Si un spectre plane sur Ghostbusters (ou SOS Fantômes, comme on voudra), c’est moins celui du maléfique dieu sumérien Gozer que celui de John Belushi : Dan Aykroyd pensait à ce dernier pour jouer le rôle principal, mais n’avait pas prévu l’overdose fatale de son complice du Saturday Night Live et des Blues Brothers, à seulement 33 ans. Le film d’Ivan Reitman restera, malgré ce deuil, électrisé par le rire et la distanciation ironique. Une tonalité enjouée et décalée formulée musicalement avec l’inoxydable morceau du titre, « Ghostbusters » : le célèbre tube de Ray Parker Jr. hante encore aujourd’hui la pop culture. « Who you gonna call ? »

Troisième partie de notre dossier Maisons hantées à l’occasion de la sortie du numéro 2 de Carbone en librairie.

Le hit de 1984 a été repris à toutes les sauces par la suite. D’abord, une version hip-hop par le trio Run DMC dans Ghostbusters II, le sequel de 1989 Play, puis une relecture pop rock par Fall Out Boy (avec la rappeuse Missy Elliott en featuring) dans la version de Paul Feig, sortie en 2016 Play . De nouveau, la Faucheuse était venue taper à la porte de la saga : à l’origine, en effet, ce troisième volet devait réunir les acteurs masculins historiques et vieillissants pour un dernier tour de piste en forme de jubilé préretraite et de passage de relais vers la nouvelle génération (mixte), mais le décès de Harold Ramis (qui incarnait le Dr Egon Spengler), à 69 ans, a fait muter le projet en un reboot exclusivement féminin. Les ex-chasseurs de fantômes Bill Murray et Dan Aykroyd se contentent d’un caméo, tout comme leur collègue Sigourney Weaver.

Mais revenons au tube Play de Ray Parker Jr. Que vient faire ce spécialiste des roucoulades disco-R’N’B dans un film de fantômes ? C’est toute l’idée de cette B.O. finalement. Soit commencer par un thème anxiogène composé par Elmer Berstein Play, légende de l’âge d’or hollywoodien (Cecil B. DeMille, Otto Preminger, Anthony Mann, Vincente Minnelli , John Ford…) et vieux complice de John Landis (Les Blues Brothers, Le Loup-garou de Londres, Un fauteuil pour deux, le clip de « Thriller » de Michael Jackson), pour le désamorcer d’un coup, à la manière d’un diable en boîte. C’est le côté farces et attrapes de la scène inaugurale de Ghostbusters (1984), où l’on voit une vieille bibliothécaire se faire agresser par des démons invisibles dans les couloirs de la New York Public Library. Elle évoque d’ailleurs celle du clip « Thriller », véritable blockbuster télévisuel diffusé un an plus tôt sur MTV : une montée en tension introductive qui respecte les canons du genre (le film de loup-garou dans un cas, celui de la maison hantée dans l’autre), mais tire le tapis sous les pieds de l’angoisse au dernier moment avec un clin d’œil adressé au spectateur. Parce que ce sont les eighties, l’entertainment roi, on est là pour s’amuser avant tout, la main plongée dans un seau de pop-corn.

Ghostbusters

Dans le clip très méta de Michael Jackson, on se rendait compte, via une mise en abîme, que tout n’était qu’un film, visionné par le chanteur, sourire aux lèvres, aux côtés de sa copine effrayée. Le spectacle pouvait commencer en toute sécurité. Dans Ghostbusters, le premier climax horrifique, signalé par un gros plan sur la bibliothécaire aux cheveux dressés sur la tête, est très vite domestiqué visuellement et musicalement. Le plan se voit immédiatement détouré d’un cercle rouge pétant et remplacé par un dessin de fantôme. Un cartoon inoffensif à valeur de contre-champ rassurant : le célèbre logo de SOS. Fantômes, donc, annoncé par le beat entraînant du morceau de Ray Parker Jr. Car le but est bien de faire remuer la tête en rythme pour un ride familial dans le train fantôme. La scène suivant le générique confirmera cette tonalité propre au film de Reitman, plein d’autodérision, avec en porte-étendard le sourire ironique du jeune Bill Murray, plus investi dans ses histoires de fesses que dans les sciences occultes.

Ghostbusters

De gauche à droite : Harold Ramis, Dan Aykroyd, Ivan Reitman, Bill Murray

Écrit en un jour et demi selon la légende, l’efficace track de Ray Parker Jr. fut un vrai hit eighties. Resté premier des charts pendant trois semaines en 1984, il a même été nommé aux Oscars, s’inclinant logiquement devant l’imparable « I Just Called to Say I Love You » de Stevie Wonder, dont Parker Jr. fut d’ailleurs le guitariste. Le grand public connaît peu le musicien-crooner, malgré ses succès dans les années 1970-1980, en solo ou avec son groupe Raydio, ou encore ses tubes écrits pour des stars de la soul comme Chaka Khan, Diana Ross ou Barry White. L’histoire n’aura finalement retenu que « Ghosbusters », oubliant que Huey Lewis avait accusé Parker Jr. de plagiat (en cause, la ressemblance, il est vrai assez frappante, avec son « I Want a New Drug (Called Love) » Play), pour ne retenir que l’imagerie fun du film et fluo du clip réalisé par Ivan Reitman : la chorégraphie amusante de Bill Murray et sa clique funky dans les rues de New York, les caméos cool de Danny DeVito, Chevy Chase et autre Peter Falk, le décor factice à souhait de la ghost house parsemée de néons et hantée par un sémillant Ray Parker Jr. qui, affublé d’un débardeur aux couleurs d’une future franchise au merchandising déjà agressif, répète inlassablement : « Je n’ai pas peur des fantômes. »

sed non elementum et, ut odio