Après un tiercé perdant (Jack Reacher: Never Go Back, Barry Seal: American Traffic et La Momie), Tom Cruise reprend le seul rôle qui semble désormais lui convenir (pour combien de temps encore ?), celui de l’insaisissable agent secret Ethan Hunt. Sixième volet de Mission: Impossible, Fallout est un blockbuster à la fois trépidant et fin de race, que la star traverse au pas de course, avec l’incandescence d’une supernova qui fait crépiter chaque plan comme la fameuse mèche du générique. Reste qu’au tour de force, on est en droit de préférer les tours de magie, dont l’absence se fait cruellement ressentir. 

Vingt-deux ans que ça dure. Vingt-deux ans qu’Ethan Hunt, l’alter ego de Tom Cruise, s’escrime, à l’heure où le renseignement humain n’est plus qu’un auxiliaire de la technologie, à démontrer sa pertinence à Washington, qui n’a de cesse de le désavouer à défaut de pouvoir le déclarer obsolète. Même combat pour la star américaine qui, âgée de cinquante-six ans, se démène avec l’énergie du désespoir pour conjurer le moment où Hollywood se dispensera d’elle, alors que son nom reste le dernier à partir duquel un blockbuster peut encore être entièrement financé aujourd’hui. Ce parallèle de plus en plus évident, le dernier Mission: Impossible en date, Rogue Nation, l’avait exploité avec panache et humour, en perpétuant une tradition du cinéma d’action au classicisme assumé, et en subordonnant le personnage de Hunt à celui d’une héroïne hitchcockienne, sur laquelle il accusait toujours un temps de retard. Il y avait donc de quoi languir après la suite, d’autant que c’est la première fois dans l’histoire de la franchise qu’un même metteur en scène rempile. Qu’allait bien pouvoir faire de plus Christopher McQuarrie, lui qui avait déjà remis en selle Cruise dans un Jack Reacher à l’honorable facture, pour relancer la saga ? En optant pour la surenchère visuelle et narrative, il sacrifie hélas à la quête d’efficacité maximale la discrète élégance et la légèreté de ton qui faisaient le prix des deux précédents chapitres.

Magic tricks

Scénariste avant d’être réalisateur, McQuarrie donne ici libre cours à une stratégie d’écriture déjà à l’œuvre dans Rogue Nation, qui contraignait les personnages à démêler eux-mêmes l’écheveau invraisemblable du script comme pour mieux s’en défaire. C’est ainsi qu’il fallait comprendre la proposition de la belle Ilsa Faust (Rebecca Ferguson) à Hunt, auquel elle présentait trois alternatives à un tournant de leurs péripéties d’alors, parmi lesquelles celle de disparaître ensemble. Fallout exacerbe cette approche en jetant les protagonistes dans les rets d’une machination si complexe qu’elle semble impossible à déjouer, y compris pour ses propres instigateurs. Plus encore qu’à l’accoutumée, ennemis et alliés prêchent le faux pour obtenir le vrai et questionnent leurs allégeances respectives, sujettes à toutes les permutations. Mais en plein fourbi, Rogue Nation maintenait un cap grâce à un enjeu affectif inédit qui prenait forme au cœur même de l’action, où Hunt se découvrait une égale en Ilsa. Leur romance contrariée par l’adversité trouvait à s’exprimer dans des étreintes aussi chastes que pouvaient être fougueux les ébats de Roger Thornhill et Eve Kendall dans La Mort aux trousses, une influence habilement assimilée. Cette piste ne subsiste dans Fallout que le temps d’une filature dans le jardin du Palais-Royal, au cours de laquelle la très bergmanienne Ferguson, face caméra, rafraîchit la mémoire de son rival masculin (« You should have come with me »).

Mission: Impossible - Fallout

Mission: Impossible - Fallout © 2018 Paramount Pictures - Tous droits réservés

McQuarrie s’éparpille aujourd’hui dans un foisonnement narratif qui complique inutilement l’équation amoureuse en invitant à la fois un personnage d’ex-femme dénuée de la moindre épaisseur et une « Veuve blanche », sorte de version millennial de la courtière en armes interprétée par Vanessa Redgrave dans Mission: Impossible. Avec la première, la séduction cède la place au sentimentalisme ; avec la seconde, la distinction à la vulgarité nouveau riche. La réapparition de Julia (Michelle Monaghan, rescapée de l’épisode 3) remplit une fonction évidente, celle de fouiller le passé de l’espion, avec pour intention de nous le rendre faillible, à l’instar de James Bond depuis que Daniel Craig en porte le smoking. De Skyfall à Fallout, il n’y aurait qu’un pas, s’extasiait une critique américaine déjà acquise aux tourments de l’agent 007, une rumeur qui n’avait pas spécialement de quoi réjouir ceux que le psychologisme guindé de Sam Mendes avait quelque peu échaudés. La scène de rêve inaugurale fait momentanément accroire à une telle hypothèse, puisque le mariage d’Ethan et de Julia y est officié par un vieil ennemi, qui a réussi à infiltrer jusqu’au sommeil de l’espion. Elle restera la seule incursion que s’autorise McQuarrie dans la biographie de Hunt, pour ne dévoiler de toute façon rien d’autre que ce que nous savions déjà : « Cruise est cet éternel héros à qui la vie de famille sera toujours refusée », rappelle Louis Blanchot dans son livre sur l’acteur.

L’impression de jamais-vu se conjugue en permanence à celle de déjà-vu, comme si Fallout n’avait à proposer que la version augmentée des exploits antérieurs de Tom Cruise.

The Cruise ultimatum

Au lieu de ressasser les hantises qui se cachent sous les masques en latex, le film, déjà passablement embrouillé, cherche dans la représentation de l’action une ligne claire, qu’il ne parvient pas à tracer, la faute à un cahier des charges démesuré. L’accumulation exponentielle des morceaux de bravoure, leur enchaînement implacable, en viennent à résorber leur portée dans l’esthétique disparate d’un mashup de luxe, alors que la réussite individuelle de certaines scènes est indéniable d’un point de vue technique : le saut à haute altitude capté en un éblouissant plan-séquence ou la dérouillée explosive dans des toilettes à la blancheur immaculée, remake à l’horizontale de la fameuse séquence du vol de la liste NOC dans le De Palma. Mais il y a un aveu d’impuissance dans cette logique gratuite d’optimisation du spectacle, condamnée à hypertrophier les motifs emblématiques de la saga à défaut de savoir les réimaginer. C’est tout particulièrement vrai de la course-poursuite gigogne dans les rues de Paris, sur laquelle plane également l’ombre écrasante du Dark Knight de Nolan, et qui semble vouloir mettre bout à bout toutes celles qui l’ont précédée, voire celles qui ont existé. L’impression de jamais-vu se conjugue ainsi en permanence à celle de déjà-vu, comme si Fallout n’avait à proposer que la version augmentée des exploits antérieurs de Tom Cruise, le best of ultime et remastérisé de ses acrobaties en tout genre, lui dont le corps anomal serait devenu l’unique solution figurative à une série d’épreuves ahurissantes. À cet égard, le duel d’hélicoptères qui rejoue, sous une forme mécanisée, le mano a mano final de Mission: Impossible 2, a beau être impressionnant, on se demande par endroits si l’on regarde un film tourné en 35mm ou si l’on est à bord d’un simulateur de vol du Futuroscope. Dans Rogue Nation, faut-il le rappeler, Solomon Lane (Sean Harris, de retour en mode Hannibal Lecter) était mis en échec par un stratagème d’une désarmante simplicité – un cube de verre qui se refermait sur lui –, dont l’anti-climax avait quelque chose d’infiniment plus satisfaisant.

Mission: Impossible - Fallout

Mission: Impossible - Fallout © 2018 Paramount Pictures - Tous droits réservés

Cliffhanger

De cette volonté de dépassement, qui tourne à la performance pure sous l’œil de McQuarrie, émane néanmoins une mélancolie, devant ce qui ressemble bien au dernier tour de piste d’un cascadeur vieillissant avant que les cartilages ne finissent par lâcher. Mais cette mélancolie procède aussi de la conviction qu’avec le déclin physique inexorable de Cruise s’éteindra une lignée de stars dont les puissances du numérique n’ont jamais pu totalement incorporer la geste. Il est d’ailleurs intéressant de voir Henry Cavill, qui a suivi précisément la trajectoire inverse en se fondant d’emblée dans la peau de Superman, prêter aujourd’hui son physique de bellâtre au double malfaisant d’Ethan Hunt. En renonçant à son fond de teint CGI, il gagne au passage quelques couleurs et une force brute de méchant bas du front prêt à en découdre à tout moment avec son aîné à bout de souffle. Sa prestation butée est à porter au crédit d’un actioner à la rutilance trop tapageuse, malgré le grain de la pellicule, pour vraiment séduire. Et à vouloir chercher son centre de gravité du côté des Batman de Christopher Nolan, Fallout passe paradoxalement à côté de la part d’ombre de son propre super-héros : « Que faire de corps en mesure de tout faire ? s’interroge Blanchot. La réponse : transformer cette surpuissance en malédiction, faire de l’action un tonneau des Danaïdes. S’il ne meurt pas ou ressuscite de plus en plus, c’est que Tom Cruise semble victime d’un sort mythologique : accomplir éternellement sa mission. » Rendez-vous au prochain épisode ? Une chose est sûre : pour McQuarrie, it’s time to go.

Mission: Impossible Fallout

Un film de Christopher McQuarrie

2018, États-Unis, 2 h 27

Avec : Tom Cruise, Simon Pegg, Henry Cavill, Rebecca Ferguson, Ving Rhames…

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