Longtemps, le giallo a été une passion vaguement honteuse, pratiquée jusqu’à l’obsession par une poignée de cinéphiles déviants ayant grandi dans le giron des cinémas de quartier et de Starfix ou Mad Movies. Grâce au récent travail patrimonial d’éditeurs tels que Le Chat qui fume ou The Ecstasy of films (pour ne citer que les Français), la diversité du genre est aujourd’hui mieux (re)connue. Au cinéma, les hommages se multiplient, parmi lesquels on retiendra les premiers films du duo Hélène Cattet et Bruno Forzani ou encore Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez. C’est à présent au tour de la bande dessinée de s’en emparer avec deux titres qui sortent en même temps : La Mort aux yeux de cristal et Midi-Minuit. 

Un peu comme la poésie est une surlittérature, le giallo est un surcinéma. Cela ne signifie pas qu’il est meilleur que n’importe quel autre genre ou que n’importe quelle autre période de l’histoire du cinéma. Mais, si la poésie concentre en elle toutes les qualités d’écriture liées au langage et à sa musicalité jusqu’à en distiller une immortelle ambroisie, alors le giallo occupe une place similaire dans la république du cinéma. Son maniérisme est un générateur d’images fascinantes et vénéneuses. La matière picturale y devient texture érotique et langage mystérieux, synesthésie mystique transformant le thriller hitchcockien en spectacle baroque, obscène, sensuel, décadent – comme cette Italie des années 1970 où sont tournés la plupart des films. Les couleurs y ont leur vérité propre, éclatante et irréelle, qui reflète le monde dans un mélange de splendeur et de cruauté. La piste sonore laisse entendre un monde grouillant sous la surface des apparences, une symphonie de cris, de soupirs, de gémissements, de courants d’air, de grincements en tous genres, de bruits de pas et d’animaux nocturnes délivrant leur oracle. La musique accompagnant ces joyaux visuels est elle aussi unique : pop, jazz, psychédélisme, avant-garde et abondance orchestrale tissent la tapisserie mélodique de chatoyants cauchemars, la partition de sabbats endiablés devant l’autel de la fusion des genres. Le montage lui aussi, libéré des contraintes, poussé par l’économie des films, ose des audaces folles, tandis que les acteurs deviendront cultes par leur magnétisme – impossible d’oublier Edwige Fenech après avoir vu Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé. 

Un cinéma de papier ? 

On peut comprendre, dès lors, que la bande dessinée soit séduite par un univers si riche et qu’elle soit tentée de s’en nourrir pour alimenter sa propre créativité. Après tout, dans le chaudron magique des sixties, fumetti et giallo se sont donné la main en s’inspirant l’un l’autre dans leur concoction d’images médusantes. Mais on comprend également en quoi cette volonté peut s’avérer embarrassante. Lorsqu’elle cherche à se frotter à l’écriture cinématographique, la bande dessinée perd inexorablement de son pouvoir et de sa singularité. Sur le plan théorique, elle a longtemps souffert de sa comparaison avec le cinéma, surtout dans les études à tendance sémiologique qui ont cherché à la définir sans la prendre pour ce qu’elle pouvait proposer en elle-même. Si le giallo représente une espèce de quintessence du cinéma, il n’est pas difficile de comprendre en quoi un giallo dessiné peut poser problème. Ce n’est pas du purisme déplacé ou un aveuglement fétichiste, mais l’histoire d’un échec annoncé : que pourrait-on espérer d’un Hitchcock en bande dessinée ? À quoi pourrait bien ressembler une comédie musicale entre les cases de l’art séquentiel ? La bande dessinée ne peut grandir à l’ombre d’un tel modèle ; il lui faut trouver sa propre voie, sa propre expressivité, son propre langage. Un livre qui s’est construit ainsi n’est destiné qu’à devenir ombre lui-même. C’est le mal dont souffre La Mort aux yeux de cristal, du duo Lancelot Hamelin et Étienne Oburie. 

Malgré toute sa bonne volonté et ses références à Dario Argento, La Mort aux yeux de cristal n’est pas un giallo.

Ce one-shot n’est pas une mauvaise bande dessinée. C’est un honnête polar surnaturel, entre mainstream et exigence artistique. Mais malgré toute sa bonne volonté, ce n’est pas un giallo. Pourtant, tout y est, des meurtres semés comme les cailloux d’un Petit Poucet pervers à l’atmosphère paranoïaque et énigmatique. Visiblement connaisseur du genre, Hamelin (qui signe une très belle postface) n’a rien négligé des thématiques qui irriguent habituellement le genre, en particulier celles qui concernent le regard. Le titre est déjà explicite, et tout le récit est construit, à l’image de la fameuse trilogie de Dario Argento, sur le motif de l’œil, du voyeurisme et de la voyance. Le scénariste n’oublie d’ailleurs pas de doter l’intrigue d’un peintre vaguement mystique, dont les toiles sont autant de signes oraculaires à déchiffrer. Cerise sur le gâteau, une bande-son très gobelinesque, spécialement composée par Deepolar Tree, est disponible sur Internet pour accompagner la lecture. Les deux auteurs ont eu aussi à cœur d’offrir un giallo moderne, tant dans sa transposition contemporaine que dans ses problématiques culturelles : les femmes n’y sont plus de simples victimes-objets, mais de véritables héroïnes, combatives et indépendantes (la scène du défilé initiale revendique un girl power débarrassé des oripeaux du machisme). À ce niveau, l’enquêtrice lesbienne et ses soucis de couple viennent encore apporter une tonalité rafraîchissante à l’ensemble.

Mais, justement, l’irréalité propre au giallo en pâtit. La bande dessinée manque d’étrangeté et peine à captiver. Sans doute est-ce la raison pour laquelle le récit se termine sur une spectaculaire conclusion lovecraftienne. Rien à voir avec le genre, dont les énigmes ne se résolvent jamais ailleurs qu’au plus profond de la nature humaine, mais les deux auteurs n’ont peut-être pas trouvé d’autres moyens que celui-ci pour convoquer les frissons propres au genre. Et puis, le dessin d’Oburie ne rivalise pas avec la fascination plastique inhérente au giallo. Le dessinateur possède pourtant un talent évident : la couverture est somptueuse et certaines pages sont incroyables (notamment celles qui sont consacrées à la résidence du meurtrier et les passages oniriques en noir et blanc). Mais le graphisme reste attaché à un style enfantin et caricatural, et les scènes d’action sont faibles. Pour toutes ces raisons, il est difficile d’adhérer totalement à La Mort aux yeux de cristal.

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La Mort aux yeux de cristal, Glénat

Midi-Minuit n’est pas qu’un hommage au giallo, mais une drôle et vibrante déclaration d’amour à la cinéphilie déviante et à sa vénération pour le cinéma italien des années 1960 et 1970.

Second degré et histoire d’amour

Midi-Minuit offre une approche différente. Le scénariste Doug Headline est, dans l’ordre qu’on voudra, le fils de Jean-Patrick Manchette, un critique de cinéma culte (dans certaines chapelles) dans les années 1980-1990, le réalisateur de Brocéliande et un écrivain émérite, auteur de plusieurs scénarios de bandes dessinées adaptant l’œuvre prolifique de son père en compagnie de Max Cabanes. Le livre n’est pas qu’un hommage au giallo, mais une drôle et vibrante déclaration d’amour à la cinéphilie déviante et à sa vénération pour le cinéma italien des années 1960 et 1970. Tout est dit dans le titre de l’album : Midi-Minuit est le nom d’une ancienne salle cinéma de quartier située boulevard de la Poissonnière, à Paris, également à l’origine d’une mythique revue, Midi-Minuit Fantastique, éditée de 1962 à 1972 par Éric Losfeld (et récemment rééditée avec faste par Rouge Profond). Initiatrices d’une certaine cinéphilie marquée par les genres les moins reconnus, ces références donnent un aperçu du champ balayé par la bande dessinée. La bonne idée de Doug Headline consiste à avoir choisi deux de ses anciens collègues starfixiens, François Cognard (rebaptisé François Renard) et Christophe Lemaire, comme héros de son intrigue. L’action se situe symboliquement à la fin du XXe siècle, avant la démocratisation du DVD et l’ère des téléchargements illimités sur Internet : un âge où les pulsions cinéphiles décalées ne sont assouvies que par des copies VHS ou les rétrospectives bis de la Cinémathèque française. C’est à l’issue d’un double programme que les deux personnages exposent leur projet : partir en Italie à la rencontre du mythique cinéaste Marco Corvo, auteur d’une œuvre fondatrice mais inachevée, retiré du monde depuis le milieu des années 1970. Alors que ces entretiens revisitent en abrégé le cinéma de l’époque, une série de meurtres fait rage autour des personnages. 

Corvo n’a bien sûr jamais existé. Ou plutôt si : Corvo, c’est à la fois Bava, Leone, Corbucci, Argento… Doug Headline et Massimo Semerano brouillent les pistes en incluant dans les pages du livre de fausses affiches, alternant les cases dessinées avec des photogrammes extraits des grands films de l’époque, produisant ainsi un témoignage crédible. Le scénariste se livre alors à une motivante entreprise de « fauthentique », ce concept mis au point par Douglas Hofstadter et Emmanuel Sander : ici, il désignerait un récit où le faux est capable de révéler certaines parts du réel que le vrai, malgré son objectivité, ne saurait atteindre. L’intrigue giallo n’est ainsi que l’envers de ce que Midi-Minuit raconte réellement : l’amour fou et souvent aveugle pour le cinéma, une maladie passionnelle que l’on nomme aussi cinéphilie. Le lecteur cinéphile n’est pas amené à lire un giallo, mais à revisiter le giallo à l’aune de son propre amour pervers pour les images dérangées et dérangeantes de ce cinéma. En entremêlant le vrai et le faux, la dimension documentaire et le récit policier, les photogrammes et le dessin très épuré de Semerano, le sérieux et l’humour (la « présence » de l’inénarrable Christophe Lemaire y est pour beaucoup), Midi-Minuit réussit à ménager au sein de la bande dessinée une place originale au cinéma, mais sans perdre ce qu’elle est. Elle cultive ainsi tous les paradoxes pour créer un objet singulier, comme l’annonce l’antinomie du titre et celle de l’œuvre maudite de Corvo, dont l’ombre plane sur toute l’intrigue : Lumière noire. Récit initiatique au crépuscule d’une époque de la cinéphilie, Midi-Minuit est en réalité une histoire d’amour : le désir n’y est jamais que l’aspiration à créer quelque chose d’autre à partir de l’objet tant aimé. 

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Midi-Minuit, Dupuis

En guise de conclusion, on notera qu’en 2017 un petit chef-d’œuvre de la bande dessinée a été publié avec l’esthétique du giallo en ligne de mire : La Villa S. d’Antoine Cossé. Il s’agit d’une formidable bande dessinée, érotique dans son trait et ses couleurs plutôt que dans ses situations, mystérieuse dans sa narration, suprêmement belle dans l’évanescence de son récit. Comme le giallo (explicitement cité en référence par l’auteur), La Villa S. ne se glisse dans la peau d’un genre (la pornographie, le polar) que pour en faire un terrain d’expérimentations formelles et de réflexions sur les pulsions propres à son art (le regard et le désir de voir, la curiosité et la domination du lecteur par l’auteur). Comme souvent (et ici plus encore), la collection « BD-Cul » des Requins Marteaux assume le brouillage des pistes entre la pure exploitation des fantasmes et leur appropriation par l’avant-garde. Indispensable. 

Crédits

La Mort aux yeux de cristal
Lancelot Hamelin (scénario) et Étienne Oburie (dessin)
Glénat, collection « 1 000 Feuilles », 120 pages

Midi-Minuit
Doug Headline (scénario)  et Massimo Semerano (dessin)
Dupuis, collection « Aire Libre », 176 pages

 

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