’un spin-off, ou plus exactement la troisième saison d’une série bien plus fondamentale : Mazinger Z. Créée en 1972, celle-ci ne sera diffusée à la télévision française qu’à la fin des années 1980, soit presque dix ans après sa suite, et donc bien après l’effet de mode Goldorak. Seuls les vingt-cinq premiers épisodes (sur quatre-vingts douze) sont d’ailleurs diffusés dans l’Hexagone, où il sera repéré seulement de quelques fans hardocre qui fonderont le mouvement de la japanimation en France.

Lors de sa masterclass à Annecy, Gō Nagai a raconté la genèse du personnage de Mazinger Z, le mecha originel connu chez nous sous le nom du « château de fer » : « Quand j’étais enfant, j’ai beaucoup regardé Astro Boy et je me suis toujours dit que quand je serai grand je ferai moi aussi des mangas avec des robots. Mais je ne voulais pas imiter, je voulais créer quelque chose de nouveau par rapport aux mangakas que j’admirais. L’idée de base, et mon innovation, c’était qu’un être humain pilote un robot, mais de l’intérieur, et que les deux puissent faire corps. »  En effet, l’idée, nouvelle, inspirera à son tour des générations d’artistes : « Un jour, on m’a dit que deux cent séries de robots étaient directement inspirées de mon œuvre », s’amuse Gō Nagai. Elle éloigne sensiblement Mazinger Z du petit Astro Boy, qui avait son identité propre, et permet de développer une histoire sur la symbiose entre le corps mécanique du robot géant et la personnalité de son pilote. Une idée qui sera approfondie dans le Pacific Rim de Guillermo del Toro des décennies plus tard.

Fulguropoing, astérohache, cornofulgure, hélicopunch : on ne se lasse pas des pouvoirs de Goldorak, surtout en français.

Reconstruction

À l’origine, Koji Kabuto, le pilote du robot géant (Alcor en VF, qui deviendra au grand désarroi du public japonais un personnage secondaire de Goldorak) devait arriver au poste de pilotage de Mazinger Z en moto. Une belle idée, mais retoquée par les producteurs : « Le studio a mis un veto à cause de la série Kamen Rider qui cartonnait à l’époque et utilisait la même idée, j’ai donc dû en trouver une autre. » Alcor arrivera donc à son poste de pilotage aux commandes d’une mini-navette spatiale, ce qui ne sera pas sans renforcer la dimension SF du show tout en ayant de l’allure. Robot de combat, Mazinger affrontera ainsi non seulement d’autres robots géants, mais aussi des monstres maléfiques. Du fait de la dimension enfantine du manga et du dessin animé, peu d’interprétations en ont été livrées. Pourtant, comme Godzilla – œuvre qui a connu des centaines d’exégèses sérieuses –, Mazinger Z est une allégorie du Japon traumatisé par la guerre, qui s’inquiète d’organiser sa défense contre des envahisseurs susceptibles de s’attaquer à l’identité du pays. Comme tous ceux de sa génération nés à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Gō Nagai est resté ébranlé par les conséquences du conflit. Il a plusieurs fois affirmé en interview que sa fascination pour le gigantisme provenait de la reconstruction du Japon et de l’érection d’immenses buildings devant ses yeux de petit garçon.

L’École impudique, démarrée dans le tout premier numéro du Shonen Jump en 1969, révèle le caractère transgressif de Gō Nagai et son désir de s’opposer aux valeurs conservatrices du Japon.

L’insolent

Au moment où Gō Nagai imagine ses premières histoires de robots géants, il connaît déjà un premier succès avec une série de manga : L’École impudique, démarrée dans le tout premier numéro du Shonen Jump en 1969. Légèrement érotique, aux frontières du bon goût, la série révèle le caractère transgressif de Gō Nagai et son désir de s’opposer aux valeurs conservatrices du Japon, parfois frontalement. Son biographe John Wicky raconte que le mangaka est alors conspué par les élites japonaises : les associations parents-élèves, les chroniqueurs de talk-shows, les éditorialistes… Il choisit de les affronter et s’épuise à leur répondre lui-même sur les plateaux télévisés.

Lorsque l’envie de créer Mazinger Z s’impose, les planètes ne sont pas vraiment alignées : « À l’époque, les magazines de prépublication de mangas ne voulaient plus d’histoires de robots. Mon projet n’était pas le bienvenu. Mais on m’a expliqué que si je développais plutôt un projet d’animation, ce serait mieux accueilli. J’ai donc travaillé en parallèle sur un projet animé avec la Toei, qui l’a accepté. » L’animé Mazinger Z est alors sur les rails, quand la Toei recule. « On était sur le point de signer pour le projet télévisé, mais la chaîne a posé comme condition qu’un magazine de prépublication s’engage en parallèle à publier l’histoire en bande dessinée. J’ai donc tout de suite arrêté ma série à succès, L’École impudique, pour démarrer Mazinger Z. Comme elle marchait bien, le rédacteur en chef de l’époque n’était pas du tout content. Mais j’ai réussi à le convaincre d’accepter ce nouveau projet et tout a pu être lancé. »

go nagai

L'école impudique (Gō Nagai, 1968)

Mazinger Reloaded

Quarante ans plus tard, l’influence de Mazinger est toujours aussi prégnante. Pour preuve, la Toei prépare aujourd’hui la sortie d’un nouveau long-métrage animé. Quelques années après la sortie du film qui avait ressuscité Albator, on pouvait craindre un produit 100 % CGI formaté et très éloigné de la création originelle. Il n’en est rien. Contre toute attente, les trois minutes du film montrées à Annecy (où les toutes premières informations sur le projet ont été livrées au public) sont fidèles au design des années 1970, mixant 3D et 2D pour une direction artistique vintage et élégante. Le rendu est moins nerveux que ne le laisse croire le premier teaser de trente secondes diffusé sur le Web dans la foulée et montre une adaptation respectueuse de son époque d’origine. Ce que confirme le retour du chanteur Ichiro Mizuki, 69 ans, qui interprète la chanson ultra-kitsch du nouveau générique et qui ne dénote en rien de ce que l’on pouvait entendre dans les années 1970.

Ichinao Nagai, producteur du film (et neveu de Gō Nagai) affirme que, malgré cette direction artistique, le film n’aurait pas pu exister avant : « Ce long-métrage n’a été possible techniquement qu’aujourd’hui car nous avons mêlé 2D et 3D en essayant de rendre cette dernière complètement invisible. Si c’est donc au final une œuvre actuelle, je voulais maintenir une continuité entre le manga et l’animation que vous avez connus afin d’avoir une œuvre la plus fidèle possible à la création originale. La 3D a donc été travaillée exclusivement en rendu 2D pour avoir le meilleur des deux. » Seule concession apportée à la modernité : le mechanic designer Takanuki Yanase avoue avoir opté pour un design réaliste s’agissant des robots. Si leur design est fidèle à ceux du manga et de l’animé originels, les articulations ont été détaillées et retravaillées pour être théoriquement possibles dans la vie réelle. Le travail est sur ce plan impressionnant.

« J’apprécie beaucoup l’image, affirme Gō Nagai. J’avais une inquiétude sur l’intégration 2D-3D mais j’ai été surpris, c’est très fluide et très beau. Je suis rassuré et fier de ces premières images. Comme la série originale était en 2D, tous les fans auraient grincé des dents en voyant un film en 3D. » Le réalisateur attaché au projet, Junji Shimizu, est lui-même dessinateur. Il est surtout le metteur en scène le plus expérimenté du studio, celui qui a réalisé le plus de longs-métrages de l’histoire de la Toei et s’est notamment fait les dents sur One Piece. Gō Nagai minimise sa propre implication sur le film, lui qui a pourtant dessiné intégralement le story-board : « J’ai surtout initié le concept de base. Ma façon de travailler est de ne pas contraindre les équipes. La personne qui a été choisie pour la réalisation a toute ma confiance. Je ne voulais pas m’impliquer comme réalisateur. »

Mont Blanc

L’histoire, qui se déroule dix ans après le dessin animé, se veut à la fois une relecture et un prolongement de l’œuvre originale. La sortie du film n’est pas datée, mais de l’aveu des producteurs le montage image est déjà terminé et les voix enregistrées. La post-production du film est donc avancée. Seule révélation concédée : le film sortira en France et en Italie avant le Japon, peut-être pour récompenser l’accueil fait dans ces deux pays voici quarante ans. Quant à l’évocation d’autres robots pouvant être présents aux côtés de Mazinger Z dans le scénario, ils provoquent un sourire tendu chez le producteur du film. Car oui, Goldorak pourrait bien partager l’affiche avec le château de fer…

En écho à la fascination pour le gigantisme de Gō Nagai, petit gabarit de 1,60 mètre, la collision entre l’infiniment grand et l’infiniment petit a donné lieu à une anecdote savoureuse, cette fois dans la vraie vie. Après cinq jours à Annecy, Gō Nagai a souhaité s’attaquer à l’ascension du mont Blanc, le plus grand pic européen. Une escalade semble-t-il bien mal préparée, qui s’est terminée par un incident obligeant le mangaka et sa cordée à appeler les secours, épuisés. Aucun robot géant n’est venu à la rescousse de l’équipe, mais un hélicoptère de pandores français. On ne sait pas si le pilote ressemblait à Alcor.

Citations extraites de la masterclass donnée au Festival d’Annecy, animée par Ilan Nguyen et Sahé Cibot.

Références

  • Gô Nagai – Mangaka de légende, de Jérôme Wicky, disponible le 7 juillet chez Huginn & Muninn (472 pages, 25 €)
  • Mazinger Z, film de Junji Shimizu (sortie en France au cinéma non datée)
  • Devilman Crybaby, nouvelle série adaptée de Devilman, diffusion sur Netflix annoncée en 2018
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