Grand promoteur de la pop philosophie qui consiste à penser à partir de ces objets, films, séries, romans ou musiques qui font la culture depuis le XXe siècle, Laurent de Sutter sait aussi bien traiter du cinéma pornographique comme d’une métaphysique que résumer le génie du dernier Transformers de Michael Bay. Auteur d’une douzaine d’essais, son œuvre est érudite, transversale, insatiable et surtout poussée par une volonté de s’emparer absolument de tout ce que le monde d’aujourd’hui peut produire pour créer de nouvelles manières de voir les choses. Dans un contexte électoral dont l’effervescence molle n’est que la symétrie d’un univers politique à bout de souffle et d’une société en quête d’un nouvel idéal,  le moment était tout aussi idéal pour discuter ensemble d’utopie, de technologie, de science-fiction, de transhumanisme, de fait alternatif et de tout ce qui fait qu’aujourd’hui nous vivons avec le désir de voir se réaliser des réalités parallèles.

Quatrième partie de notre dossier « Réalités parallèles », série d’entretiens et de textes où Carbone regarde le monde d’aujourd’hui par le prisme de l’utopie et de l’imaginaire, en plein dénouement de la campagne présidentielle 2017. 

La première fois que nous avons croisé Laurent de Sutter, c’était au début des années 2000. Au détour d’un forum cinéphile, le futur philosophe (sous pseudo) s’amusait à imaginer de folles théories à partir des films de John Woo, Tsui Hark ou Akira Kurosawa. Mais l’exercice critique n’était pas son but. Et les films, non sans feindre son intérêt envers eux, n’étaient que des prétextes pour élaborer des constructions aussi iconoclastes que géniales et jouissives, tentant à chaque fois une lecture inédite. Tout ce qui comptait alors était moins parler du cinéma que des images et du monde. Quelques années plus tard, Laurent de Sutter publiait son premier livre, Pornostars : Fragments d’une métaphysique du X. Cet essai, qui voit dans les corps des stars du porno des déesses de l’Antiquité, lui fera porter rapidement une étiquette de spécialiste du X. Peu importe, ou tant mieux, ce sera un premier échelon vers une ascension éditoriale qui, à la fois patiemment et rapidement, va le hisser parmi les jeunes philosophes européens les plus en vue. Devenu éditeur (aux PUF et à Polity), il va enchaîner les livres (avec Slavoj Žižek, Jacques Rancière, Alain Badiou…), comme les projets, les conférences, les articles ou les passages à la radio et à la télévision. Son œuvre, d’une relecture d’un film de Jean Eustache à un traité sur le lien social en passant par l’esthétique du terrorisme ou une poétique de la police, construit avec un formalisme sans cesse plus ciselé une passionnante galaxie conceptuelle, empruntant à toutes les strates de l’histoire, de la pensée, de l’art ou de la culture – pourvu qu’elle soit pop. Chroniqueur de cocktails pour Grazia et ex-critique de heavy metal dans un magazine bruxellois (il réside dans la capitale belge), Laurent de Sutter traite son lecteur avec une curiosité toujours égale. Chez lui, l’intelligence peut se loger partout et chacun est capable de la saisir. Et la politique ? Rien de plus malheureux pour Laurent de Sutter, et à la fois personne pour en parler le mieux en allant vers l’essentiel : là où nous avons oublié d’aller.

Laurent de Sutter

© Geraldine Jacques

« Les dieux existent tous. »

Entretien avec Laurent de Sutter

 I. Faits alternatifs, cyberpunk et Retour vers le futur

Carbone : La France sort d’une campagne présidentielle aux allures de feuilleton politico-parodique. On voit bien avec l’élection d’Emmanuel Macron, peu importe le schmilblick qui l’a mené vers la victoire, qu’il y a un désir aujourd’hui de passer à autre chose – on l’a d’ailleurs dit et répété pour la montée des extrêmes. Cela fait penser, de façon sans doute un peu rapide, aux « faits alternatifs » défini par Trump et associés. N’est-il pas le désir non avoué, quoique politiquement assumé en tant que manœuvre, d’un autre monde, d’une autre réalité ?

Laurent de Sutter : La fascination aujourd’hui à la mode dans la culture populaire pour les univers parallèles, les destins à base de « Et si ? », les uchronies va dans ce sens. Les histoires alternatives, et donc aussi les personnalités alternatives, jusque dans des films comme Oblivion ou même déjà Matrix, sont généralement bâties autour de cette idée que la réalité n’est jamais univoque. Et il y a un grand désir que celle-ci ne le soit pas, c’est-à-dire qu’il n’y ait de faits qu’alternatifs. Ce qui quelque part n’est pas faux, si on accepte qu’il y a uniquement des faits fabriqués par un ensemble de coordonnées, de figures, de personnalités, de circonstances, de hasards, mais aussi de matériaux, de contextes, d’économie, de tout ce qu’on peut imaginer qui participe à la manière de comment les faits sont faits.

Tu citais à ce propos Bruno Latour, connu pour ses travaux en sociologie des sciences, qui a notamment discuté des matériaux sociaux dans la construction des faits scientifiques.

L. d. S. : Latour a raison de soutenir que ce n’est pas parce que les faits sont faits, c’est-à-dire en gros, qu’ils sont toujours l’alternative de quelque chose d’autre qui aurait pu être fait à la place, qu’ils en sont moins objectifs pour autant. Simplement, c’est une objectivité différente de celle utilisée d’habitude pour juger de ce qui serait une soi-disant scientificité.

Cette « soi-disant scientificité », c’est aussi un peu celle du fact-checking.

L. d. S. : La question des faits alternatifs et de la post-vérité est fondée sur une idée d’une naïveté infantile hallucinante. Une naïveté qui opposerait fait et fiction, science solide et croyance dénuée de tout fondement. Sans voir évidemment que tout cela n’a aucun sens. C’est oublier de dire que ces croyances elles-mêmes participent de la fabrication du fait. Je donne toujours cet exemple tiré de William James dans La Volonté de croire, à propos de la croyance et des dieux : il n’y a pas lieu de se demander si les dieux existent. Les dieux existent tous. Simplement, ils ont des intensités d’existence qui sont plus ou moins fortes en fonction de ce qu’ils nous font faire. Et quand on se retrouve face à un dieu qui a fait fabriquer, à des milliards de personnes, pendant deux millénaires, ce qui est considéré comme des sommets de l’art ou de l’architecture, tu peux difficilement dire que les dieux n’existent pas. Ils existent dans les pierres, dans les images, dans les vitraux, dans les piles de cadavres accumulés en leur nom. Ils existent de manière très objective. Même si c’est une objectivité qui ne correspond pas à cette espèce de fiction scientiste née au XIXe siècle, qui est une fiction comme les autres.

On a l’impression qu’il y a toujours un fait caché à déterrer et qui aurait presque remplacé ou en tout cas pris place à côté du moment enténébré qui précéderait les Lumières.

L. d. S. : Là où peut-être il manque quelque chose à Latour, c’est qu’il laisse de côté les échos en terme narratif, la manière dont des histoires peuvent accompagner un régime de factualité, tel le régime scientiste, pour en imaginer ensuite des réalités alternatives. Soit l’idée qu’il y aurait toujours quelque chose de caché dans tout ce qui se présente à nous. Tout serait fabriqué. Mais si tout est fabriqué, c’est qu’il y a un secret. C’est le syndrome Da Vinci Code : derrière la fabrique des faits, il y aurait un autre monde encore à explorer qui serait plus objectif que les faits fabriqués. Et là, on se retrouve pris dans une spirale infinie qui est à la fois hyper productive du point de vue narratif, mais hyper bête du point de vue épistémologique, et du coup du point de vue des conséquences politiques qui en sont tirées.

Le théoricien du complot est un flic qui vient pour policer la réalité. (Laurent de Sutter)

Pourquoi tout ceci émerge-t-il maintenant, qu’est-ce qui nous a menés à ça ? On a parfois l’impression de basculer dans un mauvais film de science-fiction.

L. d. S. : On vit dans un délire très rationnel qui a son histoire. C’est marrant de constater que l’une des grandes figures de la réalité alternative, William Gibson, l’un des pionniers du steampunk avec La Machine à différences, est aussi l’inventeur du cyberpunk – qui, en tant que réalité, est tout sauf alternatif puisque c’est celle où nous vivons. Je suis fasciné depuis des années de voir les concepts annoncés par des sociétés comme Amazon, Google ou Uber. Ce sont des projets qui n’appartiennent plus du tout à la science-fiction des années 1960, celle utopiste de Ray Bradbury et de l’âge d’or. Ce sont des dispositifs qui s’ancrent dans une écologie capitaliste et technologique très proche du mouvement cyberpunk. De sorte que le dernier grand mouvement de science-fiction à avoir annoncé un futur a été aussi le dernier grand mouvement à avoir annoncé un futur qui était cauchemardesque, alors que ceux qui l’ont précédé promettaient davantage un futur merveilleux. On aurait pu s’inspirer de celui-ci ; pourtant, paradoxalement, c’est le seul dont les prédictions se sont réalisées. Comme s’il y avait une fatalité destinale dont nous étions aujourd’hui la victime. Même dans le cas du cyberpunk soft comme l’était le deuxième épisode de Retour vers le futur, la seule chose qui se réalise est l’arrivée de Biff Tannen à la Maison-Blanche.

Ghost in the Shell Movie de Sutter

Ghost in the Shell © Paramount Pictures

II. Prophétie, police et théorie du complot

Cette « fatalité destinale », il y avait de ça chez Joe Dante et globalement dans tout le cinéma d’anticipation, apocalyptique et prophétique des années 1970 et 1980.

L. d. S. : Il est marrant de voir que, dans la culture populaire, les prophéties ne fonctionnent que là où s’installe le cauchemar. On pourrait juste le constater, mais aussi aller plus loin et dire qu’il s’agit d’un mouvement adéquat au déploiement de la modernité comme expérience de la lucidité élargie. Car c’est quoi la lucidité ? C’est « j’allume la lumière là où régnaient les ténèbres ». La culture de la lucidité a donné naissance à la critique philosophique, le scientisme du XIXe siècle, l’art moderne comme art obsédé par la réalité par opposition au formalisme stylistique de l’art classique, etc. Nous sommes toujours les héritiers de cette culture de la lucidité, les post-modernes n’étant que les hyperlucides désillusionnés jusque sur la capacité de la lucidité. De ce point de vue, la théorie du complot est évidemment ce qui se fait de plus moderne, puisqu’elle est ce qui englobe toute définition d’un monde comme ayant une alternative cachée ailleurs. Ou comme possédant quelque chose qui se dissimule encore dans l’ombre et que les vertus de la lucidité, celle de celui qui adopte donc la théorie du complot, permettent d’éclairer. Tout ça est assez comique et tragique en même temps, dès lors que la logique du lucide se nourrit d’une intention profondément policière.

Les Lumières seraient-donc aussi un moment de basculement dans un monde plus policier ?

L. d. S. : Un truc me fascine avec les Lumières ; il s’agit précisément du moment où s’ancre la modernité en tant qu’expérience de la lucidité. Les Lumières, c’est quoi ? Les manuels d’histoire vous diront qu’il s’agit de l’époque de l’invention de la tolérance, de la définition de l’Homme comme créature pouvant prétendre à l’égalité, disposant de droits, etc. Ce n’est pas ça du tout. Les Lumières commencent en 1667. C’est le moment où Colbert suggère à Louis XIV de nommer Gabriel Nicolas de La Reynie au poste nouvellement créé de lieutenant général de police de Paris. Police qui est fondée par la nomination de cet homme. La toute première mesure que prend alors La Reynie, c’est d’ordonner que les rues de Paris, qui sont tortueuses, sales, dangereuses, et surtout plongées dans le noir la nuit, soient éclairées par des lanternes à chaque extrémité, partout dans la ville. Il invente d’une certaine manière une forme de gestion administrative de l’illumination de cette zone échappant à la souveraineté qui était la nuit et fait de la nuit un territoire sur lequel le souverain, Louis XIV, peut régner par son intermédiaire. Si on a pu dire que le communisme c’était les Soviets plus l’électricité, alors les Lumières c’est la police plus l’éclairage public. On veut pouvoir vous surveiller là où on ne pouvait vous surveiller avant. C’est ça, la lucidité.

Théorie du complot de Sutter

The Parallax View (A Cause d'un assassinat, 1975) d'Alan J. Pakula, film emblématique du cinéma de la théorie du complot.

 Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on vit dans la science-fiction. Seulement, nous sommes dans une science-fiction qui n’est pas sympa. (Laurent de Sutter)

Et le théoricien du complot dans cette histoire ?

L. d. S. : Un théoricien du complot, c’est un flic. C’est quelqu’un qui vient policer la réalité pour dire : « La vraie réalité, c’est ça. » Du coup, le problème des faits alternatifs doit être examiné avec précaution. Car si on dit « il faut en finir avec le mensonge, retrouver le chemin des faits durs », etc., alors on se met à la merci de la police de la lucidité, dont le théoricien du complot est la figure magnifique. Si on veut éviter cela, il faut adopter un autre point de vue, plus généreux, suivant lequel il n’y a de faits qu’alternatifs. Ainsi, la question devient celle de savoir quelle variation on souhaite poursuivre. La question devient celle des conséquences possibles des faits, là où le moderne, le lucide la tirent du côté des causes : cette idée qu’il y a derrière les faits que l’on voit d’autres faits, plus réels, plus solides, qui permettent d’« expliquer » ce qu’il y a. Et si on n’en trouve pas, c’est qu’on nous ment, c’est qu’on triche, c’est qu’il y a de la manipulation quelque part. Or, dès lors qu’on adopte cette posture, tout est permis : il n’y a plus de limite à la détection du « vrai », et donc à la pourriture de ce que l’on observe, puisque ce n’est qu’apparence. Ce qui est hélas un point sur lequel critique de gauche et théorie du complot finissent parfois par se rejoindre.

III. Futur, transhumanisme et cosmisme

Quand on pense aux futuristes comme Richard Buckminster Fuller, dont nous avons publié un portrait récemment, aux pionniers de la conquête spatiale dont on peut lire l’histoire dans Mojave Épiphanie, aux vétérans des communautés hippies qui ont inventé Internet, comme Stewart Brand, et à cette métaphysique New Age qui a irrigué très fort les années 1970 (ce qui a nourri toute une littérature SF, le cinéma, la BD), on se dit qu’il y avait, si ce n’est une vision utopique, en tout cas une manière de se détacher du monde. Où pourrait-on aujourd’hui encore trouver ça ?

L. d. S. : Un truc a changé. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on vit dans la science-fiction. Seulement, nous sommes dans une science-fiction qui n’est pas sympa. D’une certaine manière, l’utopie futuriste est notre présent pour partie. On pourrait donc se contenter de dire que, les utopies étant devenues concrètes, elles sont devenues effectives. De fait, notre futur correspond au futur dessiné par Larry Page et Sergey Brin, cofondateurs de Google, qui sont les nouveaux providers de fictions futuristes, avec lesquels on doit se débrouiller. Même indépendamment de ça, il y a des récits qui ne se situent peut-être pas dans le domaine de la science-fiction ni au cinéma, mais qui sont devenus des récits qui font cracher beaucoup d’argent aux investisseurs et aux hommes politiques. Ce sont des récits de futurs, dont le plus important peut-être s’appelle le transhumanisme. L’utopie de la singularité, ce n’est pas une petite utopie. D’autant moins qu’il y a beaucoup de fric injecté dedans pour qu’elle se réalise. Pour un Buckminster Fuller, c’était d’une certaine manière des jeux de l’esprit, qui visaient à orienter peut-être des pratiques, mais qu’il savait très bien infaisables à court, à moyen et à long termes. Ici, on vit dans un moment où l’infaisable n’a plus le droit de citer. On est parfaitement capable de construire nos utopies. Simplement, la question est celle du choix. Le concept du transhumanisme vendu par Ray Kurzweil est complètement cinglé ; on est en plein New Age : l’être humain qui pourra télécharger sa mémoire et sa vie, la désincarnation des corps, l’immortalité, le transfert de l’être sous forme de data, les gens y croient et travaillent dessus.

On retrouve ici le cyberpunk

L. d. S. : Il y a là une utopie qui est à l’œuvre, et qui effectivement descend du cyberpunk, c’est celle de l’informatique. Elle était lisible dans Neuromancien, où se trouve cette idée d’une vie nouvelle dans le cyberespace, qui aurait vocation à se détacher de celle sur Terre. C’est aussi le très beau passage dans l’adaptation hollywoodienne de Ghost in the Shell, où Hideo essaie de convaincre le major de l’accompagner pour la vie éternelle dans son réseau privé. Il n’y a pas tellement de murs infranchissables dans l’histoire de l’humanité. Il y a la vitesse de la lumière, le temps éventuellement, et puis la vie. Il reste l’espace. Mais si on sait vaincre la vitesse, alors on peut vaincre l’espace. Depuis le développement de la physique quantique, tout devient ainsi possible en termes d’invention fictionnelle, dans le domaine des sciences effectives. Nous n’avons plus besoin des cinéastes, des romanciers, des auteurs de BD pour inventer, puisque la science elle-même devient notre première fournisseurs d’histoires dingues.

Cela toujours été un peu le cas, car la science-fiction se nourrissait des inventions réelles de la science, que ce soit des embryons ou des recherches en cours.

L. d. S. : C’est vrai, c’est le cas chez Jules Verne ou Edgar Allan Poe. Simplement, les capacités ont été repoussées à l’infini.

Neuromancer Josan Gonzalez X Gibson X De Sutter

Couverture de l'édition brésilienne de Neuromancer. Illus par Joran Gonzalez © Editora Aleph

Avec les transhumanistes, l’homme devient maître et possesseur de ce qui définit la nature. C’est-à-dire le temps, l’espace, la vitesse, tout qui peut définir l’Univers. (Laurent de Sutter)

L’immortalité est un sujet on ne peut plus sérieux pour la science ; on commence à dépasser les rêves les plus fous, dignes de Highlander.

L. d. S. : L’immortalité est une question fascinante. Entre le langage des transhumanistes aujourd’hui et celui du cosmisme russe de la fin du XIXe siècle, où on voit déjà prospérer des théoriciens de l’immortalité, comme Fiodorov, dont certains devinrent aussi plus tard des chercheurs financés par le pouvoir communiste, il y a des parallèles incroyables à faire en termes de logique de l’homme nouveau. On trouve chez les transhumanistes une mystique complètement folle. La singularité est pour eux une forme de transcendance. Au sens où, comme dans certains romans de space spera, tels que chez ceux d’Iain Banks, on peut voir des populations qui se transcendent, qui ne sont plus vraiment là et qu’on ne sait donc plus trop comment décrire. Car que reste-t-il quand un être s’est transcendé ? C’est l’idée qu’avant l’homme était maître et possesseur de la nature, que ce soit la sienne ou celle de l’environnement. Avec les transhumanistes, et déjà aussi avec les cosmistes russes, on se rend compte que l’idée est de recycler cette formule, mais sous une forme infiniment plus puissante, en devenant maître et possesseur de ce qui définit la nature. En d’autres mots, le temps, l’espace, la vitesse, les qualités qui sont les forces qui permettent de définir l’Univers. Il y a là un récit qui dépasse toute utopie, qui est au-delà de tout en termes de science-fiction effective.

IV. Enfants gâtés, revenu universel et Star Trek

On a l’impression de n’avoir jamais été aussi proche des utopies du XXe siècle ; et à la fois le monde, du point de vue politique et du progressisme, donne l’impression de régresser.

L. d. S. : Peter Sloterdijk définit notre époque comme celle de la gâterie. On peut évidemment douter de cette théorie, car il y a toujours de nombreux laissés-pour-compte. Mais sur l’échelle de l’histoire de l’humanité, il est permis de considérer que nous sommes des gâtés : nous avons l’eau courante, le chauffage, l’électricité ; nous savons lire et écrire ; nous gagnons plus ou moins d’argent ; nous pouvons choisir ce que nous mangeons – un truc impossible jusqu’au milieu du XXe siècle – ; nous pouvons consacrer un tiers de nos journées à nos loisirs, même s’ils impliquent le plus souvent de torcher les bébés ou de faire tourner la machine à laver. Bref, disons que si on accepte que l’on est des gâtés, il y a un moment où, comme toujours, par effet mécanique, les choses se retournent. C’est comme pour les hommes politiques : une fois établies les meilleures institutions du monde, que faire ? La seule chose qu’il reste à faire si tu veux qu’on parle de toi, donc si tu veux agir, parce que l’action est la seule raison qui va permettre de faire parler de toi, la seule chose donc à faire est de foutre en l’air ce qui existe. Et il en va de même pour les individus.

On trouve déjà trace de cette idée en fiction.

L. d. S. : Cela rappelle le cycle de romans de Michael Moorcock, Les Danseurs de la fin des temps, dans lequel les survivants de l’humanité, devenus immortels et disposant de tous les pouvoirs, vivent leurs derniers millions d’années en espérant pouvoir un jour disparaître car ils s’ennuient à crever. Peut-être que la gâterie est d’une certaine manière source d’ennui ontologique parce qu’on ne sait pas très bien quoi faire avec notre gâterie. Évidemment, je ne prétends pas que la pauvreté et la misère nous rendent intelligents. Je dis simplement que s’il y a un déficit narratif aujourd’hui, c’est un déficit en termes d’usage des richesses dont nous disposons.

Il me semble que tu trouves pertinente la question du revenu universel.

L. d. S. : J’adore ces histoires de revenu universel. Au contraire de certains qui trouvent cela horrible, qui veulent absolument garder l’État-providence, alors qu’il est en déshérence complète et représente un héritage de victoires qui, pour la plupart, sont le résultat des luttes sociales du XIXe siècle. De ce point de vue, nous vivons dans un système dépassé, celui qui a accompagné le développement industriel de l’Occident. Quand ce développement s’est vautré sous la double pression de problèmes internes au keynésianisme et à l’État-providence – qui ne pouvait marcher que dans des circonstances de croissance extrêmement fortes – et d’une crise externe liée au prix du pétrole, quand tout cela s’est donc effondré et a ouvert la porte aux néolibéraux, l’option qui a été adoptée par rapport à cet héritage a été celle de la destruction. Alors qu’il aurait été possible d’imaginer une sortie. Il y a des utopies concrètes et faisables. Les économistes l’ont prouvé, comme pour le revenu universel, pourvu qu’il soit d’un certain niveau. Car on est assez riche. La gâterie est d’une certaine manière suffisante pour nous permettre de le faire. Ce qui est quand même assez hallucinant.

En dépit du mouvement alter et de nombreuses actions localisées, on a l’impression que quelque chose s’est perdu depuis les années 1970.

L. d. S. : Il y a une déconnexion qui s’est opérée au début des années 1980, au moment de la montée au pouvoir du néolibéralisme en Angleterre, aux États-Unis, et dans une certaine mesure et avec du retard en France et en Allemagne. C’est le moment de la naissance du cyberpunk. Ce moment-là est de fait celui de la dissociation de la logique technique des utopies quelles qu’elles soient et de la logique sociale. Soit le moment où les utopies se sont scindées en deux aspects irréconciliables, l’un du côté des machines, l’autre du côté des humains, comme s’il y avait là une différence véritable.

Moorcock X De Sutter

 Si Yánis Varoufákis utilise toujours Star Trek comme exemple pour son programme politique, c’est qu’il y a là une figure très particulière de démocratie. (Laurent de Sutter)

L’échec des communautés réelles américaines s’est aussi transformée avec l’utopie d’Internet.

L. d. S. : C’est vrai qu’il y a aussi le récit de ceux qui ont pu croire que la technique elle-même pouvait servir d’utopie sociale, en une sorte de court-circuit fou. Alors que ce sont deux régimes d’utopie différents qui, tout en ne pouvant se rejoindre que sur certains points, doivent s’appuyer l’une sur l’autre. Mais, de fait, il y a là un défaut, et c’est pour cela que j’aime beaucoup les accélérationnistes d’aujourd’hui : parce qu’ils ont vocation, depuis une gauche complètement défaite, de reconstituer quelque chose comme un récit de nature sociale – là où les grands techno-gourous contemporains, dont on a parlé plus tôt, de Ray Kurzweil à Elon Musk, sont dans une utopie purement technique, complètement déconnectée de tout changement social, autre que celui qui est attendu de la technique elle-même. Un peu comme les néolibéraux croient que le marché laissé à lui-même permettra la disparition de la pauvreté. Parce qu’au départ, si on a voulu laisser le marché fonctionner tout seul, ce n’est pas simplement pour que certains s’enrichissent, mais pour que la pauvreté disparaisse. D’une certaine manière, les techno-gourous s’attendent eux aussi à ce que le monde devienne meilleur du simple fait que la technologie nous permette de nous transcender. En revanche, la réflexion sur l’utopie sociale en tant que sociale, indépendamment de la question de la technique, ça, c’est un peu resté lettre morte.

Et du côté de la science-fiction ?

L. d. S. : C’est un peu la même chose. Très peu d’auteurs ont réfléchi à ça. L’un des rares étant Banks, avec cette espèce de méditation sur une entité transgalactique qu’il appelle « La Culture », et qui est évidemment un portrait ironique, grinçant et outré de nous, en tant qu’utopie possible, à l’échelle cosmique dans un monde où la technologie est absolument illimitée. Mais à part lui, on voit très peu de projections de civilisations. Cela a été toutefois le génie de Star Trek et de son créateur Gene Roddenberry. Ce n’est pas pour rien que Yánis Varoufákis utilise toujours Star Trek comme exemple pour son programme politique. C’est que là, quelque part, il y a une figure très particulière de démocratie, un peu militarisée quand même mais entièrement pacifiée, de nature plutôt égalitaire et communiste. En tout cas, elle inspire certains. Tu imagines ? Varoufákis est un trekkie ! (Rires.)

Bibliographie sélective

Pornostars : Fragments d’une métaphysique du X (La Musardine, 2007)

Théorie du trou : Cinq méditations métaphysiques sur Une sale histoire de Jean Eustache (éditions Léo Scheer, 2013)

Magic : Une métaphysique du lien (Puf, 2015)

Accélération ! (Puf, 2016)

Poétique de la police (Rouge profond, 2017)

L’Âge de l’anesthésie : La Mise sous contrôle des affects (Les liens qui libèrent, 2017)

 

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