La BnF réédite L’Énigme de Givreuse, un court et vertigineux roman de Rosny aîné sur le thème du double. Où l’on voit que l’auteur un peu passé de La Guerre du feu n’est pas qu’un pionnier de la SF, mais aussi un « fantastiqueur » de premier calibre.

Image d’ouverture : Daisuke Takakura

J.-H. Rosny aîné est sans doute sous-estimé de nos jours. Son nom évoque des livres jaunis, sympathiques, datés, parfois naïfs. On s’accorde à reconnaître son statut de pionnier vénérable de la science-fiction français, mais on est souvent tenté de le ranger au rayon de la littérature pour adolescents à cause de ses romans préhistoriques, best-sellers à leur époque (La Guerre du feu, Le Félin géant, etc.). Même les origines de son pseudonyme sont parfois oubliées ! (J.-H. Rosny fut d’abord le nom du duo qu’il formait avec son frère avant qu’ils se séparent en Rosny aîné, alias Joseph Henri Honoré Boex, et Rosny jeune, alias Séraphin Justin François Boex.) Une partie de son œuvre, considérable, mériterait pourtant d’être redécouverte.

La Bibliothèque nationale de France en fournit l’occasion à travers sa nouvelle collection, « Les Orpailleurs » : pépites oubliées, curiosités du second rayon, attachants romans de genre qui méritent une nouvelle vie. Outre Théo Varlet (La Grande Panne) et Albert Robida (Un chalet dans les airs), la première livraison comporte un court roman méconnu de notre auteur, L’Énigme de Givreuse. Paru en 1916, celui-ci raconte la découverte par des brancardiers, dans le décor ravagé d’un champ de bataille (« L’enfer était dans le ciel et sur la terre »), de deux soldats blessés au visage incroyablement ressemblant, possesseurs du même livret militaire. À leur sortie du coma, ils déclarent porter le même nom, Pierre de Givreuse, obligeant le corps médical à admettre l’impensable : voici un être dédoublé, dupliqué, pour ainsi dire cloné, pour employer un mot anachronique à l’époque.

Rosny aîné suit son idée jusqu’au bout pour en extraire tout le jus, tirant ingénieusement du côté des vertiges psychologiques et de la métaphysique.

Sans trop s’éloigner d’un registre classique, Rosny aîné suit son idée jusqu’au bout pour en extraire tout le jus, tirant ingénieusement du côté des vertiges psychologiques et de la métaphysique. S’il y a désormais deux Givreuse, est-ce à dire que l’un est plus vrai que l’autre ? L’âme, elle, se partage-t-elle ? Lequel récupérera l’amoureuse de l’ex-Pierre unique ? L’un des deux doit-il se sacrifier pour que la vie de l’autre redevienne normale ? Ajoutées aux bonnes trouvailles scénaristiques (les deux Givreuse affichent au départ un poids absurdement faible, comme si leur corps était dépourvu de densité après la scission), ces intuitions judicieuses font de L’Énigme de Givreuse un récit séduisant et original, bien à sa place dans la gigantesque bibliothèque fantastique sur le thème du double.

Fidèle à son tropisme scientifique, Rosny oscille entre une coloration proprement fantastique, jouant sur le trouble et le vertige, et une tonalité plus science-fictionnelle et rationaliste, avec des divagations pour expliquer le phénomène, qu’elles soient biologiques (la reproduction par division cellulaire), physiques (l’atome) ou théologiques (« un seul Dieu en trois personnes, pourquoi pas un homme en deux personnes »). Le vocabulaire et le ton sont un peu datés (ce qui confère au texte une patine et un charme), mais les questions abordées – y compris celle, abyssale, des rapports entre l’âme et la matière – donnent à réfléchir. Ne passez donc pas à côté de ce petit roman, d’autant qu’il est augmenté pour la présente édition d’une splendide nouvelle parue en 1923, La Haine surnaturelle, où Rosny reprend le même motif du double en y insufflant une autre ambiance, plus sombre, nocturne et tourmentée. Celle, pour le coup, de la pure tradition fantastique.

L’Enigme de Givreuse

Références

L’Énigme de Givreuse de J.-H. Rosny aîné (BnF Éditions, 164 pages, 12,50 €)

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